Valence numérique
Laura García Vitoria
|
L |
‘Espagne est, avec l’Italie, un terrain d’expérimentation particulièrement riche en matière d’utilisation des infotechnologies. Dans le cadre du projet européen Infoville, la région de Valence (Generalitad), à commencer par la petite ville « pilote » de Villena, est devenue en Espagne le foyer principal de mise en place des villes numériques.
Le contexte
On ne peut commencer cette incursion dans l’Espagne de l’urbanité numérique sans évoquer la petite ville d’Arnedo (région de Rioja), devenue une référence au cours des dernières années. Cette cité de treize mille habitants a été sans conteste une ville pionnière en participant à l’un des tout premiers projets de ville numérique soutenus par la Commission européenne (citons les projets Metasa et Mind[1]). Parmi les résultats, on pouvait noter la réalisation d’un intranet municipal, l’offre d’un certain nombre de services aux habitants, notamment au sein de la Maison du multimédia, et une télévision locale par câble. La dimension humaine d’une longue suite d’expérimentations tant conceptuelles que technologiques est, dans cet exemple, assez remarquable, même si les obstacles rencontrés, les freins psychologiques et administratifs furent nombreux. S’ils n’ont pas permis de réaliser tout ce qui avait pu être imaginé, on détenait tout de même une véritable cartographie des problèmes potentiels. Arnedo, au travers de l’enthousiasme d’une petite équipe, avait ouvert la voie.
Aujourd’hui, la région de Valence se trouve être le centre de toutes les observations et discussions. Tout a commencé en 1995 avec la ville de Villena qui, dans le cadre du projet européen Infoville, avait pour ambition de stimuler l’utilisation des télécommunications et toutes les applications qui pouvaient y être associées. Au tout début, il faut souligner la volonté d’une réelle modernisation de l’administration municipale. Villena a été choisie du fait de sa taille : il s’agissait de pouvoir connecter un millier d’ordinateurs à la mairie virtuelle, de répondre à tout type de consultations et, par une information globale sur le projet, de faire part de la planification de nouvelles installations…
D’une manière générale, l’objectif était de construire à Villena un nouvel espace de relations commerciales et interpersonnelles sur la base d’une structure TIC. Le projet supposait la réalisation du plus grand intranet déployé en la matière en Espagne. Rapidement, de nombreuses entreprises telles que Telefónica, Microsoft, ibm, Oracle, att, Bancaja, Iberdrola, Fundesco, etc., furent amenées à s’associer au projet.
En 1996, a été créée officiellement l’ovsi (Oficina Valenciana para la Sociedad de l’Información) réunissant la région de Valence, la Diputación de Alicante, la Chambre de commerce d’Alicante, plusieurs caisses d’épargne, Telefónica, Iberdrola, Sum, Fujitsu, ugt, ccoo, ainsi que plusieurs entreprises locales du secteur des télécommunications. L’ovsi coordonna dès lors l’implémentation du programme Infoville et a notamment mis en place un observatoire socioculturel et technologique de manière largement consensuelle[2].
Les services de Valence numérique
Un centre de démonstration, Infomovil, permet aux utilisateurs de se familiariser avec les nouveaux outils de communication. Des cours sont dispensés dans l’amphitéâtre Infoville équipé de vingt-deux postes identiques à ceux des particuliers. Le complexe comprend également un auditorium et un programme de conférences. Plus d’une tonne d’équipements informatiques et deux kilomètres de fibres optiques font d’Infomovil l’une des plus modernes infrastructures avec comme caractéristiques : la réutilisation de tous les éléments, transport et installation économique et rapide, flexibilité, technologies de pointe, conditionnement pour toutes les conditions climatiques, capacité d’accueil de cent personnes, accès pour les handicapés.
Le programme des villes numériques de la région de Valence propose de multiples services :
– les loisirs : accès à des jeux, à internet, aux services des musées, musique, cinéma, photographie, télévision et tourisme ;
– l’édition électronique : Infopress permet d’accéder à des revues, des journaux, des publications officielles ; création d’un journal municipal en ligne. Les citoyens peuvent également créer leurs propres publications. Infopress permet aux journalistes la gestion informatisée des images en ligne et l’accès à des résumés de presse ;
– L’éducation : Infocampus est l’université virtuelle d’Alicante. Complémentaire aux enseignements de l’université, elle met à disposition des étudiants de multiples services (bibliographies, répertoire d’exercices…), à l’intention des trois communautés autonomes de Valence, Murcia et Castilla La Mancha. L’université a créé, pour ce faire, une commission des nouvelles technologies et un laboratoire multimédia. Y figure aussi la première bibliothèque virtuelle de taille conséquente : la bibliothèque Cervantes[3] a été inaugurée le 27 juillet 1999. A ce jour, plus de deux mille ouvrages ont été numérisés, trente mille sont prévus dans un prochain avenir. Pour comprendre la portée de ce résultat, on rappellera que la BNF François Mitterrand (la plus grande bibliothèque numérique connectée à l’internet au monde) a numérisé quatre-vingt mille livres sur un total de plus de douze millions. A signaler également : la revue électronique Dulcinea, un bulletin d’informations, le développement progressif de la publication et de l’édition de thèses doctorales, ainsi que des portails de bibliothèques espagnoles et latino-américaines. Autre projet dans le domaine de l’éducation, le service Infocole s’adresse aux jeunes adolescents et propose calendriers, horaires, organisation interne et activités extra-scolaires…;
– la santé : le service Infomed propose, entre autres, la mise à disposition sur l’internet de radiographies, l’utilisation de la visioconférence entre experts médicaux, la gestion de rendez-vous ;
– le commerce, avec Infomarket : il s’agit de la mise en place du télé-achat dans le secteur de l’alimentation. Infomarket proposera également un guide touristique de la région et une galerie commerciale électronique locale. S’y ajoute le commerce électronique entre entreprises, sous l’égide de la chambre de commerce et du ministère de l’Economie. Dans ce cadre, Infomarket met à disposition des petites et moyennes entreprises une plateforme technologique sous la forme de centres de gestion et de commerce électronique qui leur permettent d’effectuer des transactions en réseau. Plus de cinq cents entreprises, dont de nombreuses entreprises locales, participent au projet ;
– la communication : au-delà du courrier électronique, on notera la création de clubs virtuels, de groupes d’intérêt, des causeries électroniques (chats), d’annonces en ligne privées et professionnelles ;
– les services de la municipalité et de la région - avec la mise à disposition de certificats et la consultation de dossiers fiscaux - entendent inclure au fur et à mesure l’obtention des licences et l’annuaire des responsables, mais aussi l’accès aux bibliothèques municipales, la promotion d’initiatives officielles, l’annonce des subventions ou encore l’accès au serveur de la Generalitad de Valence. Par ailleurs, le vote électronique a été expérimenté en juin dernier, il sera utilisé lors des élections de 2003 ;
– la télébanque incorpore les transactions électroniques et le suivi des mouvements de comptes ;
– le télétravail, avec l’incorporation de l’intranet de chaque municipalité ayant les mêmes fonctionnalités qu’un réseau local d’entreprises, partant de la bureautique et créant des espaces de stockage et de partage des informations ;
– la vie associative : La Red de Agentes de Igualdad (RAIM), et InfoDona (service d’informations pour la femme).
Développement du projet
Valence et une quarantaine de municipalités ont suivi les traces de Villena (dont Torrevieja, Catarroja, La Vall d’Uixo d’abord Altea, Burriana et Oliva). Dans le cadre d’Infoville +, ce sont plusieurs villes européennes qui se sont greffées ensuite sur cet ensemble (notamment Turin).
La problématique du haut débit a été prise en compte dans ces projets de villes numériques. En effet, 25 % de la population utilise les services proposés avec une connexion moyenne journalière de vingt minutes par utilisateur (www.infoville.net). Il convient d’évoquer les ambitions de la Galice en la matière. Compostelle et la Galice ont en effet parié, quant à elles, également sur les réseaux hauts débits. C’est ainsi que depuis mars 1996 a pu être utilisée une liaison à large bande entre Vigo et Santiago d’une capacité de 155 Mb/s. Un réseau spécifique a été créé dans le domaine de la recherche pour connecter sept campus universitaires, les principaux hôpitaux et le technopole. Bien qu’encore limitées au tourisme et aux entreprises, les ambitions galliciennes se réfèrent par bien des aspects au modèle de Villena.
Conclusion
L’arrivée du numérique entraîne un véritable réexamen du concept de ville, une révision sémantique forte, comme en atteste l’impact sur l’implantation économique et la représentation des pouvoirs. Valence est la parfaite illustration d’un tel processus. Lorsqu’en mars dernier s’est réuni le séminaire de la fondation dite des « villes intelligentes » au siège même de Microsoft à Seattle, la région de Valence a été choisie en exemple. Un choix largement approuvé par l’Institut de recherche de Stanford. Et lorsque Al Gore participa en janvier 1999 aux journées consacrées à la modernisation des gouvernements, à Washington, sous l’égide de l’université de Harvard, Valence fut une nouvelle fois citée comme l’une des meilleures expériences mondiales. Au travers de Valence numérique, c’est incontestablement un véritable modèle qui, aujourd’hui, se construit pour la Méditerranée et pour l’Europe.