Paris, 30 mars 2001 – Cité de Sciences et de l’Industrie
Les universités virtuelles

LES UNIVERSITES VIRTUELLES : OU EN SOMMES NOUS ? [1]
Laura Garcia Vitoria (Présidente ARENOTECH / Observatoire des Espaces Multimédia)

Des enjeux mieux perçus.

Une récente étude de Merril Lynch estime que le nombre d’étudiants sur la planète devrait doubler dans le quart de siècle qui vient. On reste toujours un peu surpris par les modalités de ce type de calcul, mais au fond qu’importe. L’essentiel, est ailleurs : si une banque d’affaires de réputation mondiale comme celle-ci s’intéresse d’aussi près à ce secteur, c’est bien évidemment en fonction de ses potentialités commerciales du double défi qui est le nôtre ici. Les investissements qui y sont faits nous assurent que nous sommes sur le point de disposer d’outils - certains sont encore aujourd’hui dans les laboratoires - dont les pédagogues rêvaient depuis longtemps et qui permettront réellement de sortir des actuelles impasse en matière de transmission et de partage des savoirs.

Face à ce constat, des collègues tels que Philippe Quéau mettent en avant la nécessité d’une réaction face à un processus de « marchandisation du savoir», en évoquant des projets tels que celui du groupe Apollo qui possède l’Université de Phoenix, un campus à Londres et un autre à Mexico, et qui évoque son projet d’une université virtuelle de cent mille étudiants à l’échelle de la planète.

En réalité, il convient surtout en réalité de se garder de laisser envahir nos territoires par des acteurs qui s’improvisent enseignant au seul constant du créneau existant : les sirènes inversées de ces derniers mois ne peuvent à ce titre qu’être bénéfiques.

La décomposition du travail de l’enseignement constitue à l’évidence l’une des difficultés majeures qu’il conviendra de surmonter. Dominique Boullier a ainsi souligné l’indispensable traitement séparé de certaines composantes de l’acte d’enseigner qu’il convient de mettre en place (conception du cours, rédaction, découpage séquentiel ne pourront relever - et heureusement - de la même main, sans même parler de taches telles que la correction ou encore la coordination pédagogique).

La mobilisation de notre mémoire collective.

Une autre difficulté ressentie par certains acteurs apparaît aujourd’hui avant tout comme la conséquence d’une large ignorance de l’histoire même de l’enseignement et de la transmission des savoirs en Europe. Il convient de la combler avant que de s’aventurer sur le terrain des nouvelles modalités de l’autodidaxie

De manière générale, la première condition requise pour éviter des échecs retentissants réside dans la mobilisation de la mémoire, une mémoire du long terme certes, mais aussi celle relative aux expérimentations menées au cours des dernières décennies en matière de transmission des savoirs (mouvements d’éducation populaire, utilisation des supports vidéo et télévisuels, mobilisation de moyens satellitaires…).

Si de nouvelles architectures du savoir et des modalités inédites de livraison de la connaissance sont aujourd’hui évoquées, si une nouvelle sémantique est bien née, une telle mémoire permettra cependant de prendre davantage conscience de la permanence - voire d’un fort revival - de la diversité des horizons culturels.

Philippe Meirieu ne souligne-t-il pas ainsi l’héritage du dernier demi-millénaire en rappelant que « dans les pays anglo-saxons » - nous dirions toutes les régions qui ont alors choisi majoritairement une foi protestante -, « les systèmes éducatifs donnent plus de place à la recherche documentaire, à la bibliothèque, au livre, car ils sont fondés au départ sur la religion qui a su se donner l’accès au Livre, la Bible », alors que « dans les pays de tradition catholique le savoir passait par les clercs, qui ont crée le cours magistral ». N’oublions ainsi jamais cette plus grande attente en termes de médiation lorsque nous abordons aujourd’hui les interfaces de l’enseignement en ligne.

La chronologie de l’apparition des cours en ligne s’avère de la sorte éminemment significative, avec notamment les débuts passés largement inaperçus en 1996[2], le tournant de l’année 1998 [3] où s’illustrèrent surtout les acteurs anglo-saxons (avec déjà 54 000 cours en ligne) et, plus graves, les ratages qui s’en suivirent, avec notamment un refus d’adoption de plates-formes telles que celles de Webct, mises en point par une université canadienne, rachetée par la société américaine ULT, et dont aujourd’hui certaines universités françaises sont les clientes (Grenoble, Nancy, Le Mans…) ! On se rappellera aussi qu’un établissement comme l’Université d’Athabasca - un établissement dans la région de l’Alberta qui fut l’un des premiers établissements au monde complètement virtuels - a commencé à mettre ses cours sur Internet en 1994 [4], première notamment des dix universités canadiennes qui proposent aujourd’hui des classes virtuelles et qui permettent à 200 000 étudiants (sur 31 millions de canadiens) de travailler depuis chez eux.

L’attitude des universités occidentales n’est pas moins significative, avec une stratégie de la mise en ligne qui n’est nullement perçue dans un statut de complémentarité ou de prolongation des études en présentiel, mais comme une réponse à un manque, une absence, une inégalité. Noble attitude que voilà, mais on nous permettra de douter de sa réelle efficacité : on pensera tout naturellement à la manière dont la Western Governors University a su saisir dès le départ les opportunités de formation professionnelle sur le Net ! Dans le cas français, l’histoire même de l’enseignement à distance a ainsi constitué un réel frein intellectuel, avec notamment une autre approche tant par exemple de la propriété intellectuelle que de la rentabilité même de la mise à disposition des matériaux de formation.

Sans compter que de nombreux acteurs, dont certains prestigieux, ont oublié la portée d’abord locale de cette offre, tout comme celle d’Internet de manière générale. Car c’est bien au local que se déclinera « le monde comme salle de classe », selon la belle formule de Philippe Moreau Desfarges (Institut Français des Relations Internationales).

Nous disposons aujourd’hui des technologies minimales, on le sait, pour une e-education de qualité, mêmes si certaines manquent encore largement à l’appel, dans le domaine notamment de l’intelligence artificielle (à l’exception de certains indicateurs pédagogiques): seuls deux obstacles demeurent et non des moindres : le coût du tutorat en ligne et bien évidemment les infrastructures de haut débit. Paradoxalement, la fracture territoriale rappelle ainsi le fantasme français d’un enseignement à distance conjurant l’éloignement géographique…

Une cartographie de la virtualité enseignante…

Le chiffre de 250 universités virtuelles (fourni par le laboratoire CRIS de Jacques Perriault lors de sa présentation de notre Club d’Analyses Prospectives en octobre 2000) s’avère aujourd’hui largement dépassé.

Les projets les plus crédibles à ce jour sont incontestablement les projets régionaux, tels que l’université numérique bretonne qui devrait ouvrir ses portes dans deux ans, l’université virtuelle des Pays de Loire ou encore Grenoble Campus Ouvert (GRECO), cela alors même que seules six universités françaises proposent aujourd’hui en ligne des formations techniques diplômantes (Strasbourg, Nancy II, Montbéliard, Compiègne, Le Mans et Limoges). D’autres initiatives sont à citer, telles que la mise en ligne des cours de droit par l’Université de Toulouse I.

A l’échelle européenne certaines institutions se distinguent plus particulièrement : on pense notamment à l’Université Ouverte de Catalogne (www.uoc.es), à la FernUniversität allemande de Hagen, en Sarre (www.uni-saarland.de), mais aussi en Belgique (on pense à l’Université de Liège et à ses modules de Sciences de l’Education : on se reportera à l’atelier de l’Isoc-Wallonie sur ce sujet : www.walonnie-isoc.org) et naturellement en Grande Bretagne (le site www.fathom.com l’illustre aussi bien que celui de l’open university - www.open.ac.uk - , même si l’organisme a été crée sous l’égide de l’Université de Colombia qui avait déjà donné naissance il y a de cela deux ans à Morningside Ventures, une entité crée à des fins de commercialisation de ressources éducatives).

L’Université virtuelle finlandaise, présentée dans notre atelier de Net 2001 par M. Tapio Koskinen de l’Université technologique de Helsinki, est amenée à constituer elle-aussi une véritable référence, tout comme, là encore certaines initiatives québecoises - telles que le Laboratoire en informatique cognitive et environnement d’apprentissage (Licef) de la télé-université (on se reportera précisément aux pages de son doctorat en informatique cognitive ou encore à son cours de communication appliquée aux relations publiques : www.teluq.uquebec.ca/webteluq/) ou encore l’Ecole de technologie de l’information(ETI) -. C’est dans l’Ontario, en 1889, que la Queen’s University de Kingston avait proposé ses premiers cours par correspondance et c’est dans la même province que l’université Laurentienne - située à Sidbury - pense pouvoir fournir dans deux ans, avec le partenariat de Bell, une intégration complète à son offre de la technologie sans fil, ainsi qu’une console portable permettant à chaque étudiant du campus de se connecter (www.laurentian.ca).

Les « dot. com » de formation en ligne ont à l’évidence oublié la fâcheuse histoire de la commercialisation de l’enseignement à distance au début du siècle dernier : si en effet l’industrie américaine de l’enseignement par correspondance a connu une forte croissante au début du siècle dernier (au milieu des années vingt il y avait plus de 300 institutions de cours par correspondance), la mauvaise qualité des cours et la faible compétence pédagogique en avait, en quelques années, provoqué le déclin…

La grande particularité des institutions américaines, on le sait, est de proposer des diplômes totalement en ligne, avec comme grands pôles la Pennsylvanie (l’université d’Etat de Philadelphie propose des programmes dans le domaine de la logistique), le Maryland (son université offre des masters en commerce électronique et en management des systèmes d’information), le Michigan (l’Université virtuelle du Michigan propose un programme de design assisté par ordinateur) et l’Illinois (le département Computer science de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign vient de réaliser son Internet Master).

Ceci sans oublier naturellement la California Virtual University qui regroupe 110 campus…), la Concord University of Law dans le Massachusetts (avec ses cours de droit en ligne depuis trois ans) et l’ancêtre déjà évoquée, la célèbre Western Governors University crée par le gouvernement de l’Utah, dont la principale caractéristique est d’avoir, la première, décerné des diplômes à partir d’examens standardisés soumis par des tierces parties.

La comparaison en tout cas s’impose à un siècle d’intervalle : rappelons que les quatre universités qui furent à l’origine des cours par correspondance étaient celle de la Californie, de Chicago, du Wisconsin et Colombia.

La typologie institutionnelle de ces établissements est néanmoins riche : ainsi l’état du Kentucky a-t-il ouvert, il y a de cela près de deux ans, une Kentucky Commonwealth Virtual University (KCVU) financée en grande partie par des fonds publics et possédant comme particularité notable de retirer aux établissements traditionnels la charge d’offrir de l’enseignement à distance, offrant de par une réelle centralisation des logiciels et une ergonomie unifiés en rendant compatibles les systèmes informatiques de toutes les universités de l’état.

Parmi les campus entièrement sur le Net, n’omettons pas des organisations délocalisées, telles que le Regents College ou la Jones International University. Mais, plus concurrenciels peut-être, s’annoncent néanmoins les cours en ligne et surtout les certifications proposées par la Network Academy de Cisco (qui utilise notamment dans son programme des systèmes de diffusion sélective et des « objets » de formation ciblés sur les individus et leur métier), mais aussi NetG, DigitalThink, SmartForce aussi, qui pour son développement à Dublin, recrute des enseignants dans toute l’Europe…

De même en est-il des consortia en cours de formation - tels Universitas 21, en partenariat avec Thomson Learning, qui regroupe 18 universités de dix pays (Birmingham, Edimbourg, Toronto, Melbourne, Pékin, Hong Kong, Singapour, l’Université du Michigan…) avec comme objectif de créer une grande institution pédagogique qui pourrait délivrer des diplômes en dehors des Etats-Unis -.

Le début d’une aventure.

Les qualificatifs ferroviaires (en avance, en retard…) ont émaillé jusqu’à très récemment des débats soporifiques sur les nouveaux contours de l’institution universitaire dans les années à venir. Des débats à peine interrompus par quelques ténors attirés dans telle enceinte commerciale par une rénumération basée sur son indice médiatique. Pendant ce temps les vrais acteurs - pas ceux du Nasdaq, heureusement pour eux - purent travailler entre eux, comme par exemple dans le cadre des séminaires et colloques organisés depuis cinq ans par l’ARENOTECH.

Aujourd’hui, grâce notamment à ce remarquable travail en profondeur et aux centaines de collègues qui y ont participé à travers l’Europe, à mi-chemin entre une véritable réflexion prospective et un vrai travail sur la mémoire des savoirs-faire et les champs culturels dans lesquels ils s’inscrivent, la véritable aventure peut commencer. Et telle est bien l’impression que nous avons retiré tout au long de ces derniers mois de la préparation de nos ateliers de Net2001.



[1] On se reportera aux évocations de notre propre expérience avec le système d’enseignement  ETSIT et aux articles publiés sur la question de l’utilisation du web pour l’enseignement (notes 2 à 4).

[2] 1996, « Arte e Idiomas: un reto de la transdisciplinareidad », actes du Congrès International LINGUA 96, Madrid.

1996, « Multimédia et apprentissage des langues », actes du Colloque « Audiovisuel & multimédia appliqués à l’enseignement », IDECAM, Paris.

1996, « Enseñanza del español y NT: un año de interrogaciones y cambios en la ingeniería didáctica », actes du XXXI Congrès International de la « Asociación Europea de Profesores de Español », Burgos, España.

1996, « Nouvelles technologies, ingénierie linguistique, enseignement des langues et analyse sémantique : quelques réflexions d’urgence », La Tribune Internationale des Langues vivantes, n°20 (novembre 1996).

1997, « Didactique des langues et partage de connaissances », Observatoire des Technologies pour l’Education en Europe.

1997, « De l’utilisation d’Internet à l’élaboration de pages Web comme support de didactique des langues », actes du colloque GRAMAL du 25 mars 1997, communication présentée à l’Université de Florence dans le cadre de EVA 97 et publiée sur le site de l’Observatoire de technologies pour l’Education en Europe (OTE), http://services.worldnet.net/ote

[3] 1998, « Pratiques observées d’autoformation en ligne en langue espagnole », actes du 4ème colloque européen sur l’autoformation, Groupe de Recherche sur l’Autoformation en France, Université de Dijon.

1998, « Didactique des langues et partage des connaissances », actes des « convegni di Smau », 13 octobre, Milan.

[4] 1995, « Nouvelles images et enseignement des langues », actes du séminaire GRAMAL du 18 octobre 1995, au Laboratoire des musées de France, Louvre, Paris.

1995, « L’image dans un enseignement de langue par les autoroutes de l’information », actes du Forum européen des nouvelles Images, le 5 avril 1995, Académie de Strasbourg.

1995, “Diseño curricular y nuevas tecnologías”, actes du congrès international “ISAGA 95” (International Simulation And Gaming Association), Université “Politécnica de Valencia”.

1995, “NTIC y enseñanza de idiomas”, actes du Congrès international de l'Association Européenne de Professeurs d'Espagnol, publication du “Departamento de Filología Románica de la Universitat Rovira Virgili », Tarragona.

1995, “Autopistas de la Información y enseñanza de idiomas”, actes du congrès international “EUROCAL 95” (Association Européenne pour l’Enseignement de Langues Assisté par Ordinateur), l’Université Politécnica de Valencia.

1995, “Pédagogie de l’image, didactique des langues et pratique de l’EAD”, actes du Congrès “Les Echanges Européens de Besançon: « (Se) Former à distance à l’apprentissage et à l’enseignement des langues étrangères », organisé par les Universités de Franche-Comté, de Bourgogne et de Paris X.

1994, “Interactividad y Eficacia de las NTIC: Proyecto SYNTAGMA 3”, actes du congrès international "Education à Distance et Technologies de l'Information dans l'Apprentissage des Langues", Tolède, Ministère de l'Education Espagnol.

1994, Interactivité et Efficacité des NT dans l'Enseignement de Langues : l’Expérience des Cours “Cuestión de Negocios-Negociar en Español”, actes du congrès UPLEGESS sur le thème "Langues et Compétences Communicatives : Outils et Validation", Toulouse.

1994, "Efficacité de Nouvelles Technologies dans l'enseignement à distance". Publication de l'Université Politécnica de Valencia : "Un Enfoque Práctico".