Espace public et éthique
Réponse à Edgar Morin

(Le Point, 11 novembre 2004, n° 1678, pages 122, 123 et 124)

« Quand je relis Le Comte de Monte-Cristo, je jouis en effet de cette vengeance, que je dois surmonter par une conscience supérieure » écrit Edgar Morin. Heureuse formulation, mais si l’on quitte une référence proprement littéraire, seules deux voies s’offrent à nous.

1. Celle d’une foi véritable d’abord. « Ce sont les qualités de vie l’amour, l’amitié, la solidarité, la compréhension qu’il faut développer » nous dit Morin. Mais une phrase soulignant que « Plus que jamais… tous les grands conflits se jouent en même temps, religions entre elles, religion contre laïcité…. » ne semble guère aller dans cette voie aux yeux de l’auteur - que dire de l’invraisemblable intolérance laïque qui se développe aujourd’hui sous nos yeux et qu’Edgar Morin évoque lui-même de la manière suivante : « la loi qui interdit le port de signes religieux à l’école non seulement c’est un marteau-pilon pour écraser un œuf, mais elle va générer plus de conflits que ceux qu’elle veut résoudre ».

2. La seconde voie réside incontestablement dans l’implication personnelle. Mais que devient la justice - jusqu’à son concept même, quelques soient les perceptions et les réalités que nous lui conférons - lorsque le capital social de nombre de nos contemporains laisse entrevoir des transferts informationnels et des réseaux sociaux qui n’affichent d’autres buts que le jeu sur le réel, le vrai et le faux, des rapports de force surtout dont la mise en scène évoque bien davantage l’usage de faux, la menace et la Calomnie botticellienne que des utopies sociales, néanmoins souvent utilisées pour occulter toutes responsabilités ? Sans parler de l’appropriation de fonds publics, du travail d’autrui et du fait de retrouver de tels individus dans des agoras publiques et lieux de pouvoir.

Le dilemme, en effet, est réel : laisser faire ou non un tel jeu social, au nom parfois de valeurs bien réelles - la compréhension de difficultés existentielles, des appartenances communes surtout - ?

Face à de tels constats et aux réflexions qu’ils engendrent, la temporisation est de mise. Une réaction ou même une réflexion spécifiques, au nom même d’une certaine éthique des comportements, ne saurait qu’engendrer les pires confusions chez tout observateur de ce type de dérive sociétale. Celui-ci ne doit aucunement ni intellectuellement ni socialement agir sans conforter ses propres positions, sans se prémunir des possibles impacts d’une réaction trop vive sur sa propre gestion de ses objectifs, sans une parfaite intégration au panorama prospectif des enjeux qu’il s’est fixé.

Aujourd’hui plus que jamais, afin d’empêcher certaines pratiques, voire d’y mettre définitivement un terme, une réflexion globale sur les réseaux sociaux s’avère des plus importantes. Sans modélisation des lignes relationnelles qui relient les divers acteurs observés, ni du volume des ressources matérielles, symboliques et relationnelles détenues par les connaissances des individus observés - on sait le rôle des relations interpersonnelles dans la recherche d’informations et la mise à profit de ces dernières -, c’est faire preuve fort inutilement d’une singulière naïveté que d’imaginer détenir un rôle quelconque à ce niveau. On oublie par trop que les personnages responsables des dérivations sociétales mentionnées agissent généralement au travers de liens [1] faibles.

« Plus important que de voir la pauvreté en termes de revenu en dollars » écrit Morin (il est vrai les euros sont fort valorisés aujourd’hui), « c’est de voir l’humiliation, la soumission, le mépris auxquels sont soumis la plupart des humains sur la terre ». Qui dès lors rendra justice à tous ceux pour qui il s’agit là d’une exigence vitale ?


[1] Le lien, pour Granovetter, est une combinaison de la quantité de temps, de l’intensité émotionnelle, de l’intimité et des services réciproques.