Majoritaires ou minoritaires, peut-être. Inutiles, certainement pas...

(Réponse à Alain Bladuche-Delage, « La majorité » et Bruno Frappat, « Un petit coup de colère », La Croix, samedi 23 et dimanche 24 octobre 2004)

Le concept même de majorité semble aujourd’hui incontestablement poser problème. Nous avons ainsi appris de la bouche d’un éminent économiste que près d’un quart de l’électorat français était inutile du fait de ses votes extrêmes… , de même d'ailleurs qu'un bon quart du fait de son abstention. Ils seraient donc majoritaires dans l’inutilité. Inutilité en quoi ? S’il s’agit de cautionner l’égarement et l’infidélité de certains élus par rapport à leurs électeurs, leur attitude servirait plutôt - précisément - d'avertissement à ceux qui se sont donnés pour mission le cadrage institutionnel de nos sociétés.

Victimes surtout du terrorisme sémiotique [1] d’un vocabulaire bobo et franglais plus préoccupé de « marketing » que de réelle définition des mots employés, ne pas accepter de partager un tel vocabulaire leur confère, qui plus est, d’autorité le statut « d’illettré » et de « primaire en puissance ».

Fait-il donc applaudir les acrobates du cirque de Seurat ou se refuser à accepter un tel état de fait [2] ? Ou encore convient-il de lancer ici le débat sur les mots que nous utilisons, les concepts que nous manions et que nous nous rendions compte des mutations et distorsions considérables que subit justement notre vocabulaire et son emploi sans que nous soyons forcement conscients ?


[1] Bruno Frappat cite ainsi le message reçu d'une de ses lectrices: « veuillez trouver ci-après notre tableau Exel des deficiencies potentielles(…) Si certaines deficiencies sont en cours de résolution, précisez-nous les détails requis pour notre reporting, les dates à partir desquelles vos éventuelles remediation action sont prévues, les contrôles compensatoires qui limitent le risque de deficiency et ne justifient pas de remediation (…). Confirmez-nous que nous sommes bien en phase sur les key controls : ceux à mieux tester/documenter ainsi que les nouveaux implémentés à suivre en remediation, comme le slide présenté en réunion les a récapitulés". Et il ajoute: "Ultime consigne (last order ?) à l’intéressé : il ne suffit pas de joindre des « bak-up de mails » pour éviter la déficience même si celle-ci est mitigated….".

[2] C'est justement la position de Bruno Frappat qui écrit: « Que de sujets de rage et d’enragement, en effet, quand les regards se tournent vers les mots et les choses ! L’actualité de la guerre, les dictatures tenaces, la politicaillerie, et les démagogies, la télévision, l’esbroufe, les affiches salaces, la violence, toutes les formes de domination, toutes les variantes de la prétention, les modes, le chic, le clinquant, l’abaissement de l’humain, tout ce qui bruit de vacuités sonores ou cruel mépris ».