Billet d’humeur (3)

Veufs de leur vrai  créateur,  et alors même qu’ils sont en passe d’accéder à la postérité

Les bobos - nouveaux schadoks - continuent à enrichir leur vocabulaire

Laura Garcia Vitoria, Présidente d’ARENOTECH

Tout heureux d’être enfin présents comme tels dans les dictionnaires pour leurs vertus de pseudo « intelligence collective » - ils entrent dans le « Petit Larousse » - [1], les bobos parisiens ne se lassent pas de renouveler leur sémantique au fur et à mesure de leurs dîners en ville. Notre billet d’humeur, on le sait, s’est affiché pour objectif de suivre en cela leurs industrieux efforts pour décidément apparaître moins sots. En ce morne été, leur dernière arme rhétorique s’appelle « l’intelligence ambiante ».

Chacun sait bien que le concept d’intelligence désigne, depuis la grande mutation urbaine de l’Europe il a de cela huit siècles, la faculté de comprendre. On comprend dès lors leur acharnement à l’utiliser afin de mieux éviter ce qui pourrait leur rappeler, de près ou de loin, le vocabulaire de la compétence.

Ce d’autant qu’une telle expression - qui dépasse à l’évidence, malheureusement pour eux, les outils technologiques mis en œuvre - ne recouvre pourtant naturellement en rien une nouveauté de ce début de siècle. Il faut être singulièrement ignorant de l’histoire de nos territoires et de leurs cartographies successives (mais le fonctionnement de leur gène est largement basée sur une systémique achronique) pour omettre la constante du rôle de la mobilité et de l’apport informationnel qu’il permet depuis longtemps aux voyageurs ou tous ceux qui fréquentent les grandes routes d’échanges économiques ou de pèlerinages. On sait que les rencontres de mémoires, l’acculturation de croyances, la genèse de processus d’innovation constituent à cet égard le pain quotidien de tout spectateur quelque peu avisé de notre temps.

Ce n’est pas, une fois de plus, l’outil de communication et de mobilité en lui-même qui compte, mais son inscription dans le temps long des pratiques sociétales et la transposition des mécanismes qu’ils révèlent dans les exercices prospectifs à l’échelle d’une ou deux décennies. Et c’est ce recul indispensable et les projections qu’il permet en direction du présent et du futur qui seul nous autorise des analyses quelque peu pertinentes.

Dès lors, l’enseignement majeur ne se situera donc pas vraiment du côté du futur téléphone mobile qui nous servira de magnétoscope, mettra à notre disposition ses capteurs de trois mégapixels et ses possibilités en matière d’appels ou de messages vidéo qu’il s’agira d’abord, mais de l’introduction de tous ces matériaux et images produits et utilisés en situation de mobilité parmi les vecteurs territoriaux et locaux des processus de construction de connaissances.

Et si nous réfléchissions sur l’enrichissement qu’autorisent ces matériaux et images dans notre perception de la mémoire territoriale ou, à l’inverse, sur celui de l’environnement immédiat qui est le nôtre au moment où sont visionnés ces messages qui pourtant, si souvent, parlent de nous-mêmes ? Ne serait-ce pas plutôt là l’essence d’une situation d’intelligence ambiante ?

Alors, laissons là le discours de bobos dissertant sur l’existence ou l’inexistence des « usages », abandonnons à eux-mêmes nos nouveaux sophistes et autres citoyens en herbe pour relire Erasme ou regarder les fresques des artistes de la Renaissance lorsque la mobilité enrichissait leurs perceptions iconographiques et démultipliaient les processus d’acculturation des savoirs.

C’est là à l’évidence que nous attendent les enjeux de demain, et non dans les jeux qui permettent de continuer à nous enorgueillir sur nos créations de vocabulaire pour nous demander ensuite - quintessence de la démarche bobo -, à la manière des nominalistes contemporains des formes flamboyantes de notre Moyen-âge finissant, si au fond ils correspondent à une quelconque réalité.


[1] On note l’intronisation des « bobos » qui, « déjantés » ou pas, en « solo » ou entre amis, version « trash » ou « vintage », vont désormais s’asseoir devant leur « plasma » en dégustant une « pastilla »  (Le Monde, 6 juillet 2004).