Pourquoi
ce silence au milieu des tombes*?
(Laura Garcia Vitoria)
Il
faut avoir entendu parler Philippe Ariès de la mort. Nous nous rappellerons
toujours ce qui aura été son étonnement jusqu’à la fin de ses jours : l’effacement
de la mort - cette mort devenue taboue depuis le milieu des années soixante
selon Pierre Chaunu -. Ariès, qui se disait joliment historien du dimanche,
aimait en parler, presque goulûment, même au moment où l’heure du repas lui
rappelait les plaisirs de l’existence. Il n’y avait là à ses yeux nulle contradiction,
bien au contraire, et il rappelait sans cesse l’image du cimetière au centre
du village de l’époque moderne comme elle était au centre de la vie et qui en
faisait un lieu de passage et de rencontre.
C’est au XVIIIème siècle que le cimetière quitta cette position pour gagner les périphéries des villes. Et c’est ainsi, chacun le sait, que naquit dans le Paris napoléonien celui du Père Lachaise, à l’emplacement de la résidence du célèbre jésuite du grand siècle. Lieu désormais, pendant plus d’un siècle et demi, d’un discours sur la mort plus proche du cœur et des larmes, utilisant désormais bien davantage le langage et l’iconographie du deuil et de la rupture que celui de l’inexorable et de l’inscription dans l’existence.
Puis vint lentement le grand silence sur la mort évoqué par Ariès. Le silence d’un espace qui entendait dire les repères face à une société qui perdait les siens. L’espace bavard de ses proclamations de par la foultitude même des signes qu’il héberge se trouve ainsi mis en brutale contradiction avec un tel interdit social.
Le voilà donc aujourd’hui instrumentalisé, contraint à un autre discours qui n’était pas le sien. Puisque signes il y a, il faut leur inventer de nouvelles légendes et des accompagnements rhétoriques plus acceptables : puisque bicentenaire il y a et comme il est impossible d’échapper à la fringale commémorative de nos sociétés à la recherche de leur identité, sans mécontenter notamment ceux d’un autre âge, ceux qui dans leur enfance ont entendu le discours aujourd’hui proscrit, on va chercher ailleurs dans les horreurs du siècle. Une autre façon de dire la mort, dira-t-on.
Peut-être, certainement même. Mais alors, si nous voulons aller chercher vraiment un mode d’évocation d’un passé de souffrances, il ne convient guère de tolérer de différences entre celles que l’on remémore sans cesse - et à juste titre : celles des camps de concentration toujours cités - et celles que l’on tait, un peu par habitude, beaucoup par ignorance : celles des camps de Sibérie, celles de la Russie communiste. Il faut pourtant en parler à l’égal de toutes les autres, lorsque par exemple de simples citoyens enrôlés de force dans l’armée allemande et faits prisonniers ont été emmenés par l’armée de Staline à Tambov, là où le soleil ne se couche jamais, là où chaque matin retentissait le cri de « morts, réveillez-vous ! ».
En pensant à ceux qui ont ainsi, eux aussi, tout perdu, nous voudrions qu’au moins ils puissent conserver leur inscription dans la mémoire de notre société, et si possible dans une mémoire qui ne soit pas sélective. Alors oui, « morts, réveillez-vous ! »
* Ce texte a été écrit après la visite de l'exposition inaugurée à la mairie du 20ème arrondissement sur "Les 200 ans du Pére-Lachaise" et l'écoute des discours des intervenants, ainsi que la lecture du guide du cimetière "Les monuments des camps de concentration" (plan délibré par La Mairie de Paris, Direction générale de l'information et de la communication) dont les information ont été fournies par "Les amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation". Et c'est là que nous avons eu la surprise de constater que parmi les photos afichées à l'exposition et dans la liste fournie par le guide, ne se trouvait point Tambov.
http://www.ac-strasbourg.fr/microsites/hist_geo01/professionnel/malgrenous/hypert3.htm