La voie vers l’éveil. L’éveil n’est pas le résultat d’une pratique ou l’effet de quoi que ce soit. L’éveil est « ce qui est » lorsque cesse l’illusion de la dualité. Les qualités éveillées telles que la pure intelligence ou l’amour absolu ne sont aucunement quelque chose qu’il faille produire ou induire, elles sont naturelles et spontanées. Le chemin vers l’éveil sera donc une pratique de déconditionnement des illusions et de dévoilement de la véritable nature de l’esprit. La bienveillance envers soi-même et la confiance fondamentale en notre « bon fond » traversent toute la pratique bouddhiste: il s’agit de défaire ses conditionnements, pas de s’enfoncer d’avantage dans la dualité d’une lutte que le « bon moi » livrerait au « mauvais moi » affin de fabriquer un « moi meilleur », ce serait le comble de la maladresse…Sans être exhaustifs, nous évoquerons trois aspects de la pratique :1. L’éthique: l’apprentissage de la non-violence. Dans la perspective bouddhiste, l’éthique est vue comme une hygiène de vie : il y a des attitudes qui engendrent la souffrance et le conflit et à l’inverse il y a des comportements qui génèrent le bien-être et l’harmonie. On considère également que tous les vivants aspirent au bonheur et veulent éviter le mal-être : l’autre aussi bien que moi. D’autre part, dans l’optique de l’interdépendance, mon bonheur est lie au bonheur de l’autre. On trouve ainsi, au niveau éthique, l’amour (compris comme le sentiment visant à procurer le bonheur à tous les êtres) et la compassion (qui consiste à vouloir les délivrer de la souffrance) Les prescriptions éthiques s’articulent autour de quatre préceptes dont l’expression est d’abord négative car elle vise à dissoudre les tendances égotiques et à limiter ainsi la souffrance. Suit une formulation positive visant à développer le bonheur et à favoriser l’expression des qualités naturelles de l’esprit : 1. S’abstenir d’intervenir avec violence sur tout être vivant ; en positif : préserver la vie, être bienveillant. 2. Ne pas prendre ce qui n’a pas été donné ; en positif : donner, cultiver le détachement. 3. Ne pas se laisser emporter par les excès des plaisirs sensuels, éviter en particulier une sexualité erronée, empreinte d’agressivité et de possessivité; en positif : cultiver le contentement. 4. Eviter toute parole blessante, inutile et mensongère ; en positif : parler vrai, favoriser l’harmonie par ses paroles. Ces préceptes ne sont pas des « lois absolues » mais des « principes de santé », c’est à chaque pratiquant d’apprécier son application en fonction de la situation et de ses propres conditionnements. Sur la base de l’éthique peut se développer la pratique de… 2. La méditation : l’apprentissage de l’ouverture et de la présence. Les pratiques dites de « méditation » sont nombreuses dans le bouddhisme, et leurs « finalités » très diverses. Le mot « méditation » rend très mal le contenu de ces pratiques, mais il est consacré par l’usage. Nous décrirons ici une technique de base : dans un endroit calme, on prend une posture assise confortable, il est important de garder le dos droit et de ne pas bouger; on est présent à sa respiration; les yeux sont ouverts, la vision est panoramique sans rien fixer en particulier ; de même, l’écoute est globale : on entend les sons proches, lointains, le silence... ; au niveau du toucher, on sent le contact des vêtements avec le corps, le contact du corps avec son support…Bref, on est présent à l’environnement et incorporé à l’expérience des sens. Par rapport au mental, on voit les contenus mentaux sans les refouler, sans s’y défouler, sans les analyser ; juste en ayant conscience qu’il s’agit de pensées ou d’émotions, on les laisse passer « comme des nuages dans le ciel » L’homme ordinaire est souvent « emporté » par ses pensées: il ne les reconnaît pas comme des simples pensées et il les vit comme le rêveur vit son rêve ; le méditant sera aussi « pris » par ses pensées mais, avec la pratique, il prendra conscience de son état de distraction et il reviendra à son souffle, à la présence au corps. A cette pratique de « méditation assise », on ajoutera ensuite celle de la « méditation dans l’action » : il s’agira de garder le même état d’ouverture et de présence dans les activités quotidiennes : marcher, réfléchir etc.… Il n’y a pas de coupure entre méditation et vie quotidienne. Cette technique, d’une simplicité radicale, est essentielle car elle permet au pratiquant de déconditionner les mauvaises habitudes de la conscience qui sont à la base de l’illusion du « moi » Le méditant cultive ainsi l’expérience sans la saisie du moi : présence ici et maintenant (sans les projections vers le passé ou le futur) ; ouverture à ce qui est (ouverture à l’autre) sans représentations ni jugements, au-delà de l’attraction/répulsion. Le pratiquant non seulement voit le fonctionnement du mental, il découvre un espace de liberté par rapport aux pensées : alors que d’habitude on les possède (soit par le refoulement où le défoulement, et c’est alors qu’ils nous possèdent) on peut les accueillir de façon neutre et bienveillante, sans lutte ni saisie, sans réactivité ; comme la maison est vide (vide du moi) ces voleurs qui sont les pensées de colère où d’avidité ne peuvent rien emporter. L’eau boueuse se clarifie lorsqu’elle se pose, de même, l’esprit retrouve sa plénitude naturelle par la pratique de la méditation. Nous évoquerons, enfin… 3. Le développement de la compassion. La compassion se trouve au début, au milieu et à la fin de la voie du Bouddha. On peut s’engager dans la voie en recherchant un mieux-être pour soi, mais si la voie est bien suivie, on développera très vite la motivation de « s’éveiller pour le bien des êtres » et le cheminement sera fait en fonction de ce qu’il peut apporter à autrui. Le développement de la compassion est concomitant avec celui de la sagesse, car la compréhension du mal-être, de ses causes, de sa cessation, ne peuvent qu’aboutir à un plus de compassion, à une compassion meilleure. Une compréhension « sèche » qui ne développe pas la compassion est erronée ; une compassion « affective » qui n’est pas sous-tendue par la vue juste, est superficielle. L’éveil est sagesse et compassion. La compassion et l’amour authentiques ne sont possibles que dans le dépassement de l’ego qui permet l’expérience véritable de l’autre et la participation à sa réalité. Autrement, ce n’est pas l’autre que nous aimerions mais notre version de lui : nous projetterions sur lui toutes sortes d’idées ou d’idéaux, nous conformerions l’autre à notre version du bonheur… Ce « dépassement de l’ego » s’opère d’abord par l’apprentissage éthique, puis par la pratique de la méditation, qui est l’apprentissage de l’ouverture: elle nous permet d’accueillir l’autre sans le filtre de nos projections, d’être présents à sa réalité dans la non-saisie. La compassion est l’état d’esprit dans lequel on devient capable de faire ce qu’on appelle dans la tradition bouddhique « l’échange de soi pour autrui » Cela signifie d’abord l’aptitude à se mettre à la place de l’autre, puis échanger les prérogatives du moi pour celles de l’autre. La compassion demande un état d’ouverture : cesser de se protéger pour accepter d’être exposé, de se laisser toucher. Elle se fonde sur la possibilité de se donner, de donner à partir de notre « nature de bouddha », la plénitude fondamentale qui est en nous. Pour retrouver la sagesse au cœur de la compassion, on pourrait dire que le don de la vérité surpasse tout autre don. Je termine ce travail en formulant… |