Le moi et son monde. Si on emploie le mot éveil, c’est dans un contexte symbolique dans lequel éveil s’oppose à sommeil et rêve. L’état habituel de l’homme ordinaire est symboliquement comparé à l’état de rêve. La nuit, lorsque nous rêvons, notre psychisme produit tout un monde onirique et aussi un sujet onirique au milieu de ce monde. Le rêveur, ne reconnaissant pas que tout cela est une fabrication, s’identifie au sujet onirique qu’il a produit et voit le monde onirique comme quelque chose de différent de lui. Le rêve est alors vécu comme une réalité et le rêveur est assujetti par ses propres projections : il sera effraye d’être dévoré par un tigre de rêve ou bien il jouira de ses propres fantasmes. Telle est, du point de vue bouddhiste, la situation de l’homme ordinaire : il s’identifie à un moi illusoire qui vit dans un monde irréel. Ainsi, le moi que je crois être et le monde que je crois vivre existent bien comme contenus mentaux mais ils n’ont pas plus de réalité que cela, de la même façon que le tigre du rêve et le sujet qu’il dévore existent bien dans la tête du rêveur mais ni la bête ni sa proie ne sont dans sa chambre à coucher. La conscience, au cours de l’expérience, conçoit l’existence d’un objet, existant « en soi », là où ne se produit qu’une succession de phénomènes transitoires. En se donnant un objet d’expérience, elle se construit, elle aussi, comme sujet d’expérience « en soi » La répétition du processus de la conception donnera l’impression de continuité du « moi-sujet » et de « ses expériences » Ainsi, l’impression d’un moi se développera, s’identifiera à une forme, se donnera un nom, une identité. Sujet et objet naissent et se solidifient au cours du même processus dynamique, le sujet « fait sienne » toute représentation avec laquelle la conscience investit son objet. Le moi va s’approprier ainsi toute expérience : « ici il y a de la pensée » deviendra « je pense » (donc, inévitablement, « je suis ») ; « une sensation agréable apparaît » donnera « j’aime ceci » De la dualité sujet/objet naissent les passions : relations conflictuelles que le moi entretient avec ce qu’il pose comme autre. Dans le mouvement passionnel, le moi est fasciné ou effrayé par les qualités attrayantes ou repoussantes que la conscience projette sur ses objets. La dualité est une vue erronée, mais on pourrait dire qu’elle est nécessaire pour aller vers l’éveil. En effet, l’édification d’un « sujet » conscient de ses actes, des autres et du monde, capable de relations harmonieuses, est le préalable au dépassement des illusions dualistes. L’éveil est « au-delà » du moi, pas « en deçà » Pour le bouddhisme, l’être existe dans l’interdépendance de ses constituants, qui sont impermanents, ainsi que dans l’interrelation à son environnement physique, biologique et social… dont les constituants sont également impermanents. Dans cette perspective, l’être n’existe pas « en soi », c’est à dire de façon permanente et indépendante. Malgré le changement perpétuel de notre corps, de nos idées, de nos goûts… nous considérons un moi permanent qui les possède. Malgré tous les changements des situations extérieures, nous considérons un moi permanent qui les vit. On parlera de renaissance pour designer la re-création et la re-organisation du moi à travers les changements. La renaissance à lieu à chaque instant de pensée, lorsque le « moi » s’approprie l’expérience. Ce qui renaît c’est un mode d’appréhension du monde et un système réactif par rapport à ce monde, noyautés par le « moi » L’individu, identifié à un moi, agira en fonction de cette idée qu’il se fait de lui-même, pour la protéger et la développer. Les actes liés au moi (intentionnels, egotiques) se nomment karma, mot sanscrit qui signifie action, création. Tout acte egotique nourrit à son tour l’idée du moi, en fonction de l’intention qui le motive : une pensée de colère volontairement entretenue enfantera un moi encore plus colérique, qui pourra passer à l’acte; inversement, les actes conformes à l’éthique construiront un moi plus sain. Il y a donc du karma « positif » et « négatif », bien que tout acte intentionnel lie à l’illusion du moi. Notre « moi » d’aujourd’hui est le fruit nos actes passés, mais nous avons une certaine liberté d’action pour diminuer nos conditionnements. L |