La lettre du RVN

Version française
Février 2005

Prospective territoriale
et intelligence économique

Malgré la fièvre d’observationite ambiante (il nous faudra bientôt créer un Observatoire des observatoires, tant il est vrai que chaque courrier quotidien est porteur de l’annonce d’une nouvelle création), la visibilité prospective reste souvent limitée à l’échelle territoriale - à l’exception peut-être en France d’une région comme l’Alsace - à une série d’effets d’annonces et de vœux pieux. Mais comment concevoir de vraies stratégies en termes d’intelligence économique à l’échelle d’une ville ou d’un territoire sans un réel effort de visibilité sur les décennies à venir ?

Une série d’articles de la revue Futuribles rappelle pourtant les démarches esquissées en la matière, en Allemagne ou au Japon par exemple. Bien des pratiques ainsi relevées nous démontrent que ce sont surtout les collectivités territoriales qui devront tout particulièrement veiller à faciliter les relations nouvelles entre technologie et société : « il ne s’agira pas seulement, souligne ainsi Jacques Lesourne, d’informer les citoyens sur le développement de la science et de la technologie, mais d’insérer la recherche et l’innovation dans l’interaction des dynamiques scientifique, politique, économique et sociale ».

Voilà qui change donc radicalement les paradigmes de l’action territoriale dans un certain nombre de territoires, en France en tout premier lieu où de tels propos sont parfois encore mal acceptés et surtout loin d’être insérés dans les dispositifs législatifs : une prospective territoriale digne de ce nom se doit donc de prévoir des cadres d’action nouveaux pour la collectivité locale dans le domaine de la formation, de l’accompagnement - à l échelle de la ville ou d’un quartier - de la recherche-développement et surtout de stratégies d’initiation des habitants aux grands enjeux en la matière, au travers par exemple, comme aime à le souligner là encore Jacques Lesourne d’une « « véritable connivence entre le secteur public et le secteur privé de la recherche », mais aussi entre l’enseignement (à quelque niveau que ce soit) et la recherche, sur les pas notamment du modèle finlandais . rappelons que ce dernier prône que tous les enseignants sont des chercheurs, tous les chercheurs des enseignants, mais aussi que tous les étudiants, peuvent rejoindre à tous les niveaux de leurs études les équipes de recherche). La prospective pour certains rejoint ici, on l’aura compris, ce qui est déjà la réalité présente pour d’autres : l’exemple de Joensuu doit ici clairement servir de modèle.

A l’horizon 2020, soulignent ainsi certains parmi nous, la mairie devra être d’abord un lieu d’expertise et de diffusion de savoirs et de connaissances. Au travers de la genèse d’une société de l’intelligence et de l’excellence déclinée à l’échelle territoriale et qui s’esquisse très concrètement sous nos yeux ici et là, en Europe ou ailleurs, au travers de programmes d’économie locale de la connaissance, nous sommes loin, à l’évidence, des habitudes d’une vie politicienne axée sur des démarches plus ou moins fondées sur l’avenir des territoires, mais aussi - et peut-être surtout - des litanies d’une démocratie délibérative privée de visibilité, de références, d’expériences et dont la rhétorique répétitive ne démontre en réalité que le manque de réelle volonté applicative. Nous sommes bien loin de la cognition située

Aujourd’hui, quelques collectivités déjà, après Narbonne et Arras, soutiennent des universités d’un nouveau genre (la sémantique pour dénommer ces structures est riche : universités interâges, libres, alternatives, populaires… - le nom importe peu en vérité -). Le temps est ainsi venu, non plus de soutenir seulement des initiatives souvent seulement associatives, mais d’en prendre l’initiative, dans tous les lieux, sur tous les thèmes et à toutes les occasions possibles. Et d’y insérer, au cœur de dispositifs souples, une vraie réflexion prospective sur le futur du territoire : le RVN entend à cet égard soutenir toutes les initiatives existantes - quelques centaines déjà en Europe -, mais également accompagner les acteurs territoriaux en vue de la mise sur pied d’initiatives nouvelles : un programme dirigée par l’une de nos spécialistes a été d’ores et déjà élaboré en ce sens et une communauté de pratiques prévue.

De tels environnements de gestion territoriale des connaissances constituent un chapitre majeur d’une réflexion prospective encouragée et promue auprès de tous les acteurs de la vie locale, mais également une condition - au fond peu évoquée dans les multiples rapports récemment publiés sur ce sujet - d’une stratégie d’intelligence économique où là encore la déclinaison territoriale est amenée à jouer un rôle majeur. Il ne s’agit nullement en ce cas de protéger la moindre idée ou pratique entrepreneuriale : les démarches de cartographie des connaissances d’une collectivité (nous avons évoqué souvent dans nos écrits les récents exemples catalans) constituent ainsi un vrai levier pour l’emploi ou l’attractivité. Il s’agit surtout de visibilité sur les réalisations et les réalités d’une ville ou d’une région, d’esquisser - à des fins d’intervention de la collectivité - les possibilités de mutualisation des marchés ou, là encore, d’une formation des habitants largement proposée au travers de portails locaux tels que le réalisent d’ores et déjà certaines mairies ou régions, en Allemagne notamment ou encore en Espagne.

Assurer ainsi à l’échelle locale une vraie circulation des savoirs (on se reportera aux récentes analyses d’Eric Delamotte) et par là-même veiller à la gestion du devenir de l’identité même de la collectivité, constitue aujourd’hui - aux yeux de la plupart des prospectivistes européens et, de plus en plus, de ceux des praticiens de l’intelligence économique - la tâche majeure des acteurs territoriaux dans les années à venir. Il nous faut, ensemble, d’ores et déjà nous y consacrer. André Jean Marc Loechel