REVUE
VIRTUELLE ARENOTECH
ART – EDUCATION - NOUVELLES TECHNOLOGIES
La société apprenante 1/2004
Contribution à une définition interculturelle du cyberespace
Éric Cattelain
« Du point de vue de l’intelligence collective, la diversité est une source de richesse et la condition même d’une évolution toujours ouverte. Sur un plan éthique, la culture de la diversité appelle une pratique du dialogue des cultures, c’est-à-dire une ouverture délibérée à d’autres questions que les nôtres, à d’autres récits, à d’autres manières de produire de la signification »
Pierre Lévy - Espaces virtuels de lecture et d’écriture – 2001 [8]
Quel lien peut-on établir entre la création d’un espace royal cambodgien sur Internet, la vente de vins mexicains en e-commerce, et les essais de cyberdémocratie en Estonie ? Une réponse (apparemment) évidente renverra d’emblée à leur commune expansion dans le cyberespace. Il serait tentant d’en convenir, à une précaution près : la représentation que chacun se fait de sa participation au dit espace. N’est-il pas désormais venu le temps d’une perception mieux éclairée de la cyberdiversité, c’est-à-dire des critères qui fondent la singularité de nos pratiques, et leur éviteront ainsi de se fondre dans un amalgame sinon dangereux, certainement douteux ? À l’instar des essais de critérisation qui précèdent, n’avons-nous pas tout intérêt à nous informer mutuellement de nos différences, en les faisant émerger à un espace de rencontres et d’échanges mieux instruit de nos écarts ? Parce que ni les pratiques de cyberjournalisme, ni celles de cyberpolice, ni davantage le cyberart, ou la cyberéthique, ne méritent à être considérées d’un œil globalisant, enquêtons ensemble sur la qualité propre à tous ces déploiements singuliers, leurs affinités et projets respectifs. Observons les mutations auxquelles ils contribuent tout en nous enrichissant de leurs expériences contradictoires. Tel est le sens assigné à cette cyberenquête et ses 52 cyberepères, visant à mieux nous repérer dans un tel cyberespace.
Une histoire raconte qu’un passager se trouvait à bord d’une embarcartion glissant sur un lac. Celui-ci était sur le pont, et y effectuait une démonstration à l’aide de son épée. Hélas, ses gestes étaient si amples, que l’objet finit par lui échapper des mains, et passa par-dessus bord. Tandis que l’embarcation suivait son chemin, l’homme s’empressa de marquer l’endroit de la chute d’une encoche, assuré de pouvoir ainsi récupérer ultérieurement son épée.
Ce qui caractérise un tel comportement, nous prêtera sans doute à sourire. Quel nigaud insouciant celui qui marque des encoches qui n’auront plus aucun intérêt au regard du déplacement du navire ! Pourtant lorsqu’on y songe, ne peut-on pas en dire autant de quantité de repères que nous gravons au gré de nos propres mouvements cybernautiques ? Alors que tout autour de nous, le monde de l’Internet évolue, se recompose, se redistribue constamment, comment imaginer que les repères élus à un moment donné, souvent en hâte, puissent garder toute leur efficience dans les temps futurs ? L’actualisation de nos repères, quand il ne s’agit pas tout simplement de leur constitution primitive, devient ici un enjeu majeur, seule possibilité de nous préserver des erreurs d’appréciation, de décision, comme de tous les préjugés qui nous guettent.
C’est pourquoi nous énonçons 52 cyberepères attachés aux 12 dimensions qui précèdent. Objet : effectuer ensemble, dans un courant participatif d’ampleur, un repérage du cyberespace en sa (ses) diversité(s). Idée : Collecter pour chaque espace analysé (pays, région, cité, groupe) une série d’observations de nature à alimenter une connaissance mutuelle des usages et pratiques de l’Internet.
Pour
chaque cyberepère, nous chercherons à déterminer, avec l’aide d’informateurs-acteurs-observateurs
qualifiés en quoi la variable prend son acuité sur l’espace donné. Comment y
est-elle définie ? Comment y évolue-t-elle ? Quelles expériences y
sont-elles conduites ? En quoi celles-ci méritent-elles à être portées
à la connaissance d’un plus grand nombre ?… Loin de vouloir dégager d’emblée
les grandes conclusions dont certains aiment à nous instruire, nous y privilégierons
le fait particulier, l’anecdote (au sens plein du terme Anekdota, ouvrage
de Procope renvoyant à des « choses inédites »). Chaque terme, de
la cyberéthique à la cyberculture, de la cyberadministration à la fracture numérique,
y fera en outre l’objet d’une analyse sémantique multilingue, prêtant écho à
ses contextes d’usages. À noter enfin que tout complément des items sélectionnés
(qui ne prétendent pas à l’exhaustivité) reste bienvenu.
Communications :
1. Internet
2. information
3. cyberjournalisme
4. image
5. e-mail
6. Intranet
7. cybertélévision / cyberradio
Langages :
8. cyberglottisme
9. cyberécriture / cyberécrivain
10.cybersémiotique
11.écritures / unicode
Éthiques :
12.cyberéthique
13.cybercriminalité / cyberdroit / cyberpolice
14.cyberterrorisme
15.cybermilitaire
16.piratage
17.surveillance / contrôle
Cultures :
18.cyberculture
19.interculturalité
20.ethnie / identité
Communautés :
21.communauté virtuelle
22.cyberadministration / cyberpolitique
23.cybercontestation / cyberpétition
24.cyberpsychologie / cybersociologie
25.cyberjeu
Mouvements :
26.navigation
27.traçabilité
28.moteur de recherche
Temps :
29.temps réel
30.cyberâge
Espaces :
31.cyberespace / cybermonde / infosphère
32.cybercafé
33.cybergéographie / cyberatlas
34.cyberimaginaire
Commerces :
35.e-commerce / cybermarchand
36.net-économie
37.cyberargent
38.cyberenchères
Techniques :
39.ordinateur
40.accès
41.débit
42.fracture numérique
Savoirs :
43.cyberpédagogie / TICE / cyberprof
44.cybersavoirs
45.cyberhumanisme
46.cyberphilo
47.cybersciences - recherche
48.cyberart
Mémoires :
49.mémoire
50.cyberarchivage
51.bibliothèque virtuelle
52.base de données
Pour chaque cyberepère, il est donc proposé de mener cyberenquête. Notre but est ainsi de localiser dans la galaxie Internet, présente, future, mais aussi dans ses soubassements les plus archaïques, tout élément ou contribution de nature à éclairer notre compréhension contradictoire du cyberespace. Par exemple à l’en-tête du « cyberâge », nous nous interrogerons volontiers avec le professeur Par In-Suk Cha de l’Université nationale de Séoul si effectivement cette notion renvoie à « l’enfant à tête d’hydre des technologies de la communication engendrées par les inventions du télégraphe, du téléphone, de la radio, de la télévision et de l’ordinateur » et si un tel cyberâge est « défini par les modes de vie qu’il contribue à définir ». En termes de communautés virtuelles, nous profiterons des invitations faites à distinguer « communautés d’intérêt », « communautés d’apprentissage », ou « communautés de pratique ». En matière de cyberglottisme, nous tenterons de comprendre en quoi la domination passée de la langue anglaise (américaine) sur l’ensemble du réseau, s’est vue en quelques années amendée par l’émergence de grandes langues véhiculaires internationales comme le japonais, l’espagnol, le chinois, sans compter la présence massive de l’allemand, du coréen, du français, etc. En quoi par ailleurs les autres grandes langues d’échanges internationales, l’arabe, le russe, le portugais, et plus largement le patrimoine linguistique de l’humanité, fort de 6700 langues, a-t-il plein droit de cité – soucieux que nous serions enfin de sa meilleure préservation ? Qu’en est-il sur un autre registre de l’état de la recherche scientifique, et de son usage du médium Internet ? Comment par exemple une création comme l’Oxford Internet Institute, déclarant son souhait de pluridisciplinarité, s’inscrit-elle dans le cyberespace ? Par ailleurs, quelle place les weblogs occupent-ils dans la sphère sensible du cyberjournalisme ? Comment l’installation d’un cybercafé à Aman (Jordanie) ou à Vientiane (Laos) change-t-elle soudain des modes de penser et d’échanger ? Pourquoi Onel de Guzman, un étudiant en informatique philippin, a-t-il lancé sur les réseaux le virus I love you au nom de « l’accès universel et gratuit au cyberespace » ?
La cyberenquête a pour volonté affichée non seulement de relever l’éventail extraordinaire de cette diversité planétaire, mais de tenter avec l’aide de tout observateur habilité, de lui donner un nouveau cadre de réflexion commune. Loin de partir d’une idée arrêtée du cyberespace, elle vise à en exprimer les contours et les détours, au gré des réalités confrontées, et souvent contradictoire
[8] Pierre Lévy - « Espaces virtuels de lecture et d’écriture » - Conférence à l’Université d’Ottawa - 11/12 Octobre 2001 (repris sur boson2x)