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La société apprenante 1/2004 L’apprentissage
d’une nouvelle société à l’heure d’Internet Professeur
au Département des communications |
A chaque fois que les être humains ont fait face au défi d’un trop plein d’informations, ils ont inventé de nouvelles technologies de communication afin de développer les consensus nécessaires au développement de leur société. Par exemple, l’invention des techniques de l’imprimerie (les caractères de plomb et les presses) a modifié profondément la société ; de 1440 à 1480 le nombre de personnes sachant lire a passé de 3 % à plus de 60 %, ce fut l’une des raisons de l'émergence de la Renaissance. Celle-ci doit beaucoup au code typographique, c’est-à-dire à la pagination, à la ponctuation, au titrage et à l’organisation du texte en paragraphes. L’apprentissage de ce code devint nécessaire pour les citoyens qui voulaient participer aux délibération de leur Cité.
Puis, au début du siècle, l’ère moderne prend son essor en utilisant le code cinématographique. Les spectateurs ont dû apprendre à suivre sur de grands écrans des histoires enjolivées par toutes sortes d’effets spéciaux. Enfin, à la fin de la Deuxième guerre mondiale débute une nouvelle ère qui s’appuie sur la télévision. Les téléspectateurs doivent apprendre un nouveau code : celui du petit écran, des programmes d’une heure entrecoupés de commerciaux et des séquences filmées à l’aide de trois caméras. À chaque fois, les apprentissages ont été tellement importants qu’ils ont imposé des changements dans les habitudes d’écriture et de lecture des gens qui voulaient communiquer pour s’adapter collectivement à leur nouvelle situation sociétale.
Quel apprentissage pour la société du savoir ?
Depuis dix ans une nouvelle société émerge : la société du savoir. Comme dans le passé, la surcharge d’informations exige un nouvel outil collectif : c’est l’Internet. Non pas que les autres technologies comme l’imprimerie, le cinéma ou la télévision disparaissent, mais l’Internet les englobe en créant un nouvel espace de communication interactive à base de technologies numériques, d’images écran et de réseaux mobiles. Cet environnement servira d’outil de développement aux nouvelles formes de gouvernance dont nous rêvons.
Déjà l’utilisation d’Internet par les groupes nord-américains de citoyens, les groupes communautaires et altermondialistes, devient une tendance de plus en plus forte à chaque année : emploi de Webzine, du Weblog, des courriels, des listes, etc. Voir le mouvement Grass Roots, Empowering the People, Smart Mobs, cités ingénieuses, etc., et les expériences-réseaux de Green Peace, d’Howard Dean (campagne américaine à la présidence) ou du Forum social mondial (Porto Allegre, Bombay, etc.). En Amérique du Nord, en l’an 2000, ces groupes étaient déjà très nombreux [2].
Peut-être que des lecteurs français seront surpris par ce soudain besoin d’apprentissage, mais au Canada comme en Scandinavie, la situation est telle qu’elle exige le développement de nouveaux plans d’apprentissage pour le grand public. Au Canada, en 2003, plus de 55 % des ménages étaient branchés (dont la moitié à haute vitesse) et ont utilisé l’Internet huit heures et plus par semaine, la moitié pour des transactions bancaires et plus du tiers pour travailler. L’augmentation rapide de la masse des utilisateurs en deux ans est tellement importante que les analystes pensent qu’il y aura un tel effet d’entraînement qu’il faut, dès maintenant, envisager une politique générale d’apprentissage de cet outil, non seulement parce qu’il est lié aux notions de e-gouvernement, de e-learning et de e-commerce, mais que cette tendance s’accentuera avec la montée des jeunes pour qui l’Internet est un environnement naturel.
Les
besoins des citoyens en éducation continue[3]
En Amérique du Nord, depuis 1995, le raz-de-marée de l’Internet crée un bouleversement social exigeant de nouveaux apprentissages. Dans une société du savoir où chaque citoyen devrait avoir le droit, la capacité et les moyens de s’exprimer, ce dernier doit adopter de nouveaux comportements, ce qui suppose une éducation continue appropriée capable de transformer sa façon de vivre et de travailler. Le problème a été bien cerné : D’ici cinq ans, l’humanité sera engagée dans une course entre la catastrophe et l’éducation[5]. Un courant de pensée anglo-saxon résume bien cette tendance :
Civilisation = Organisation = Education[6]
Nous entrons dans une ère où il y aura de moins en moins de personnes pour répondre aux besoins des citoyens et de plus en plus de systèmes automatisés. Le libre-service s’installe partout où la technologie des automates le permet, remplaçant ainsi les relations sociales et commerciales traditionnelles. Notons que beaucoup des activités de e-commerce se passent désormais à domicile et non dans les boutiques où, avant 1995, il y avait un vendeur capable d’informer sur place le client, et que les démarches interactives de e-gouvernement et de e-learning commencent à se faire à partir de la maison, c’est-à-dire sans encadrement comme au bureau ou à l’école.
Dans un monde où la connaissance devient le matériau principal, l’éducation continue doit offrir à tous non pas un digital litteracy mais un apprivoisement :
Qu’il soit simple citoyen, bénévole ou animateur, l’individu doit s’approprier quatre niveaux de compétences selon son engagement dans son groupe ou son implication sociale dans son milieu :
• Communiquer
Comprendre le cyberespace et apprendre les fonctions de navigation de base et de courriel.
• Informer
Maîtriser l’interactivité et l’hypertexte : télécharger les documents, chatter, utiliser les listes de diffusion, les moteurs de recherches et les FAQ, savoir éditer de simples textes, etc.
• Transiger
Développer un espace de réflexion et de consensus autour de la thématique du groupe : collaborer à des forums et à des listes de discussions, rassembler des connaissances pour développer des opinions, relayer et commenter des informations à d’autres membres ou groupes, savoir utiliser les outils de synthèse, de traduction et de veille.
• Intégrer
Développer une forme d’intelligence collective en vue de créer une démocratie participative (gouvernance locale) dans le milieu.
Le vrai caractère d’Internet
Il ne s’agit pas ici de déifier l’Internet[8], l’ordinateur ou le cyberespace, mais d’analyser comment ces outils, avec d’autres, permettent de développer la société du savoir, à partir non pas d’un vaste public composé d’êtres isolés et anonymes, mais de groupes d’intérêts où se forment les consensus permettant les changements, donc le développement. L’Internet seul n’est pas un outil de développement, le groupe et les citoyens doivent inventer une approche intégrant différents outils de communication.
Depuis les années 60, à cause des mass media, nous avons cru que notre société était constituée d’UN public de masse. En 1990, il était naturel qu’on accepte l’Internet comme un nouveau média électronique de masse, surtout parce que ses promoteurs prédisaient l’arrivée d’une masse de profits. Or il n’en est rien, l’Internet est une technologie au caractère décentralisateur, parce qu’il donne surtout la parole aux groupes d’intérêts ; il devient donc un réseau d’opinions qui renforce plutôt la différence. Ce caractère décentralisateur conjugué au courant de personnalisation donne naissance à une forme de grégarisme qui regroupe ce qui est dispersé : qui se ressemble, s’assemble. Dans cet éventail, les outils médiatiques qui desservent le grand public et ceux qui servent aux individus ne sont pas les mêmes ; et les nouvelles machines à communiquer interactives servent plutôt les groupes d’intérêts à cause de leurs techniques narrowcasting et non pas broadcasting. Par exemple, au lieu d'une masse de 2000 000 personnes anonymes, les NTIC permettent de desservir 20 microgroupes spécialisés de 10 000 participants interactifs. [9].
Comment les NTIC peuvent-elles soutenir la décentralisation ?
En 1995, le système d’adresses Web a rendu possible une première étape de décentralisation ; nous abordons maintenant la deuxième. L’émergence des groupes d’intérêts nécessite le développement et l’intégration de logiciels multiagents qui permettent aux partenaires d’échanger à partir de leurs affinités. Il faut maintenant créer des systèmes semi-automatisés, s’adaptant aux profils d’intérêts d’un groupe donné, grâce à l’utilisation d’une architecture de l’information dédiée à ce contexte. Ils devraient permettre de :
L’utopie
de la société du savoir
L’homme vit dans une démocratie quand l’ensemble des citoyens tracent eux-mêmes les contours de leur avenir en participant aux décisions qui les touchent. L’aventure de l’humanité consiste à dompter son destin et à en faire ce qu’on veut. L’utopie serait de se doter d’un projet réfléchi collectivement, un projet capable de développer une société en harmonie avec elle-même, en particulier une société qui serait autre chose qu’un simple monde de marchés. Actuellement, l’ensemble des citoyens fait face à deux handicaps : il doit apprivoiser à la fois les nouvelles forces économiques et les NTIC.
Le danger ne vient pas tant de la perception d’un monde qui n’a que le profit comme mesure, mais du fait que ces forces développent un tissu social constitué de consommateurs isolés les uns des autres dans une structure formée uniquement de marchés. Cette atomisation du tissu social est antidémocratique. Perdu dans cet océan de forces, l’individu a besoin de points d’ancrage : sa famille, ses groupes d’intérêts, sa ville et l’État sont les relais opérationnels où s’exprime la solidarité, base du développement durable.
L’autre handicap est la nature même du matériau utilisé : l’information. Le développement d’une nouvelle démocratie passe par la maîtrise d’Internet. Parce que les groupes d’intérêts et les villes sont en position d’interface entre le citoyen et la société dans son ensemble, ils sont le palier idéal pour établir les consensus susceptibles de faire contrepoids à l’influence démesurée des mégamajorsl[10], Il ne faut pas leur laisser le soin de simplifier le traitement de l’information ou de tarir ses sources sous prétexte de faire des économies. Notre avenir ne réside pas dans une plus grande quantité d’informations mais dans une plus grande quantité de ses sources.
Les
citoyens doivent prendre la parole et, avec ce nouvel outil, retricoter le tissu
social grâce à une intelligence répartie, tout comme l’intelligence d’un individu
utilise un ensemble de régions cérébrales pour accomplir son travail. L’Internet
peut aider les citoyens à construire un espace public multipalier, devenant
ainsi un moyen de conscientisation à la nouvelle société et permettant de participer
à la vie culturelle et publique ; à tous les paliers, la démocratie a besoin
de médiations techniques. Il faut mettre en place une infrastructure d’apprentissage
qui permettent d’acquérir et de partager de l’expérience et du savoir-faire.
Il faut donc construire de nouveaux modèles démocratiques, une nouvelle ingénierie
de l’être ensemble capable d’assurer un demain plus généreux[11]. Ce défi n’est pas uniquement
le nôtre mais celui de toutes les populations du monde soumises actuellement
au modèle d’une seule manière d’être au monde. Nous entrons dans une ère de
réflexions et d’acquisitions de sagesse qui dépend de notre apprentissage des
mécanismes et des règles qui émergent.
[2] À cette période, il existait au-delà de 70 000 newsgroups sur Usenet, 200 000 listes de diffusion, 100 000 BBS, etc.
[3] Selon une étude réalisée dans 75 pays industrialisés, ceux où le réseau Internet est le plus développé sont ceux où règne la liberté politique et qui ont des taux élevés d’alphabétisation ou d’instruction. Les États les plus évolués sont ceux qui savent solliciter l’expérience et la participation de leurs citoyens à partir de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font dans leur quotidienneté. Pas de Net sans la démocratie et l’éducation, Le Devoir, 16 août 2000, p. B4
[4] Forme d’apprentissage qui accompagne la personne tout au long de son évolution personnelle. Certains auteurs parlent de télé-coaching utilisant le courriel, le clavardage, l’audio ou la vidéoconférence, les listes et certains outils collaboratifs (groupware).
[5] Projet Apprendre sans frontières de la Commission de l’éducation de l’Unesco en 1999.
[6] Confucius a dit :
[7] Des magasins ayant pignon sur rue (briques) vendant des produits concrets et aussi des produits et des services en ligne (clics).
[8] Il y a déjà eu les discours optimistes concernant certains anciens mythes (push et pull, gopher, wap, etc.) et les euphories à venir (largeur de bande, télévision interactive, peer-to-peer, e-learning, etc.). Il ne s’agit pas de nier la valeur de l’outil, mais d’éviter le modèle unique que certains mégamajors proposent (p. 28).
[9] Nous avons déjà eu des discussions à ce sujet lors des lancements de Télidon, d’Alex, du Minitel français et d’UBI : Est-ce que l’approche doit être centralisatrice ou décentralisatrice ? Est-ce une approche mass médiatique ou une approche communautique ? Une vaste clientèle homogène ou une clientèle hétérogène, c’est-à-dire fragmentée ? Ce sont des situations analogues à la discussion actuelle concernant les journaux face aux magazines spécialisés et la télévision généraliste face aux canaux spécialisés.
[10] Finalement, dans une société liée par un réseau, les « pauvres » seront ceux qui seront isolés.