Le silence des signes.

Don Quijote et Don Juan : signes et/ou symboles?

1- Don Quijote et Sancho ou la transmission du savoir par l’amour et la folie, la solitude et la mort : le langage du non-dit de Don Quijote à Sancho.

2- Don Juan ou la transmission du savoir par la révolte, la provocation, la solitude, le désespoir et la mort : le langage comme révolution et fuyant le Silence.

1) Nous n’écoutons pas, nous entendons quelque chose de déjà dit, déjà appris. Difficile est de parler aux Sanchos et Bacheliers, nés, éduqués dans des lieux ou l'on entend que de racontars ou des leçons magistrales, des prédications ou des causeries. Ils se traduiront dans votre discours, car ils ne vous écouteront pas en silence intérieur, ni avec une attention vierge. On a beau se forcer à expliquer, ils n'iront pas, pour autant, aiguiser leurs sens. Sancho n’est pas habitué à écouter la silencieuse musique des sphères spirituelles, ni les voix des champs et des montagnes.

En fait, Don Quijote est contradiction, car Don Quijote, ce n'est que de la dialectique et l'analyse de son discours (car en fait, il ne fait que parler) a donné comme résultat des théories bien différentes et contradictoires. Il ne nous conduira qu'au Quijote que chacun a en soi. Chacun traduira sa propre expérience, sa propre quête. Nous ferons comme lui, dialoguer plutôt pour surmonter les contradictions qui minent de l'intérieur nos désirs, des influences que nous subissons ou des contradictions dans lesquelles on vit pour trouver le point à partir duquel elles pourront être maîtrisées.

Mais la cohérence du dialogue est le résultat de la recherche: elle définit les unités terminales qui achèvent l'analyse. Nous sommes bien obligés de la supposer pour la reconstituer et nous ne serons sûrs de l'avoir trouvée que si nous l'avons poursuivie assez loin et assez longtemps. C'est à la fois pour traduire la contradiction et la surmonter que l'on se met à parler. C'est pour la fuir, alors qu'elle renaît indéfiniment et sans cesse à travers le discours, que Don Quijote et Cervantes se mettent à parler.

Qui est Don Quijote? : il n'est pas l'homme de l'extravagance, mais plutôt le pélerin méticuleux qui fait étape devant toutes les marques de la similitude. Il ne parvient pas à s'éloigner de sa plaine familière, il la parcourt, sans franchir jamais les frontières nettes de la différence, ni rejoindre le coeur de l'identité. Il est de l'écriture errante dans le monde parmi la ressemblance des choses. Il ne peut devenir le chevalier qu'en écoutant de loin l'épopée séculaire qui formule la loi -la loi chevaleresque-. Il est moins son existence que son devoir. Sans cesse, il  doit consulter son livre et son chevalier (Amadis de Gaule), afin de savoir que faire et montrer qu'il est bien de la même nature que le texte dont il est issu -le roman de chevalerie-.

En ressemblant aux textes dont il est témoin, Don Quijote doit fournir la démonstration qu'ils disent vrai, il lui incombe de remplir la promesse des livres. Il doit combler de réalités les signes sans contenu du récit. Son aventure sera un déchiffrement du monde. Il ne se met pas à l'écoute du monde. Sa quête consiste non pas à triompher réellement, mais à transformer la réalité en signe. Don Quijote ignore ses amis, reconnaît les étrangers, il croit démasquer mais impose un masque. Il invente toutes les valeurs, mais sans les renverser. Il est différent dans la mesure où il ne connaît pas la différence. Il  ne voit partout que ressemblance et signes de ressemblance.

Au contraire, le poète est celui qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfuies des choses, leurs similitudes dispersées; sous les signes établis, et malgré eux, il entend un autre discours, plus profond, qui rappelle le temps où les mots scintillaient dans la ressemblance universelle des choses. Le Quijote rassemble tous les signes et les comble d'une ressemblance qui ne cesse de proliférer. Le poète assure la fonction inverse: sous le langage des signes et sous le jeu de leurs distinctions bien découpées, il se met à l'écoute de l'autre langage, celui sans mots ni discours. Le poète fait venir la similitude jusqu'aux signes qui le disent. Le fou charge tous les signes d'une ressemblance qui finit par les effacer.

C'est par choix ou par fatalité que l'on devient Don Quijote, de l'écriture errante parmi les mots et les phrases?. Cela nous prend toute notre vie ou c'est par étapes. Faisons-nous un voyage, et rien d'autre, à l'intérieur de nous-mêmes comme Don Quijote?. Sommes-nous Alice au pays de Don Quijote?

Seul le silence de la  mort délivrera Don Quijote de sa folie. Il ne faut pas donc, donner de signification toutes faites aux choses, il est préférable plutôt de les écouter et de se taire, ne pas sentir le besoin de dévoiler, de découvrir, de déterrer; pour rester tels quels, il faut, justement, rester secrets et intérieurs. Il est nécessaire de cacher pour ne pas provoquer les jaloux, les voleurs et les imprudents.

2)Don Juan ne se questionne pas, il vit, il agit, il n'est pas un penseur, mais un simple qui a su découvrir l'intuition de l'individuel face au sage qui a l'habitude de se perdre dans des lois générales. Don Juan paie avec des mots, chaque femme est payée de mots, parée de promesses. Il est indéfini. Les mots ne veulent plus rien dire. Il est langage comme révolution contre le pouvoir établi, contre la loi, le pouvoir des mots contre le pouvoir en place. Don Juan ne s'arrête pas, n'écoute pas, il ne fait pas le silence, il s'étourdit, il défie pour oublier sa peur, seule présence à la fin de la pièce. Don Juan est un être qui cherche l'initiation à travers les femmes, la femme. Il ne s'agit pas pour Don Juan d'une recherche intérieure, mais d'une recherche du néant, de la mort: il cherche le salut à travers la mort comme unique solution à l'impuissance et au désespoir. Mais il est aussi le symbole de la gaieté, de la santé, de la surabondance de vie puissante du présent et plus encore avide du futur et du lointain. Don Juan est coupable d'avoir cédé à une force sacrée qui devait demeurer cachée.

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