
Femmes et nouvelles technologies
LA FEMME ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION.
A l’occasion de l’actuelle exposition du Centre Pompidou, a été élaborée par un groupe d’artistes femmes une “CONSTITUTION" intempestive de la République internationale des artistes femmes”.
Une constitution en onze articles qui dit notamment qu’il est nécessaire d’avoir la conscience la plus planétaire possible du monde” (art. 1), de “ne pas s‘abstraire du monde (art. 6), et surtout “de ne pas rester à la traîne des monopoles culturels”: “il convient de “les devancer en étant sensible aux changements du monde” (art. 7).
Ce texte pose en termes certes très généraux, mais de manière extrêmement actuelle et directe, la question de l’ARTICULATION REELLE entre l’image et le statut intellectuel de la femme -de l’être féminin- et des conséquences d’une évolution “EXPONENTIELLE” des technologies d’information contemporaines et de leurs nouveaux supports.
L’incarnation d’une telle interrogation, on peut la trouver aujourd’hui par exemple chez Chine Lanzmann, auteur il y a quelques années du premier “roman-jeu interactif” pour Apple, qui avait pour titre: “La femme qui ne supportait pas les ordinateurs”, et qui présente aujourd’hui, comme on le sait, “Cyberculture” sur Canal Plus.
Alors que les images “féminin-masculin” évoluent de manière souvent contracditoire et toujours complexes, les supports multimédias enregistrent ces mutations et en tirent le plus grand profit.
Le surprenant et le banal se mêlent dans ce foisonnement d’images et rendent leur compréhension extrêmement délicate.
L’analyse des tendances récentes de la cyberculture permet ainsi à deux journalistes du très sérieux “Monde” -Yves Eudes et Annie Kahn” d’écrire, il y a de cela 48 heures: “après le ludo-éducatif, voici venu le temps du PORNO-PEDAGOGIQUE”.
I -
“NEO-FEMINISME” ET CREATION DE SAVOIR.
S’il y a un concept qui très rapidement est destiné à faire son apparition dans la présente analyse, c’est bien sûr celui de “féminisme”.
Or, nous sommes aujourd’hui très loin de ce que l’on pourrait appeler le “proto-féminisme” des années soixante qui véhiculait une “contestation anarchisante de la culture”.
De quoi s’agissait-il historiquement, pour ce qui concerne naturellement notre sujet? Il s’agissait, comme l’ont montré plusieurs études récentes, d’une suspicion extrêmement forte par rapport au travail intellectuel de manière générale, suspicion basée sur la croyance que tout travail théorique était par excellence masculin ou “masculiniste”. Le savoir théorique était perçu comme le soi-disant symbole de “la domination mâle”.
Une telle position n’a évidemment pas résisté à l’épreuve du temps (et notamment de la recherche scientifique).
Les attitudes et les pratiques issues du féminisme américain insistent tout au contraire aujourd’hui sur la FEMME PRODUCTRICE DE CONNAISSANCES. Les positions qualifiées de “féministes” sont donc passéees de l’état de frein à celui d’accélérateur pour ce qui est de la place de la femme sur le champ de la production intellectuelle et théorisante.
La prise en compte d’une telle évolution est indispensable à la compréhension des paradoxes apparents caractérisant la position de la femme par rapport à l’évolution technologique, comme ont eu notamment l’occasion de le souligner des épitémologues canadiens.
Sur un tel terrain “assagi”, rendu plus rationnel, on peut ajouter l’impact d’autres considérations scientifiques émanant surtout de neurobiologistes américains de l’Université de Yale et publiées par exemple dans la revue Nature.
L’utilisation de l’imagerie par résonance magnétique (IRM) qui fournit des clichés du cerveau permet ainsi d’étudier les différences de fonctionnement entre cerveaux féminins et masculins.
On pensait traditionellement que certaines parties du cerveau gauche étaient réservées au traitement verbal et au raisonnnement et que la partie droite était davantage dévolue à la perception de l’espace et des émotions.
Or, les analyses montrent que pour traiter une information phonétique par exemple, et de manière plus générale tout ce qui concerne le langage, les hommes n’utilisent en effet que leur hémisphère gauche, mais que les femmes utilisent majoritairement leurs deux hémisphères cérébraux.
Le mythe du “savoir maculiniste” est donc définitivement tombé. Du moins en théorie, chez ceux au moins (et celles...) qui ont intégré les acquits scientifiques récents.
Car les stéréotypes ont la vie dure, et une récente intervieuw du sociologue Bernard Cathelot, publiée dans la dernière livraison du magazine Icônes, le montre admirablement bien: même pour un sociologue, la formation permanente ne serait pas un mal.
“Ce sont des valeurs plus matriarcales, plus féminines, déclare-t-il, qui vont reprendre du poil de la bête: intuition, émotion, consensus, partage, solidarité”. Soit.
Mais continuons la lecture: “Apple a été un précurseur de cette tendance avec son interface. Masculin, féminin, bien sûr cela ne veut pas dire grand chose, c’est une notion culturelle”.
Arrive enfin l’explication tant attendue des rapports de cette soi-disante “tendance féminine” et Apple: “l’informatique avant Apple était faite pour des diplômés, des ingénieurs... qui avec leur petit doigt étaient capable de toucher quatorze touches à la fois et de mémoriser vingt cinq commandes!
Et le jugement ne se fait guère attendre: “C’ETAIT INTERDIT AUX ENFANTS, AUX FEMMES, AUX GENS SIMPLES, ELEMENTAIRES, NAIFS, ETC.
En d’autres termes, on était dans une civilisation informatique, élitiste, spécialiste, mathématicienne, technocrate, machiste. La vraie révolution de l’informatique vient d’Apple, qui a rendu l’ordinateur utilisable par N’IMPORTE QUI en cinq minutes, en étant guidé uniquement par l’intuition, la spontanéité et le bon sens. Et ce sont des valeurs féminines”.
Deux livraisons des cahiers “multimédias” du journal Libération (publiés les 2 et 30 juin 1995) adoptent curieusement en la matière un profil analogue. Les deux articles s’intitulent successivement “La vieille Dame et Internet” et “Femmes, je vous aime”.
Le premier reprend la même thématique de la facilité d’utilisation.
Bien qu’il s’agisse d’une expérience pilote concernant toute une population -masculine aussi bien que féminine-, le titre choisi est révélateur: “la vieille Dame et Internet”, surtout quand on s’aperçoit en lisant l’article, que s’y trouve évoqué un seul exemple d’utilisatrice. Les autres exemples sont des hommes.
L’enseignement se veut évident: ce seul exemple féminin est destiné à montrer qu’Internet est si facile à utiliser que même le deuxième sexe, amoindri par l’âge, peut y parvenir. Et de plus depuis la maison, sans sortir de son foyer.
Par contre, les exemples de création d’entreprise concernent des hommes; par ailleurs, l’homme quant à lui sort précisément de son foyer pour se connecter à la bibliothèque.
L’illustration de l’article n’est pas moins significative: l’homme est montré dominant l’ordinateur; pour ce qui est de la seule image féminine, il s’agit d’une spectatrice à l’air distrait et amusé qui regarde comment les hommmes utilisent le Web.
Par ailleurs, comment la vieille dame utilise-t-elle Internet? Elle s’en sert pour le courrier électronique, lit le message de la ligue des lectrices ou encore celui de l’église presbytérienne et correspond avec sa fille. Elle utilise rarement le réseau à d’autres fins, parce qu’elle préfère, est-il dit, faire elle-même les courses, ce qui ne l’empêche pas de consulter les prix du supermarché.
Dans un second article, est évoqué le manque d’intérêt des femmes pour les jeux vidéos, et de la possibilité de créer et de développer des produits qui leur soient destinés.
Pour ce qui est du titre même, “Femmes, je vous aime, il n’est pas moins révélateur: le sentiment est utilisé pour viser l’utilisatrice potentielle de jeux vidéos. En effet, après avoir constaté que ceux-ci ne leur étaient pas destinés, des entreprises s’apprêtent à créer des versions spécifiques à leur intention, pour qu’elles se mettent à devenir des consommatrices aussi ardentes que leur époux.
On n’ose imaginer l’impact d’un titre inversé “Hommes, je vous aime. Plusieurs hypothèses découleraient d’une telle formulation, telle que l’évocation d’une péripatéticienne au sein d’un CD-ROM érotique... Libre à chacun de construire ses propres scénarios.
II - PROFIL DE L’INTERNAUTE FEMININ.
Si donc, comme on le verra, les femmes “internautes” sont encore évidemment largement minoritaires, toutes les analyses par contre démontrent qu’elles sont bien plus sensibilisées que les hommes à tout ce qui fait appel à l’éducation et à la culture.
La dernière en date a été réalisée par le College of Computing, au Georgia Institut of Technologie, à Atlanta.
Une partie de cette même enquête, extrêmement minutieuse et sérieuse, a été présentée l’an dernier à l’occasion du congrès mondial du Web à Darmstadt. Celle-ci prenait en compte 13000 personnes (13006 très exactement), dont la répartition s’avère on ne peut plus intéressante:
10 668 hommes
2020 femmes
et ... 318 personnes “préférant ne pas dire leur sexe” (ce qui crée tout de même un petit problème de comptabilité...).
Si l’on compare à présent l’internaute américain et européen, s’il s’agit dans les deux cas d’un homme de la trentaine, sans enfant, on constate qu’aux Etats-Unis il est majoritairement marié et qu’en Europe, il demeure majoritairement célibataire.
Disons tout de suite qu’une autre enquête nuance singulièrement une telle opposition, puisque le premier, l’américain, connaît tout de même un taux de célibat et de divorce supérieur à la moyenne nationale. Y aurait-il une fréquente incompatibilité entre la possesion d’un ordinateur et celle d’une femme?
Libre à chacun de tirer les conclusions éventuelles d’un tel état de fait: on pourrait ainsi regretter que l’européenne a par définition moins de chance de pouvoir ainsi utiliser occasionellement l’équipement de son époux, mais il faudrait à cet égard un sondage plus fin pour confirmer ou infirmer une telle hypothèse.
On pourrait encore au contraire estimer que cette même eurpéenne peut adopter une attitude plus dissuasive quant à l’acquisition de ce même équipement. Une enquête commandée par la Fac sur ce dernier point, en collaboration avec le mensuel SVM Multimedia, porte sur 600 ménages et montre qu’il n’en n’est probablement rien: en tout cas, elle souligne que l’achat d’un ordinateur n’est plus le fait du seul mari, et que le poids de la femme dans les processus d’achat et d’utilisation des micros est devenu bien réel. Elles se voient en effet associées à l’achat de quatre ordinateurs sur dix, alors même que cet achat a été longtemps l’apanage des hommes.
Si de telles enquêtes sont sérieuses, les commentaires de la presse le sont, comme à l’habitude, beaucoup moins. Citons le magazine “Interactif”, au travers de son dernier numéro:
“L’apparition récente des touristes sur Internet ... va changer considérablement la forme actuelle d’Internet, en le FEMINISANT et le commercialisant”. Voilà pour ce qui est de la femme “touriste”, la femme en “internaute pas sérieux”.
“L’internaute moyen, poursuit le journaliste en mal de fantasme, “c’est avant tout un professionnel qui pratique depuis longtemps. De fait, les FARFELUS et les créatifs qui hantent le Net sont de récents internautes... Une situation qui va changer avec la démocratisation de ce média...et L’ARRIVEE DES FEMMES”. Le commentaire est ici sans ambigüité: plus il y aura de femmes sur le Web, plus il y aura de farfelus... On croirait relire -en sens inverse naturellement- les délires féministes des années soixante.
Un tel profil peut être heureusement peaufiné grâce aux incontournables enquêtes du magazine Wired, qui ont heureusement une toute autre valeur. Voilà le portrait robot:
“La plupart des hommes ont les cheveux longs, une barbe, le look propre (?) mais relax.
LES FEMMES PORTENT DES CHAUSSURES RAISONNABLES (?), PAS DE MAQUILLAGE. (Et Internet inventa la femme sans fard ni maquillage: belle métaphore en vérité!).
La notion de mode est inexistante (ou plus exactement, dirions-nous, tout est mode).
Presque personne n’a plus de quarante ans.
Grands, petits, gros, minces, ces gens ont une chose en commun: aucun n’est bronzé. Pourquoi traîner à la plage quand la réalisation virtuelle vous attend au Labo informatique?”.
Yankelovitch Partners, un institut privé spécialisé dans l‘étude des évolutions sociales aux Etats-Unis, a dressé récemment lui-aussi un profil de ce qu’il appelle le “cyber-citoyen”.
Pour Jankelovitch, les hommes ne constituent plus à ce jour que 57% des usagers de réseaux.
Il n’y a pas là de contradiction abosolue avec les études citées précédemment et donnant une prédominance masculine beaucoup plus prononcée. Selon ses chiffres, les femmes commecent véritablement à affluer: ENTRE OCTOBRE 1994 ET MAI 1995, PAR EXEMPLE, 49% DES NOUVEAUX VENUS EN LIGNE ETAIENT DES FEMMES.
III - FEMMES
ET CYBERSEX.
On connaît la publicité d’une chaîne par ailleurs déjà évoquée -Canal Plus-: “Cléo ne se contente pas de présenter l‘actualité Cyber, elle la réchauffe”.
Plutôt que de participer au débat actuel sur le Cyberporn, (une enquête de l’Université Carnegie Mellon vient en effet de montrer qu’il ne représentait qu’environ 1% du trafic des newsgroup), il est peut-être plus intéressant de noter que les femmes consultent également les sites en la matière les plus fréquentés (alt.binaries.pictures): sur alt. binaries pictures. men, elles disposent d’HOMMES SUR ECRAN GLACE.
Les françaises sont nettement moins bien servies hélas, si l’on prend par exemple en compte les images... de l’Université de technologie de Compiègne qui préfère mettre sur écran des courbes féminines.
Même constat lorsque l’on consulte le magazine on line libido, qui se dit pourtant de manière paritaire le journal de la sexualité et de la sensibilité.
Que reste-t-il dès lors à se mettre sous la dent à l’internaute en jupon? D’abord les sex-shops virtuels où quelques rares gadgets lui sont destinés, à défaut de lui être réservés.
Plus substanciels, les magazines électroniques de lingerie: une trentaine de boutiques en ligne sont ainsi destinés à satisfaire les désirs les plus personnels, de l’Aphrodite’s Temple aux Taboo Club: avis aux fétichistes!
L’art érotique est quant à lui plus égalitaire, avec une galerie sur le male body.
Les françaises pour l’instant n’utilisent guère les premières agences matrimoniales interactives qui, comme Interaction, proposent de remplir un “test de compatibilité par e-mail”.
“Web Personals” propose bien des rencontres sur tous les continents, l’on n’y rencontre à ce jour que neuf français et...aucune française. Cela dit, il fut bien reconnaître que les propositions féminines directement intéressées ne manquent pas sur ce même site, mais elles ne bouleverseront pas les moeurs de l’hypermonde; ainsi cette annonce:
“deux jeunes femmes ont prévu d’aller à Genève et à Rome pour un week-end. Elles recherchent un ou deux hommes en bonne santé pour du “hard sex” en échange du paiement de leur chambre d’hôtel pour deux jours”.
A l’inverse, on ne peut s’empêcher d’évoquer ici un conseil du journaliste Olivier Puech, dans Planète Internet: “si vous désirez empêcher vos enfants d’accéder aux sites érotiques, il ne vous reste plus qu’à RECUPERER une NOUNOU VIRTUELLE, gardienne de la moralité”. Une nounou, pas un nounours.
CONCLUSION.
Statut du savoir, profil de l’internaute, défis du cyber-sex, telles sont donc quelques-unes des directions de réflexion qui se dégagent d’emblée. Il en est bien d’autres que l’assemblée de ce soir va énumérer.
Il n’en reste pas moins que si les statistiques sont -par essence-difficiles à établir dans un cyber-monde en pleine évolution, le sens général de la mutation observée ne fait aucun doute: d’une part une présence féminine de plus en plus conséquente sur les réseaux, mais aussi d’autre part la persistance de structures traditionnelles, voire archaïques, dans la gestion des images mentales et sociales de la femme.