Internet et les femmes - Laura
García-Vitoria
Club de l’Hypermonde - 14 mai 1996
INTRODUCTION
“ Et la machine créa la femme ”, tel fut le titre du magazine CRÉATION à l’occasion d’IMAGINA 1994. Les technologies émergentes de la fin de ce siècle seront-elles à l’origine d’une nouvelle IMAGE de la femme, on peut légitiment se poser la question.
Une telle question, qui sera la nôtre ce soir, nous apparaît d’autant plus pertinente qu’elle ne constitue qu’une interrogation parmi d’autre sur le terrain des implications sociales et mentales induites par ces mutations technologiques, que ce soit la question du travail -avec tout l’arsenal conceptuel qui lui est attaché-, ou encore celle des repères fondamentaux de temps et d’espace.Sans vouloir rentrer dans une bataille de chiffres au fond sans intérêt, il est cependant important pour la suite de notre débat que les différents instituts de perspective avancent certes des données très variables, mais confirment tous la FÉMINISATION du Web: selon SRI International, le pourcentage des femmes internautes serait passé en 1995 de 27% en février à 40% en octobre. L’été dernier, O’Reilly estimait ce chiffre à 33%, Nielsen à 37% alors qu’entre les sondages GVU d’avril et de l ’été 1995, on passait de 17 à 29%. Un faible taux qui peut s’expliquer par le caractère international des enquêtes CVU: aux États-Unis, les femmes internautes seraient plus nombreuses que dans le reste du monde. Ce que tendent à confirmer les enquêtes sur l’Europe: le NOP Research Group de Grande-Bretagne estime à 33% la présence féminine sur l’Internet. La France serait très en retrait si l’on en croit Ana Neves, rédactrice en chef du mensuel Planète Internet, qui affirme qu’elles ne sont que 5 à 6% des connectés français. Bien loin de la “ moitié du ciel ” nous dit Libération.
I. LES PERCEPTIONS NATIONALES S’AVERENT LARGEMENT DIFFERENTESMonique NEUBOURG dans l’un des articles toujours aussi surprenants publiés par le supplément “ multimédia ” de Libération, utilise des formules que nous pouvons à bon droit reprendre ici, notamment lorsqu’elle évoque “ ce Web où l’on se promène au féminin ”. Son analyse du site “ Pléiades ” crée par Cindy Bishop à Harward est, en effet, très caractéristique d’une perception française un peu superficielle du phénomène. “ Pléiades nous vient du pays du sexuellement correcte, de ce côté de l’Atlantique où une jeune fille complimentée sur sa nouvelle robe par un camarade de lycée soupçonne illico le harcèlement. Mais Pléiades n’a rien de dogmatique. Le site, qui se conjugue plus au féminin qu’au féministe, propose aussi bien un bref vade-mecum pour démarrer facilement sur le réseau, des liens vers d’autres sites pour les femmes et un ensemble de forums où l’on parle avec la même flamme de santé et technique que de cuisine ou mariage ”[1]
Une telle attitude tranche singulièrement avec l’approche anglo-saxonne, nous le verrons, qui vise bien davantage à être utile, expliquer, mettre un minimum d’informations techniques au services des femmes, que ce soit par exemple le site de la FOUNDATION FOR WOMEN, l’association NOW, la “ Feminist Mayority ”, ou encore bien mieux VIRTUAL SISTER HOOD [2].
GREEK GIRL est un site crée par Rosie CROSS, écrivain d’origine australienne et productrice d’émissions de radio, il s’agit donc d’un magazine avant tout, avec des interview d’artistes femmes, mais aussi des informations sur la femme dans les médias et à l’université.
Le parallèle est déjà surprenant avec les exemples qui viennent d’être évoqués. Cela n’est rien en vérité si l’on prend en compte le texte de Georges IFRAH dans Elle, dernière semaine du mois de mars :“ La femme est l’avenir du multimédia ”. Je cite: “ La femme a le pouvoir de décision et la maîtrise du foyer. Elle gère le budget, elle travaille, s’occupe des loisirs et de l’éducation des enfants… En fait, tout est affaire de séduction quand il s’agit des femmes et je veux être charmeur.. C’est par la fibre sensible que l’on peut les conduire vers le multimédia… Comme elles sont très pragmatiques, je veux leur prouver l’intérêt de ces nouveaux médias… pour qu’elles puissent faire leur shopping en toute sécurité. ”.
Dans ce même magazine “ Elle ” Karen Mulder, la belle virtuelle que nous retrouverons plus méchament par la suite, nous dit: “ Avant de m’y intéresser, le monde du multimédia me faisait penser aux mathématiques: je n’y comprenais vraiment rien. Déjà le Minitel était un mystère… Georges Ifrah m’a montré des CD-ROM sur la mode comme sur la cuisine. Tout à coup, cela m’a paru plus simple et plus amusant de consulter et de stocker des recettes sur un ordinateur plutôt que sur un carnet ”.
On n’ose comparer de tels bavardages à certaines sites pour la plupart là encore anglo-saxons et qui soulignent avec force la place de la femme face à la science et à la technologie. Par exemple, “ WOMEN in technology ” est le serveur de l’International Network of Women in technology où se retrouvent des femmes provenant de diverses disciplines. Il est important de signaler au passage qu’il propose notamment des informations sur WITI qui est une liste de diffusion auquel il est naturellement possible de s’abonner.
Un autre serveur propose une documentation sur la place de la femme dans l’histoire des sciences depuis l’Antiquité. Un autre encore se donne pour objectif de les situer -elles et les autres “ minorités ”- au sein des métiers scientifiques.
Peut-être plus significatif encore, le Comité de Femmes dans les Sciences et l’Ingénierie (qui constitue depuis cinq ans maintenant une section à part entière du Conseil National de la Recherche des États-Unis) propose sur le Net une liste des organisations regroupant soit des scientifiques, soit des femmes s’adressant à elles aux États-Unis.
II. DU SUPERFICIEL AU COMPLEXEA la fois pour mettre en valeur ces caractéristiques, mais aussi pour nous divertir un peu, voyons comment un top model, peut déchaîner la presse spécialisée du multimédia.
Deux articles (parus successivement dans CD-Rama et dans Interactif) nous permettent d’évoquer un CD-ROM “ pour femmes ”. CD-Rama) -aucun non de journaliste n’est évidement mentionné- croit devoir reprendre la question à sa racine: “ pourquoi les femmes semblent-elles si peu concernées par les NT? Et c’est là que rentre un scène un responsable de Hachette Filipacchi Grolier: “ la cause en est le manque de produits susceptibles de s’adresser aux femmes ” C.Q.F.D (c’est tout trouvé). On craindra le pire pour la suite et on aura raison. “ L’édition française -écrit le magazine- a donc orienté (nous citons) une partie de sa stratégie 96 sur LA CIBLE FÉMININE ”. Nous voilà donc transformés en cible par l’éditeur qui à lui tout seul se met en devoir de reverser “ la tendance à la masculinisation du marché ” (le mot est d’ailleurs choisi bien à tort, puisque la tendance, précisément, est inverse!).
Pour tout changer, il faut consacrer la collection à donner des conseils et à l’orienter sur la vie pratique!: un site Web a donc été consacré au magazine Elle, alors qu’un CD-Rom reprend les fiches cuisine du magazine, suivi par un autre sur les enfants en bas-âge. Le travail ne s’arrête néanmoins pas en si bonne voie: à l’occasion du Milia, Grolier présente un CD-Rom consacré aux secret de beauté de Karen Mulder: quels mouvements de gymnastique faire, comme se maquiller. La sortie du produit est prévue pour septembre prochain. CD-Rama est bon prince dans son commentaire. Le choix est vu comme pertinent - il serai le support idéal des produits de loisirs féminins des femmes - et permettrait de pronostiquer “ un déferlement des femmes parmi les clients du multimédia ”
La revue Interactif témoigne, quant à elle, d’un véritable ras-le-bol, et fait preuve même d’une certaine violence dont témoigne le titre de l’article: “ C’est du placenta de porc. Poufiasse! ”. Les commentaires sont à l’avenant: “ ces muses robotiques ne pourront qu’entraîner dans leur chute la benne à ordures de leurs produits dérivés ”. La suite? “ Regroupés autour du performa familial, les jeunes filles à points noirs du monde occidental écouteront religieusement Karen la gâteuse - une star bidon, une icône préfabriquée - leur prodiguer des vieux trucs éculés d’esthéticienne ”. Et le magazine de conclure: “ n’oubliez pas de transformer ce CD-Rom en hachoir ménager ”. Édifiant, non? Et là, l’article est signé (Marin Canto).
Et si tout de même, nous allions un peu au-delà? “ Attentes féminines ”, “ Goûts féminins ”, a-t-il été dit? Et si nous nous interrogions sur la pertinence même de l’adjectif?
Nous revenons pour ce faire à une source beaucoup plus sérieuse, plus rigoureuse, qui est une étude publiée il y a de cela trois mois par le Centre de Communication Avancé (CCA). L’étude de Bernard Cathelat, (réalisé en partenariat avec Euro ESCG, dans le cadre de l’Observatoire International des tendances sociologiques) entend contribuer à définir les grandes tendances qui devraient structurer la société à venir, tendance qu’elle résume en trois valeurs fondamental, dont ce qu’elle appelle l’alternative des valeurs féminines. Il s’agit d’un modèle en faveur des valeurs dominantes féminines où la force physique et la puissance matérielle céderait le pas à la force morale et au charisme affectif et spirituel dans lequel l’esprit d’agressivité, de challenge, disparaîtrait au profit de la coopération, de l’assistance et où le respect de la seule autorité impérative laisserait la place à une “ autre forme d’autorité plus initiative, moins autoritariste, plutôt persuasive, en gants de velours ” (Le Monde 6 février 96).
Le site CYBER WIDOWS, nous permet quant à lui d’assister à la naissance de la “ cyber veuve ”. Sur un site bien réel, et face à certaines situations qui ne le sont certes pas moins, on assiste à la genèse de toute une mythologie, toute une galerie d’images “ cybernétiques ” où la femme joue un rôle incontestablement non négligeable. Ainsi en est-il des questions que vous pourrez trouver sur Cyber Widows; nous en citerons deux. Première question mettant en jeu l’outillage mental des cybernautes: “ prenez-vous souvent vos repas seule parce que votre homme pique-nique sur l’ordinateur?. Seconde question plus ambigüe reprenant la vielle image du bavardage féminin au téléphone: “ Avez-vous commencé à parler à votre chien parce que, quand votre époux est en ligne, personne ne peut vous téléphoner ”?. Il parait donc que la femme doit reprendre les choses en main, ce que ne fait que confirmer Hugues Henry dans un article d’Internet Reporter (livraison de mai 1996): “ Épouses de tous les pays, serrez-vous les coudes! Désormais, quand votre Jules laissera brûler le rôti et laissera refroidir la soupe ET L’ÉPOUSE aimante qui l’attendaient, il ne sortira plus nécessairement d’une réunion arrosée entre collègues ou de la couette de cette allumaise de Marie-Jeanne… ”
aujourd’hui donc, les mythes féminins changent “ certaines américaines l’ont compris, poursuit le journaliste, et regrettent d’avoir offert à leur mari un modem flambant neuf l’hiver dernier: depuis, il ne cesse de se connecter au monde… ”.
Nouvelle image donc que je vous propose ce soir: celle du modem destructeur de ménage. Image de fantasme pour “ cyberveillées ” ou constat plus réel qu’il n’y paraîtrait? Viktor Brenner, du département de psychologie de l’Université de Buffalo, a crée récemment la première enquête en ligne sur les effets psychologiques de l’usage -et de l’abus- d’Internet. Un mois après l’ouverture de son “ enquête en ligne ” sous forme de questionnaires, il a tiré ses premières conclusions: le surfeur moyen a 32 ans, il est en majorité masculin -cela, on le sait-, et il passe 20 heures environ par semaine sur Internet, parfois plus. Si cela ne nuit que dans 10% des cas (ce qui peut déjà être beaucoup) à son activité professionnelle au à ses études, il faut surtout relever le pourcentage élevé de divorcés: 38%. Serait-ce là le résultat de l’action des cyber-veuves?. Ce serait presque donner raison aux assertions bien négatives de Paul Virilio, dans son dernier livre d’entretiens avec Philippe Petit: “ Cybermonde, la politique du pire ”: “ il est à craindre, écrit ce dernier -vous l’avez tous lu- que l’inertie au le cocooning se développent. Et que le valide suréquipé devienne l’équivalent de l’invalide équipé. Il y a là une menace de paralysie et d’infirmité. Mais aussi une menace psychologique, pour les générations futures des sociétés de l’interactivité accomplie, qui verraient le monde réduit à rien ”. A en voire une telle analyse, la présence féminine sera décidément déterminante.
CONCLUSION
Madame est servie sur Internet
Nous
dit le journaliste du Monde Informatique. Les femmes qui veulent savoir quelles
sont les associations dédiées aux problèmes socio-économiques des femmes, trouveront
la réponse sur le serveur http://www.iway.fr/femmes/. Grâce à cet outil les
femmes trouverons tous les renseignements et adresses utiles regroupés dans
un même service. Les données sont classés par thème. Un index facilite la rechercha.Le
Web est bilingue (français-anglais).
[2] Site scientifiques femmes
Messageries
Les abonnés souhaitant participer à des échanges entre experts du monde entier partageant les mêmes centres d’intérêt peuvent se connecter à ces diverses messageries internationales sur les femmes :