André Loechel et Macha Arfel, lors de la conférence
Bruxelles 2002
DE NOUVELLES FORMES DE PARTAGE DES SAVOIRS
Laura Garcia Vitoria, Président d’ARENOTECH

Mais il n’est évidement pas question de parler de gestion de connaissance sans prononcer le nom de cet enfant de la romanité Ibérique d’il y a deux millénaires qui fut Quintilien et dont on sait que l’Art oratoire est omniprésent dans l’histoire culturelle occidentale.

Le souci de la formulation adéquate, la rigueur de la structuration du contenu ne peuvent aujourd’hui qu’évoquer la nécessaire restructuration du savoir au travers des outils multimédia. De même quant à l’indispensable réflexion sur les nouvelles manières de dire et d’évoquer mises en avant par l’écriture en ligne et par les raccourcis éliptiques dont nous sommes devenus familiers.

Ces dernières années ont été marquées par un triomphe sémantique tout à fait particulier – celui des énumérations antinomiques. Le plus bel exemple est celui qui précisément nous intéresse aujourd’hui : celui de la gestion et du partage de savoirs.

Des nombreux acteurs de la net économie, qui se sont construit une vraie spécialité dans le domaine du management de la connaissance, se sont tout aussi vite crées une image d’acteurs de la parole qui ne partageaient ni la parole précisément, ni surtout les rares savoirs qu’ils ont pu accumuler lorsqu’ils écoutaient les autres.

Bien gérer la connaissance dans une institution ou dans une entreprise n’est pas souvent veiller à ne pas trop la partager?. C’est cette raison qui n’a fait choisir un tel intitulé

Le débat sur la gestion des connaissances n’est pas nouveau. Il est toutefois d’une acuité plus forte actuellement parce que nous passons d’une économie de la transaction marchande à une économie d’information et de partage des connaissances.

Nous savons nous repérer sur l’espace marchand, mais il n’en est pas de même en ce qui concerne l’espace de la connaissance. Nous savons juste que la donnée essentielle de ce nouvel espace repose sur l’individu lui-même.

La question essentielle qui se pose désormais est de savoir de quelle manière peut-on rendre des personnes plus disposés  à apprendre, à innover, à partager. La gestion des connaissances est une science en permanente construction. Nous avons à traiter de paradoxes.

Je voudrais vous faire part de quelques conclusions pour ce qui est des analyses menées par ARENOTECH lors des ateliers que j’ai eu l’occasion d’organiser à la Cité des Sciences dans le cadre de Net 2000 et net 2001.

Je souhaiterai aujourd’hui brièvement y revenir pour tirer quelques enseignements des analyses que nous avons eu l’occasion de mener sur ce thème, pou ensuite – en compagnie de Mache Arfel, restituer certains de ses affirmations sur le terrain : celui d’un quartier de Paris qui rassemble 20% des  entreprises du multimédia de la capitale française et qui entend aujourd’hui se créer l’image d’un quartier apprenant, gérant collectivement ses savoirs et s’efforçant surtout de les partager.

Les voici :

1.      La connaissance ressource pour les entreprises

Aujourd’hui, la connaissance est devenue une denrée plus rare que le capital. Ce rapport entre l’économie et la connaissance est au cœur de la mondialisation. En effet, la manière dont une entreprise gère son capital intellectuel est devenue une donnée fondamentale pour obtenir un avantage concurrentiel. La connaissance est désormais la ressource nécessaire de toute activité. En effet, nous sommes entrés dans une économie immatérielle. Le principal capital d’une entreprise est un capital immatériel.

Nous n’avons plus d’obstacles technologiques au partage des connaissances. Les nouvelles technologies rendent celle-ci facile. L’existence ou non de ce partage des connaissances ne dépend plus que de choix manageriaux , de volonté et de décision politique. De plus, une organisation ne peut plus se transformer que si elle réussi à apprendre.

La notion de partage implique que des comportements et des mentalités évoluent, notre valeur dépend de notre capacité à partager avec d’autres les connaissances que nous avons. Il s’agit de pouvoir anticiper et comprendre ce dont l’autre a besoin. Le partage dépend de réseaux humains ainsi que de communautés de pratiques. Cette notion de réseau est indispensable pour comprendre la nouvelle économie. Nous devons apprendre à considérer les savoirs de chacun. La révolution culturelle que nous avons à effectuer dans nos organisations est donc très étendue.

Je tiens à préciser que le terme de gestion des connaissances dans les entreprises est impropre car la notion de partage va à l’encontre de la culture des entreprises, telle que nous la connaissons aujoud’hui. Si un individu ne veut pas partager son savoir, c’est souvent pour la même raison qui fait que certaines entreprises ne veulent pas partager leurs connaissances. Certaines le distribue, d’autres le gardent pour leurs élites. Il existe des personnes qui ont peur de se mettre en situation de fragilité parce qu’elles auront diffusé leur savoir.

2.       La nécessité d’un retraitement des informations

La connaissance suppose qu’il existe une contextualisation des informations, afin que cette information devienne véritablement utile. La connaissance est une dynamique de création de sens, contrairement aux informations qui peuvent être traitées de manières diverses, sans subir la moindre interprétation, pourtant nécessaire. Parler de connaissance, c’est faire appel à une création de sens.

De nombreuses habitudes sont bouleversées par cette nouvelle donne. Nous devons travailler en équipe et ne plus vivre sur des acquis. De plus, la création de nouveaux concepts suppose que nous sachions dés-apprendre. Etre innovant, cela signifie en effet savoir créer une nouvelle réalité.

3.       La nécessité d’une vision systémique

Nous avons quitté une société industrielle qui vivait de façon mécaniste : les choses s’enclenchaient les unes par rapport aux autres avec une grande rationalité et un sens de la hiérarchie. L’approche actuel est beaucoup plus systémique, constructiviste. En effet, la réalité se construit en permanence grâce à l’interrelation qui existe entre les individus. Elle se conçoit de façon globale.

Nous ne devons plus nous placer dans une stratégie concurrentielle mais dans une stratégie de l’intention. Il ne suffit plus d’être attentifs aux besoins des clients : il faut devancer la dynamique économique et être innovant. Nous devons savoir faire preuve d’intelligence.

Nous pouvons nous demander si nous devons entrer dans des démarches de dictionnaires, ou si nous devons plutôt considérer l’information comme étant une matière première. Le rapport que nous avons aux mots peut être considéré comme étant nécessaire à notre rapport à la connaissance. Nous pouvons également penser que nous pouvons nous en abstraire. Cela dépend de la recherche dont nous avons besoin. Il nous faut différentes méthodes pour réussir à comprendre.

Une grande difficulté aujourd’hui c’est que nous vivons une compléxification sémantique, les mots sont héritiers des stratifications culturelles et donc n’ont pas le même sens suivant le contexte culturel où nous les utilisons.

Le sens des mots est extrêmement important. Nous avons encore besoin de trouver un vocabulaire commun qui nous permette d’effectuer de véritables analyses. Tous les processus humains passent par le langage. Les concepts changent suivant les langues. Des mots recouvrent donc des réalités très différentes. Cela montre le danger qui existe dans un éclatement de différentes communautés internationales et les langues.

Je voudrais souligner l’importance du thésaurus dans cette gestion de la connaissance. Ce dictionnaire structuré qui gère les liens sémantiques de hiérarchie, de synonymie, de voisinage permet l’accès à la connaissance.

4.       L’importance des aspects humains

La connaissance n’est pas l’information : nous passons d’une société médiatique à une société qui prend véritablement en compte l’importance de la connaissance. Nous passons d’une vision quantitative à une vision qualitative dans laquelle les aspects humains ont une importance centrale.

Etant donné que la valeur marchande d’un individu, dans une entreprise, repose sur son capital intellectuel, quel intérêt cet individu a-t-il à partager ses connaissances ?

L’intérêt pour que ce partage soit organisé est qu’il permette aux individus de retirer à leur tour de la connaissance. En organisant du partage, on crée de la connaissance. Jean Michel Charpin ancien commissaire générale au Plan nous dit en 2001 dans son article « Le savoir, la croissance et le développement » puf :

« Le savoir se diffuse, le savoir est collectif, et il est d’autant plus efficace qu’il est utilisé dans un cadre où d’autres sont savants. ... Le savoir est détenu par des individus, et que les individus sont mobiles entre les entreprises, entre les pays, et qu’il n’est pas possible de forcer les individus à rester dans un pays ou une entreprise. ... Dans un monde où la division du travail est portée aussi loin que dans le nôtre, l’efficacité de chacun dépende de sa capacité à s’insérer au milieu des autres qui détiennent aussi du savoir »

« Les performances productives des individus tiennent en faite à la capacité d’entrer en relation avec les autres. Ainsi, ce qui conterait dans la détermination de performances productives des individus, c’est partiellement le degré de savoir qu’ils ont accumulé eux-mêmes, mais aussi la capacité de rentrer en interaction avec le savoir des autres. »

La nouvelle ère qui s’ouvre à nous à travers de l’utilisation et le développement de TICS est basé sur la connaissance et devra donc tenir compte des aspects humains. C’est la vision de chacun qui permet de transformer des informations en connaissance. C’est la raison pour laquelle il faut donner à l’humain du temps et des outils pour apprendre.

Conclusion en trois points

Ø      Le défi de la gestion des connaissances est que nous avons tous à devenir des entrepreneurs d’un nouveau genre. Nous sommes un jour professeur, un jour élève, le lendemain animateur, manager, créateur. C’est un véritable défi que d’apprendre à partager sérieusement les connaissances.

Ø      Nous ne savons pas de quoi l’avenir est fait parce que des systèmes extrêmement contradictoires continuent de coexister. Il reste toutefois très intéressant de tenter l’aventure du partage des connaissances.

Ø      Nous pouvons maintenant matérialiser la connaissance grâce aux nouveaux outils dont nous disposons. Les nouvelles technologies nous condamnent à ne plus être propriétaires de nos connaissances. Cette notion de propriété est en train de disparaître.

Je finirais par le très célèbre proverbe chinois qui nous permet de formuler une nouvelle approche du concept même de partage des savoirs : « Plutôt que de donner un poisson à quelqu’un, apprenez-lui à pêcher ».

Quelques exemples à noter au passage :

1.      La Bibliothèque virtuelle Cervantes, -projet de l’Université d’Alicante en collaboration avec la Banque de Santander Central Hispano- est un vaste projet, qui abouti à la mise en ligne progressive, d’une série de documents sur la culture espagnole contemporaine, de 1986 à 1936. Le site a été ouvert en 2000. Il offre aux chercheurs et au grand public la consultation de 200 000 fichiers. http://cervantesvirtual.com

2.      La technologie de Keeboo est basée sur le partage et la communication. Keeboo permet de regrouper l’information provenant par exemple d’Internet dans une bibliothèque virtuelle. Les pages Internet qui nous intéressent sont capturées est placées dans un livre. De plus, les documents que nous recevons peuvent tous être lus par Keeboo, quelle que soit leur format. Chaque document placé dans Keeboo peut être personnalisé. Nous pouvons y ajouter notre propre valeur ajoutée. Un index permet de rechercher les informations contenues dans le livre ou de rechercher une annotation. Lorsque nous voulons envoyer un livre Keeboo à quelqu’un qui n’est pas équipé de Keeboo, il suffit de transformer de livre en web-book. Le livre peut être ajouté en pièce jointe à un mail. De plus, la bibliothèque que vous vous construisez peut être publiée sur votre site personnel.

3.      Le professeur de mathématiques Jean-Yves CHASLE, quant à lui, il préfère toujours parler de compétences plutôt que de connaissances. Son but est de savoir comment le résultat d’un calcul a été trouvé par l’élève. En effet, il ne le paraît pas intéressant de se contenter de constater que le calcul est bien présenté et que le résultat est juste.

Il a donc élaboré un logiciel qui se présente sous la forme d’une tablette graphique sur laquelle l’élève écrit. Ce logiciel permet de visualiser la manière dont l’élève s’y prend pour travailler. Le logiciel garde en effet en mémoire tout ce qui est écrit et effacé. Le professeur peut donc suivre les différentes étapes de la construction du résultat.

On continue bien trop souvent à mettre l’enseignant entre l’enfant et le savoir. Son système consiste à mettre l’enseignant derrière l’enfant pour le pousser à aller vers le savoir.

4.      Le bureau International de coopération technologique Internationale à Vienne développe (avec un consortium composé de vingt partenaires) un système d’échange ouvert pour des unités de cours destiné aux universités européennes. Les professeurs pourront alors utiliser des unités de cours provenant de leurs collègues européens ou internationaux. Sa plate-forme intègre différents niveaux technologiques, des cours interactifs au simple échange de données.

5.      Le système de partage des connaissances concernant les archives des télévisions autrichienne consiste dans le développement d’un logiciel capable de numériser des séquences vidéo et d’en extraire ensuite des images clés. Le nombre d’images clés produites pour un document dépend du type de ce document. Si celui-ci est très riche, il faudra beaucoup d’images. Si le document est statique (comme une interview), il n’existera qu’une ou deux images. Les chaînes de télévision pourront donc plus facilement trouve le document qu’elles recherchent.

Son but a été de minimiser les frais inhérents à cette recherche, de créer une application utilisable par tous, et de privilégier les documents qui étaient les plus réutilisés (comme les images des actualités). Les informations de l’ancienne base de données sont combinées avec les images clés.

Ils disposent en 2000 de 1 950 heures qui avaient été traitées ce qui représenté plus de 70 000 pages HTML. Toutefois, le volume représenté par ces informations reste faible parce que les documents sont compressés.

6.      Lab)idéeclic ! au Canada s’intéresse aux apprentissages et à la mise en valeur du patrimoine en plaçant les usagers au cœur de toutes nos actions. Ils développent des expositions virtuelles et des jeux éducatifs. De plus, ils travaillent sur un projet de recherche et de développement, un outil moduleur d’intégration de contenus. Ce projet vise, grâce à l’interopérabilité, à formater des expositions virtuelles selon les propositions des usagers.

7.      Le Museo Internacional de Electrografía de l’Universidad Castilla La Mancha a comme objectif la recherche. Des artistes de toutes nationalités sont invités à développer leurs projets artistiques au Musée. Ils travaillent avec l’Amérique dans des projets sur l’autoestime personnelle en vue de la récupération de l'identité culturelle des populations issues de d'immigration à travers les TIC

8.      Le projet Infoville est un portail de services aux citoyens fonctionnant avec une structure régionale de façon à réaliser des économies d’échelle. Depuis 1995, il a rallié 19 villes de la région de Valence et 35 villes dans le reste de l’Espagne. Le projet devrait s’étendre prochainement à l’Angleterre et en France. De nombreux portails horizontaux ont été créés : santé, échange entre petites et moyennes entreprises, mise en réseau de collèges, universités virtuelles. En outre, le portail de la Ville de Berlin, plus gros portail européen (60 000 utilisateurs) passera en juillet sur la technologie de Tissat, l’entreprise espagnole qui développe Infoville. Enfin, d’autres projets sont en cours de négociation en Turquie, en Australie ou en Israël. Enfin, alors que les certificats numériques sont déjà en place en Espagne, la France réfléchit encore aux modalités d’application.