Séminaire
« Monastère ouvert »Conseil Pontifical pour la Culture - Vatican (30 janvier - 3 févier 2002)
Nous savons bien aujourd’hui combien les infotechnologies mettent en avant nos besoins d’identité : identités personnes, identités territoriales.
Les nouvelles formes de travail collaboratif, les mutations spatio-temporelles induites par l’usage des réseaux nous renvoient donc à nous-mêmes et font naître en nous de multiples exigences dont les liens avec celles de quinze siècles de monachisme occidental apparaissent de manière de plus en plus évidente.
Les besoins d’approfondissement de ce que nous sommes, les mutations dans nos rapports de sociabilité et les heurs souvent difficiles qu’ils provoquent doivent faire l’objet d’une réelle prise de conscience.
Celle-ci néanmoins s’avère bien délicate à appréhender, tant elle met en jeu des champs variés.
± Celui du patrimoine en tout premier lieu, qui en est la meilleure des illustrations quand nous arpentons le grand cloître de Fontevraud en écoutant les premiers résultats d’un travail de design sonore et que nous voyons les images de synthèse décorer les murs de son réfectoire.
± Celui des technologies et de l’ensemble des savoirs qu’elles mobilisent qui nous rapprochent bien plus que nous ne pourrions le croire de prime abord non seulement d’un travail d’interface textuelle issu des scriptoria, mais, bien plus, font naître à nos yeux d’étonnants parallèles entre des siècles de méditation et les contingences contemporaines, comme nous l’expliquent parfois certains créateurs en matière de génie logiciel.
± Celui de nouvelles formes de spiritualité, dont l’aspect le plus surprenant - au niveau singulièrement des besoins auxquels elle entend répondre - est précisément là encore qu’elles rejoignent souvent celles des origines du monachisme.
L’univers conceptuel à affronter implique ainsi de nombreuses entrées pour la constitution de nouvelles communautés de vie et de pensée :
± la transparence des pratiques et des comportements, champs où de multiples contingences technologiques (telles que les nouveaux protocoles de communication) impliquent des reformulations qui restent entièrement à concevoir et supposent une vraie architecture sociale de la transparence sur laquelle les communautés numériques que nous suivons s’interrogent dans les nouveaux rapports qu’ils créent face aux institutions et aux administrations
± le concept de bénévolat reformulé comme contribution aux mutations sociales, et ce singulièrement dans le cadre d’un nouveau tiers secteur économique, en principe conçu à ses origines comme se prévalant d’une quintessence non marchande, ce qui n’est pas sans poser la question de l’impact de schémas financiers superficiels sur les modèles économiques et sociaux qui ont accompagné de nombreuses modalités et formes de construction sociale
± le don à l’âge des réseaux, qui a fait l’objet de multiples analyses d’intellectuels notamment californiens, implique de prolonger aujourd’hui, - et pas seulement au niveau des échanges électroniques - l’essence du don de soi et de sa réflexion.
± la notion de partage, qui demande elle-aussi à être repositionnée dans un tel horizon : un acteur des réseaux peut-il compter sur un manteau virtuel de Saint Martin et pourtant un tel objet électronique nous manque souvent cruellement dans une définition reformulée de l’éthique sociale
± les nouvelles pratiques d’exclusion qui, à l’inverse, transcendent - et de très loin - toutes les formulations possibles du fossé numérique - et nécessite un indispensable retour aux sources
± l’exemplarité et le témoignage qui ont ainsi besoin de supports renouvelés pour affronter les mutations des rapports à l’espace (développement durable) et au temps (nouvelles approches de la notion de durée), ce à l’ échelle personnelle mais aussi institutionnelle
± tout un champ de notions qui connaissent d’innombrables altérations sémantiques, sur un champ naturellement beaucoup plus vaste que celui de l’usage des réseaux : ainsi la confiance et donc notamment l’obéissance
± la complexité, avec ses interactions au niveau du libre-arbitre, et l’importance ainsi démultipliée de la responsabilité et l’horizon moral qui la sous-tend
± les rapports homme-machine, et donc la nouvelle identité numérique des choses et des objets qui sont sur le point de faire considérer l’écran et le clavier comme les premiers ancêtres d’une telle interface
± les nouvelles pratiques et réflexions autour du concept de justice qui nous renvoient volontiers à un vocabulaire allégorique traditionnel en Occident, mais quelque peu oublié, avec les interrogations sur les limites du champ de la gouvernance (pensons à la traditionnelle mise en image du « bon gouvernemen »t) dans les rapports entre groupes sociaux et la médiation sociale de manière générale, et donc les nouvelles formes de pouvoir aux capacité globalisantes et des éventuelles protections à concevoir
± les horizons pédagogiques des pratiques émergentes de cyberapprentissage et des modalités d’acquisition et de conservation des savoirs, avec ses accompagnements potentiels et ses évaluations
± le destin de la parole, face au développement d’arsenaux rhétoriques inédits dans les relations sociales
± les articulations - y compris éthymologiques - du réel et du virtuel dans nos comportements visuels et surtout notre rapport à l’image…
Toutes les fonctions qu’étaient amenées à remplir des espaces de parole et d’écriture tels que les écoles de Saint Victor ou de Notre Dame à Paris il y a de cela 800 ans ou encore plus justement les communautés nordiques de la devotio moderna il y a cinq siècles demandent aujourd’hui incontestablement de nouveaux horizons et de nouveaux espaces pour une remise en perspective.
Ayant pour objet de mes analyses au quotidien l’accompagnement de collectivités territoriales numériques et d’acteurs territoriaux dont le champ d’action subit des métamorphoses radicales et implique des populations de plus en plus importantes, je ne peux donc que me joindre à des projets qui entendent développer de tels lieux générateurs de nouveaux outils de pensée et telle est la raison première de ma participation à votre séminaire.
Il nous faut aujourd’hui impérativement des espaces ouverts et des hommes désireux non seulement d’accompagner ces comportements en réseau, mais aussi toutes les obligations nouvelles dans les rapports entre hommes qui en sont directement issus.