L’HABITANT
DE LA CITE NUMERIQUE.
André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques
I - SON INSCRIPTION TEMPORELLE
Le rapport au temps.
Son portrait doit à l’évidence se conjuguer à tous les temps : au passé d’abord (le passé récent - éminemment intéressant - des toutes premières expériences, mais aussi le passé plus lointain des grandes mutations technologiques et de leur impact sur le cadre urbain), au présent (des usages très différents selon les horizons culturels pris en considération, de Tampere à Sienne, de Vienne à Porto[2]) et naturellement à l’aune des années à venir (vers 2005 - 2010).
La perception du futur.
Si a priori la dimension prospective perçue au quotidien nous intéresse moins puisque ce sont bien nos contemporains qui font l’objet de la présente analyse, nous y sommes pourtant ramenés sans cesse puisqu’elle leur sert de référent mental continu - c’est d’ailleurs précisément là un trait majeur dont il nous faudra à l’avenir approfondir l’analyse -.
Il se trouve en effet confronté à un fort processus de valorisation marchande du futur : c’est tout là son premier axe concret d’inscription dans la temporalité. Cette projection quasi-quotidienne dans le futur - projection vécue et pour autant globalement non pensée en termes prospectifs (autre paradoxe singulier de notre homme) - le met mentalement en position de préfiguration ; ne s’imagine-t-il pas ainsi manier dès aujourd’hui textiles et objets munis d’identifications par fréquence radio-électrique, alors même que les puces intelligentes commencent à peine à intégrer ses habits à l’occasion des collections de 2004 ?
Une telle projection imaginaire contribue d’ailleurs à multiplier ses interrogations et ses questions sur la science et la technologie, au moment même - paradoxe supplémentaire en apparence - où il a tendance à en prendre précisément ses distances pour ce qui est de la visite des musées scientifiques ou encore de ses recommandations quant aux études de ses enfants.
Sa course à l’identité
En tout cas, paradoxe apparent suprême, c’est son rapport à la mémoire qui définit le plus intensément l’habitant de la ville qui voit aujourd’hui se transformer, bien que fort lentement et de manière subreptice en tout cas, son horizon de vie du fait des technologies du numérique. Le second paramètre de son insertion temporelle réside dans la fabuleuse mutation d’un tel rapport. Il ne pourra ainsi être en situation d’innovation - et encore moins d’acceptation de celle-ci - sans une gestion pertinente de son identité [3]. C’est peut-être là sa caractéristique essentielle qui nous semble devoir constituer - l’ensemble de nos observations et suivis nous le confirme à chaque instant - l’axe majeur de son profil existentiel.
La meilleure illustration en est le retour en force de l’homme hypermoderne au tourisme de la mémoire. L’histoire des voyageurs nous a habitué à des pratiques de déplacements privilégiant avec force les lieux de mémoire : l’homme de la cité numérique a ainsi donné aujourd’hui incontestablement un nouvel élan au tourisme en quête d’identité(s).
Repères et mobilité intelligente
Si l’on considère ainsi la notion même de sa mobilité - et surtout les nouveaux besoins qu’elle engendre, les nouvelles exigences qu’elle fait naître -, ce qui apparaît d’abord, ce sont les exigences en termes de cueillette informationnelle, souvent malhabile et désordonnée, de référents relatifs à la gestion de son identité et de sa mémoire collective.
Ce qu’il recherche en termes d’apprentissage visuel, d’apprentissage en termes de rencontres…- conditionne ainsi aujourd’hui les interrogations des laboratoires, dans le domaine du développement de produits adéquats, en matière notamment d’usages que l’on peut attendre en la matière de terminaux plus ou moins intelligents, simples portables téléphoniques munis de capacités de transmission de l’image ou futurs appareils photographiques munis de connections Internet. Mais de tels outils d’accompagnement ne seront évidemment jamais que des révélateurs.
Si d’autre part sa mobilité ainsi n’est généralement plus à prouver au regard de l’histoire, celle-ci a non seulement changé de nature, mais elle se décline également parallèlement, dans sa perception de l’espace même, à de nouvelles formes de sédentarité spatiale. L’urbs numerica entend en tous cas faire vivre sa population sous l’égide de la mobilité intelligente. C’est notamment un nouvel espace de mémorisation qui semble se trouver ainsi établi : la très sérieuse UNED de Madrid ne vantait-elle pas il y a de cela deux ans à peine les mérites de sa Wap University ?
Le verbe s’est fait jeu : les gros mots de l’homme hypermoderne
Deux spécialistes de l’innovation collective ont récemment eu l’occasion de dresser un tableau des « nouveaux gros mots du troisième millénaire » [4]. A ne pas s’y tromper, ce sont bien ceux de notre homme dont on a vu combien il était en attente à chaque instant de détournements divers et incessants de mots et d’images.
A « l’attente client » des années 90 du siècle dernier, succèderaient ainsi les « propositions inattendues », à « l’innovation », les « initiatives étonnantes ». Au « Business-to-business », le « People-to-people ». A la « culture d’entreprise » la « vision », à « l’expertise » le « regard neuf », à la « distribution » la « mise en scène ». A « la responsabilisation » « l’implication », au « salarié » ou au « client » « l’individu impliqué ». Bref, au choix « ancien ou nouveau » la formule « c’est nouveau, c’est ancien ». Et à la formule « tout ou rien » le mot « paradoxe ».
L’homme de la cité numérique est en effet incontestablement l’homme de tous les paradoxes, un peu à l’instar de ses ancêtres de la Renaissance. D’ailleurs, le tableau - destiné à un public de chefs d’entreprises et de décideurs économiques - se conclut sous l’égide de Guillaume Postel, l’humaniste passionné d’ésotérisme.
Les horizons de l’innovation
Ainsi positionné au carrefour de l’identité et de l’innovation, notre homme se fait contemporain d’un profond changement de nombre d’architectures organisationnelles.
Dans un tel environnement précisément constitué par les enjeux de gestion de la mémoire, ce sont, en effet les règles de tout un système qui changent, et par là-même un certain nombre de schémas mentaux. L’une des traductions en est le positionnement central accordé au management de l’apprenance, avec notamment ses conséquences en matière d’intégration sociale, mais également - si nos observations sur le terrain s’avèrent en la matière pertinentes - l’attachement à des concepts tels que celui de « développement durable » et de manière générale tous ceux ayant trait à la création de valeur et d’innovation. Pour favoriser les processus d’apprentissage individuels et collectifs, c’est donc l’architecture des organisations qu’il est demandé à notre homme de penser autrement, et c’est à ces nouvelles configurations organisationnelles qu’il lui est demandé de contribuer, au travers par exemple de pratiques de mentoring.
Du fait toujours d’une telle inscription temporelle, il ne saurait en effet y avoir analyse du profil de notre homme sans inscription également dans un ensemble de systèmes plus ou moins pertinents de management des idées. L’ultime version de son cadre d’évolution professionnelle, les champs d’expérimentation des infotechnologies dans les collectivités nous le montrent chaque jour, se veut ainsi « néo-schumpétérien » : ce courant d’économie de plus en plus influent de la croissance endogène contribue en effet à souligner, comme le rappelait récemment Isaac Getz [5], que « la manière dont les nouvelles idées sont crées et traitées va continuer à se substituer au capital physique comme un déterminant de la croissance économique ». Sans management des idées, les investissements technologiques restent souvent vains.
Si
le culte de la performance que l’on relève le plus souvent constitue bien l’une
des traductions de cet environnement culturel, il s’agit essentiellement pour
notre homme au travers du management proprement dit de la performance -
au contraire du management de l’apprenance - d’une sémantique d’affichage :
ainsi l’étude récente d’un cabinet de conseil [6]
montre-t-elle la relative incapacité des directions fonctionnelles des entreprises
en la matière et surtout les raisons de blocages en la matière qui les
voit se contenter de la définition d’objectifs quantifiés et d’indicateurs de
mesure, ce qui constitue à l’évidence une approche pour le moins pauvre sur
le plan conceptuel, alors même que le manque tragique de formation des managers
apparaît, notamment en ce qui concerne l’évaluation des performances individuelles,
comme une réelle constante.
[2] Pour la prise en compte de ces différences, on se reportera au site www.villesnumeriques.org.
[3] Plusieurs contributions à l’analyse de telles préoccupations identitaires ont été récemment regroupées dans un volume publié en 2003 à Cologne sous la direction de Carsten Winter, Tanja Thomas et Andreas Hepp sous le titre « Medienidentitäten ». Elles portent toutes sur « l’identité dans le contexte de la globalisation et de la culture médiatique » ; parmi elles, on retiendra les analyses de Lutz Ellrich sur les concepts d’identité de la « nouvelle élite numérique ».
[4] Brice Auckenthaller et Pierre D’Huy, L’innovation collective, Paris, 2003
[5] Isaac Getz, Vos idées changent tout, Paris, 2003.
[6] Etude menée par le cabinet de conseil Eurogroup auprès d’une quarantaine de dirigeants fonctionnels de grandes entreprises françaises.