L’HABITANT
DE LA CITE NUMERIQUE.
André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques
III - UN MONDE DE TRANSMISSION DE SAVOIRS ET DE DECODIFICATION DE SIGNES.
Son rapport au savoir
On l’a dit, que l’on évoque l’entreprise apprenante ou des territoires rendus attractifs de par une gestion locale pertinente des connaissances, notre homme se caractérise d’abord par un environnement lié à des formes diverses de mise en scène de savoirs.
Cette mise en scène s’était longtemps faite bien discrète au point de ne plus guère être perçue comme opératoire. Aujourd’hui, c’est tout un univers de liens et de signes qui s’imposent à lui, expliquant par là-même la confusion qui caractérise les lectures qu’il fait de son environnement et la réticence précédemment mise en évidence devant l’intense labeur cognitif qui de fait s’impose à lui. Réside incontestablement à ce niveau même une partie des peurs de l’an 2000 et des revendications identitaires qui les accompagnent, ce qui ne manque pas d’expliquer une partie des paradoxes constatés.
Dans le cadre de son lieu de travail - mais également à l’échelle de la topographie globale de sa vie - puisque c’est essentiellement en ces termes qu’il tend à mesurer celle-ci -, l’homme hypermoderne se voit immergé dans un contexte organisationnel d’apprenance.
Son prédécesseur post-moderne était un homme du Knowledge Management. Histoire de génération, l’homme hypermoderne (quelque soit réellement, au fond, son profil professionnel) est un homme de l’après-KM : il en envisage bien volontiers les mécanismes, rarement les outils, jamais les matériaux et encore moins les horizons culturels qui pourtant les régissent. Pour ses contemporains, véritables acteurs du numérique, le KM n’est plus qu’une boîte à outils fade et sans saveurs.
C’est en effet surtout le concept d’organisation apprenante [15] qui constitue son nouveau paradigme de référence, fondé sur un processus dynamique et multidimensionnel d’apprenance. Et il est entendu que nous sommes portés ici bien au-delà d’une gestion intelligente du capital immatériel : la différence majeure entre des techniques - telles que celles induites par la formation continue, la gestion des compétences ou surtout la gestion des connaissances - et le concept d’entreprise apprenante, « c’est que, précisément, il n’est ni un outil, ni une méthode, ni une technique spécifique. C’est…une philosophie de management des hommes et des organisations fondée sur d’autres valeurs et sur une logique d’apprenance généralisée, intégrée et continue » [16]. On ne saurait ainsi mieux qualifier son environnement, où les infotechnologies ne constituent que des leviers facilitateurs et surtout révélateurs de la pertinence des stratégies suivies.
Son inscription dans un horizon de signes
Au-delà de toute foi en une quelconque systémique, notre homme semble surtout habiter un univers de sémantique floue, presque autant - voire plus encore - que de logique floue. Qu’il ait lu ou non Umberto Ecco, il s’inscrit de par lui-même dans un univers de signes. S’il a tant de mal à rassembler et à conférer une quelconque unité à ce qu’il est à ses propres yeux, c’est bien qu’il se projette au quotidien dans des contextualisations multiples.
Ainsi, la création multimédia lui ayant enseigné qu’une œuvre se légitimait d’abord au travers de la place faite au récepteur, c’est elle qu’il aura appris à rechercher d’abord : plus il est jeune, davantage il sera heureux de répéter - et peu importe les mots que son éducation lui aura permis d’utiliser à cet égard - que la sémiologie de la communication est devenue une esthétique. Une esthétique par la même de plus en plus participative et où la figure de l’interprète se décline de façon multiple.
Notre homme connaît en effet une vraie mutation de sa perception visuelle - son approche des sons est sur le point au demeurant de connaître dans les années qui viennent une même évolution-.
Cette mutation est d’abord la résultante, on le sait, de l’amplitude prise par le champ visuel dans lequel il se trouve immergé et de l’élargissement de ses pratiques, avec une multiplication des disciplines concernées et des archétypes et des formes mobilisées. Un champ où l’art a pris place parmi bien d’autres média [17] (jeux vidéo, bandes dessinées et nouveaux univers graphiques notamment [18] ) et n’est plus - héritage majeur de la fin du siècle dernier - qu’un « système parmi d’autres » que l’homme hypermoderne a à sa disposition à des fins de « compréhension et de reproduction du monde ».
C’est tout le rapport à la création qui se trouve tout de même de la sorte modifié dans un cadre où les esthétiques participatives notamment jouent un rôle de plus en plus important. Les débats sur la quintessence réelle d’une œuvre de création peuvent dès lors se prolonger à l’infini, faute de prise en compte de l’analyse rigoureuse d’un tel cadre de mutations en termes de perception.
Un nouveau mal du siècle : l’homme qui ne voulait pas devenir expert
Au moment où l’intellectuel hypermoderne - ne l’oublions pas dans notre typologie - proclame la fin de la postmodernité, son paradigme central n’en demeure pas moins celui récemment formulé par Mark Alizart : « la condition postmoderne » est beaucoup moins intéressante pour la manière qu’elle a de restaurer l’homme dans son innocence édénique (colleur, bricoleur, enfant…énièmes avatars du génie romantique) que pour la manière qu’elle a de le précipiter vers le domaine de l’expertise » [19].
Mais un tel « processus » (mot clef par excellence, ne l’oublions pas, de l’individu hypermoderne) n’est nullement propre au monde intellectuel et contribue notamment au profil de sa composante de « bourgeois bohême » s’érigeant en enfant qui proclame son analyse et se voit - si peu que ce soit - en capacité de maîtriser une quelconque expertise.
Ne nous y trompons pas : telles sont bien là les affres majeures de la genèse de notre hypermodernité : nous les vivons, en ce qui nous concerne, au quotidien lorsqu’au sein des mutations des institutions urbaines, nous rencontrons les hérauts proclamés d’Internet et du numérique en devenir en même temps les pourfendeurs faute de visibilité, faute d’aptitude précisément à une expertise qui leur éviterait de se transformer en procureurs de l’éthique et en soldats du fossé numérique.
Le mal du siècle de notre homme est que, s‘il s’imagine volontiers consultant, il n’ambitionne guère d’être pour autant - sérieusement - dépositaire de savoir. Et pour s’en faire dédouaner, bien qu’en pure perte, il le proclame bien volontiers. Pour tout dire, il a du mal à gérer son environnement propre comme relevant d’une « knowledge ecology », le sommant en conséquence de participer, à l’instar de tous ses contemporains, à des réflexions stratégiques auxquelles il ne s’estime pas forcément préparé. Autrement dit, il éprouve un mal considérable à se penser en termes d’agent de l’apprenance.
Le constat de Claude Bébéar, dont chacun reconnaît l’expertise qui est la sienne pour ce qui est du fonctionnement des entreprises européennes, est sans appel : « le facteur humain - donnée déterminante dans la valorisation - est systématiquement oublié ». Ce constat est clairement le nôtre sur les terrains d’expérimentations en matière d’usages territoriaux des technologies numériques.
De plus, si, ici ou là, sociologues ou chercheurs en sciences humaines ou économiques - le présent colloque en est l’illustration même - tentent de s’emparer de quelques parcelles d’observation, les analyses dont nous disposons aujourd’hui sont encore bien trop peu nombreuses pour dresser un véritable état des lieux, souvent remplacées, nous l’avons dit, par un marketing rhétorique sans le moindre intérêt scientifique.
Il convient donc de le répéter avec force : la pauvreté conceptuelle des références mobilisées et l’ignorance totale des réalisations qu’il serait possible de mettre en parallèle ont conduit, en matière de collectivités numériques, à des échecs nombreux et sévères. La mobilisation de la recherche et de l’enseignement universitaire - au travers donc de séminaires et de rencontres, mais aussi de suivis et d’accompagnements sur le terrain - constitue de la sorte à nos yeux une urgence véritable.
Un
projet de séminaire européen dès 2004
Aussi, ces premières pistes - qui n’ont été esquissées présentement que de manière fort partielle - sont-elles ici pour objet de s’inscrire dans un projet plus large de séminaire européen, Paris ayant vocation à devenir, avec la participation de nombreux acteurs internationaux et collectivités locales européennes, un vrai pôle d’études et de recherche pour ce qui est des territoires et villes numériques, en liaison étroite bien évidemment avec toutes les universités et tous les laboratoires qui voudraient s’y joindre.
Des collaborations et synergies qui pourraient faire de Paris la capitale d’un « grand territoire numérique européen », en matière d’études, de suivi, d’accompagnement, de formation et de prospective pour les acteurs territoriaux de la Communauté européenne. Et ce au travers notamment d’un pôle universitaire et économique, confortant les acteurs de l’innovation en Europe et qui pourrait progressivement conforter ses analyses tout au long des années 2004 - 2006.
Ce n’est qu’ainsi que les quelques éléments partiels ici relevés et soulignés pourront prendre place dans une vraie photographie de « nos contemporains de demain ».
[15] Daniel Belet, Devenir une entreprise apprenante, Paris, 2003.
[16] Daniel Belet, op. cit.
[17] On s’efforce de préserver ici une orthographe strictement ét ymologique.
[18] On pensera avant tout à ceux reproduits et diffusés dans la signalétique urbaine et les nouvelles stratégies d’affichage informationnelles.
[19] Mark Alizart, « Nous n’avons jamais été postmodernes », Art-Press, juillet - août 2003). On se reportera également, dans cette même livraison, à la contribution de Christophe Kihm, « Le langage des signes ».