L’HABITANT DE LA CITE NUMERIQUE.

André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques

II - SON INSCRITION SPATIALE

C’est également dans une nouvelle logique d’interaction des espaces que semble s’inscrire l’existence de notre homme hypermoderne.

Sa compétitivité s’exprime en effet avant tout au travers de sa glocalité. Qu’il travaille à Martinsried ou encore à Kista, bien sûr que son horizon est planétaire et que son cercle professionnel l’est encore davantage. Mais, à l’instar de toutes les silicon valley, il apprend bien davantage et se fie avec force à son aire de proximité préférentielle : le pôle de compétitivité où de mêmes activités ont choisi un véritable voisinage. Et les externalités de ces territoires de compétences [7] le réjouissent, l’attirent et contribuent d’ailleurs fortement à lui conférer ces traits.

Une mutation majeure à l’échelle des villes et territoires numériques : les rapports entre territoires et entreprises

L’un des caractéristiques majeures des mutations de la dernière décennie, bien qu’ayant fait l’objet cette fois-ci de véritables débats entre chercheurs en sciences sociales, est presque passée inaperçue, aux yeux notamment des décideurs territoriaux.

En provoquant en effet de légitimes interrogations sur la production des ressources en de multiples domaines, les technologies du numérique ont contribué de fait, dans la mesure où celui-ci joue un rôle essentiel dans leur émergence, à redonner corps au territoire. Il convient naturellement de mettre définitivement un terme aux contresens induits par une abolition de la distance, indéniable en tant que telle, mais précisément génératrice de liens forts de proximité : maintes analyses ont parfaitement montré qu’il était plus que raisonnable de penser que la plus grande facilité à communiquer à distance allait « accroître la mobilité des personnes et favoriser les effets de congestion plutôt que se substituer aux déplacements » [8].

Comme l’a souligné un travail collectif sur ce sujet [9], l’entreprise se voit elle aussi de plus en plus amenée à participer à « la création de ressources territoriales, fondant ainsi son ancrage territorial ». On assiste de ce fait à « la co-construction de la firme et du territoire, par le biais d’un apprentissage collectif fondé sur la co-production de ressources ». Tel s’avère être l’essentiel du cadre spatial en mutation de notre homme.

Les trajectoires des territoires dans leur dimension historique apparaissent aujourd’hui d’abord comme un « construit d’activités économiques » : pour l’habitant de la cité numérique, la poussée à l’agglomération des activités technologiques est ainsi surtout liée à la reconfiguration de réseaux déjà instaurés. A ses yeux bien plus qu’à ceux qui l’ont précédé, la proximité est une dynamique spatiale qui se voit organisée au quotidien autour d’aspects culturels, organisationnels, institutionnels, relationnels aussi bien que technologiques. Ce sont les interactions entre les acteurs qui sont à l’origine de cette nouvelle émergence des territoires, des interactions qui se caractérisent concrètement, d’abord et avant tout, par la mise en œuvre de processus d’apprenance collective, elle-même au cœur des modes de gouvernance territoriale à mettre en place.

Redouter des concurrences excessives entre territoires pour accueillir les investissements productifs constitue l’une des hypocrisies majeures des formulations politiques contemporaines aux yeux de notre homme, dans la mesure où il le s’agit pas tant pour lui de combattre le nomadisme de certaines activités économiques que de rendre plus crédibles toutes incitations à l’ancrage territorial et à « l’endogénéisation réciproque » [10] : construction commune territorialisée, apprentissage collectif encore et toujours, dynamiques de co-production aussi, on l’a dit, de ressources. C’est cette articulation complexe de logiques et d’images qui rend aujourd’hui si difficile à gérer le rapport entre acteurs territoriaux souvent éloignés de par leurs stratégies institutionnelles. Alors que nos interlocuteurs cultivent leurs référents spatiaux, il s’est avéré à bien des reprises difficile de leur faire partager des logiques d’un territoire pertinent perçu à travers des critères quelque peu nouveaux - dans le domaine de l’imagerie numérique par exemple - en matière de choix stratégiques et de dynamiques de développement.

Lorsque le discours politique se résume en la matière par de seules approximations de « gouvernance citoyenne », on est évidemment ainsi très loin de l’évocation d’externalités technologiques qui exigent, dans le respect naturellement des singularités de l’histoire locale, des formes adaptées de gouvernance territoriale. Le grand enjeu de l’homme hypermoderne dans son positionnement géographique est donc de faciliter une vraie convergence des représentations des différents acteurs et de déterminer les conditions concrètes d’une co-construction des compétences et l’inscription spatiale de cette dimension cognitive. 

Même si « l’atmosphère » chère à Alfred Marshall et le contexte culturel ne sauraient parfois suffire à gérer une différence trop importante entre les logiques cognitives à l’œuvre, c’est en effet souvent « la constitution d’oligopoles en réseaux fondés sur la connaissance » que l’on peut observer : « les coopérations impliquant des partenaires dont les compétences sont situées, les interactions spatiales apparaissent comme une conséquence de l’enchâssement des connaissances au sein d’une firme ou d’un territoire donné » [11].

Mais « la dynamique locale des savoirs faire et le rôle de la proximité dans ces processus ont été peu étudiés », alors même que ces savoirs obéissent à « une dynamique de constitution et de mise en œuvre dans un environnement » et qu ‘en ce sens « on peut parler de dynamique régionale des savoir-faire ». Leur « circulation enrichit ou appauvrit la région », au point d’enregistrer un questionnement plus général : « le changement technique global n’est-il que le fruit de processus locaux de différenciation ? ».

Une telle question s’avère en fait beaucoup plus importante pour l’homme ici sommairement évoqué que celle des interactions entre infrastructures et développement économique territorial [12]. Il est d’abord spatialement le témoin d’une révision collective des modes de pensée, révision dont les rapports entre entreprises et territoires - au travers notamment des enjeux renouvelés de la proximité - constituent probablement pour lui l’illustration par excellence.

L’artiste hypermoderne, cartographe de la mémoire

Qu’n est-il de la perception spatiale proprement dit ? Des créateurs, d’artistes contemporains permettent de s’en faire une idée. Là encore, les artistes de la Renaissance, dignes héritiers eux-mêmes des scriptoria enlumineurs de portulans et autres cartographies de la mémoire, connaissent, à l’heure de l’informatique, une descendance quasi-assurée au travers d’un recours insistant des créateurs aux tableaux de données, diagrammes, images satellitaires, cartes, atlas et plans. L’objet ne saurait qu’en être identique, permettant à un commissaire d’exposition de souligner qu’« il faudrait remonter plusieurs siècles en arrière pour voir les artistes explorer le monde physique avec une telle ardeur [13] ».

Après les épisodes de préfiguration d’un Land Art cher à l’homme postmoderne, c’est bien évidemment le référent numérique qui assure le meilleur support aux contenus métaphoriques de telles réalisations et une matérialité assumée à ses exigences de connectivité et de tissage de liens. Des réalisations récentes du ZKM de Karlsruhe, mais aussi une exposition également présentée à Barcelone et Madrid [14] ont bien mis récemment en évidente l’impérieux besoin pour de nombreux artistes de visualiser les flux communicationnels, en allant jusqu’à leur conférer des traits corporels, les flux de la société informationnelle se faisant ainsi les vecteurs de référence au Banquet platonicien.

Nouvelles géographies du tendre et représentations géopolitiques de toutes les utopies, ces créations obéissent à l’émotion et pour cela bien souvent contournent et réutilisent à des fins affectives diverses des matériaux dont doit souvent être scrupuleusement vérifiée leur non-adéquation, voire leur non-confirmité à un quelconque usage : c’est souvent la mémoire qui en constitue l’instance suprême bien d’avantage qu’une éventuelle utilité immédiate.

A travers de telles cartographies d’enquêtes véritables ou parodiques, l’artiste, cinq siècles après les contemporains de Jacopo de Barbari, se veut accompagner l’architecte et l’urbaniste en se réappropriant, pour les transmettre à leurs contemporains en quête de repères, les terrains de l’intégration topographique et de la cosmogonie.


[7] Voir : www.arenotech.org

[8] Jacques Perrat, Olivier Crevoisier, Patrick Ternaux, in Entreprises et Territoires. Les nouveaux enjeux de la proximité, Paris, 2003.

[9] Claude Dupuy et Antje Burmeister, op. cit. note 5

[10] Jacques Perrat et Jean-Benoît Zimmermann, op. cit. note 5

[11] Marie-Claude Bélis-Bergouignan, Vincent Frigant, Damien Talbot, op. cit. note 5

[12] Nombreux sont les auteurs qui soulignent plutôt aujourd’hui que « le développement relève d’avantage d’une dynamique de transformations d’éléments déjà existants et souvent immatériels, que de leur création ex nihilo ». Ainsi, à l’instar d’un Jean-Marc Offner pour qui, dans le domaine des transports notamment, le concept d’effet structurant constitue une mystification scientifique et lui préfère celui de congruence, certains chercheurs n’hésitent pas à aller jusqu’à évoquer, dans le domaine des infrastructures de télécommunication, un mythe politique. Le débat entre chercheurs est donc loin d’être clos.

[13] Nicolas Bourriaud, GNS (Global Navigation System), Paris, Palais de Tokyo, 2003.

[14] Exposition « Métabolisme et communication », Barcelone, Karlsruhe et Madrid, 2003.