Publication de la Conférence internationale du réseau européen « espaces et services »
Mons, 9 - 10 octobre 2003

NOUVEAUX SERVICES DE FORMATION
ET DEVELOPPEMENT REGIONAL

Pour une redéfinition de la mission éducative des territoires européens
André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques
Laura Garcia Vitoria, Présidente de l’ONG ARENOTECH

“Dans une société basée sur la connaissance, chaque action que vous menez doit être articulée autour du mot apprendre
Jean-Noël Durvy
(Unité « Politique de l’Innovation » de la Commission européenne)

Parmi les recherches récentes, certaines parmi les plus novatrices - en Italie notamment - s’attachent à analyser les stratégies de formation comme vecteurs majeurs du développement régional. Evoquer aujourd’hui la réappropriation de certaines responsabilités par les territoires en Europe nécessite en effet de convoquer celle dont l’importance stratégique pour le développement régional s’avère d’ores et déjà majeure aux yeux des responsables de certaines villes et régions d’Europe. On la nommera ici « apprenance collective ».

Tous les acteurs concernés sont aujourd’hui plus conscients que jamais des enjeux majeurs que représentent les nouveaux horizons de la formation et de l’acquisition des connaissances pour l’avenir de nos régions et territoires. Les rapports entre les espaces de transmission de savoirs et les missions des régions et des collectivités locales n’en continuent pas moins d’alimenter en Europe des représentations mentales singulièrement archaïques, alors même que tout le champ des transmissions de savoirs rend aujourd’hui indispensable et urgente une révision collective des modes de pensée des acteurs régionaux.

Il s’agit tout d’abord de développer au plus vite des services permettant à tous les habitants et à tous ceux qui exercent une activité professionnelle dans une ville ou une région de trouver dans les meilleures conditions les formations qui leur sont nécessaires pour leur travail, mais aussi leur propre vie. De tels services peuvent ainsi se traduire par la création, sous l’égide de villes comme en Espagne ou de régions comme en Allemagne, de véritables portails de formation.

Il est important également pour la collectivité d’assurer pleinement les meilleures conditions pour une réelle gestion territoriale des connaissances, vecteur majeur d’une attractivité territoriale pleinement assumée, en vue de la constitution notamment de pôles de compétences et de compétitivité. De nombreuses publications récentes, en Italie par exemple, soulignent combien des processus d’apprentissage collectif et de manière générale l’inscription spatiale de la dimension cognitive des activités liées à un territoire constituent souvent un vecteur décisif du développement économique régional.

Un territoire, on le sait bien, est un construit d’activités économiques susceptible de créer des dynamiques de co-production de ressources et de co-construction des compétences, de vraies dynamiques locales de savoirs-faire. Il convient de donner la possibilité aux collectivités de mettre en place de tels dispositifs, d’autant plus indispensables qu’aux yeux de beaucoup de chercheurs aujourd’hui le changement technique global ne serait souvent que le fruit de processus locaux de différenciation.

Comme souvent dans leur histoire, les villes et collectivités européennes se font à nouveau aujourd’hui productrices de savoirs et de connaissances. De nombreuses régions souhaitent à juste titre être actrices à part entière dans ce domaine : produire des connaissances est une fonction ancienne des territoires, gommée sans réflexion adéquate souvent par les âges de l’industrialisation. Des villes antiques à celles de la Renaissance, les grands moments en sont bien connus et l’âge des réseaux, de la « hub culture »  et du grand revival identitaire en reprend largement l’héritage. Mais tout n’est jamais aussi simple : car la vie locale et le quotidien territorial doivent pour cela eux aussi modifier singulièrement leurs paradigmes et la perception de ceux-ci.

Comme le rappellent maints travaux de ces dernières années et notamment l’étude du Milken Institute de Santa Monica, le concept de « knowledge value » devient un paramètre majeur de l’attractivité territoriale [1]. Il rejoint pleinement des formulations telles que celle de  « Emerging - technology Cities » ou de « Géographie économique du talent » évoquée par Richard Florida dans une publication de l’université Carnegie Mellon. La question centrale y apparaît toujours la même, à savoir comment des institutions culturelles à vocation éducative peuvent créer les conditions de l’émergence de territoires innovants. La genèse d’une société locale de la connaissance met en effet en œuvre des vecteurs complexes et multiples : elle ne suppose pas seulement une identification de leurs apports réciproques, mais également une réelle connaissance de leurs articulations suivant les horizons culturels en jeu. Une société de la connaissance déclinée ou non à l’échelle locale est un horizon mental avant tout constitué de liens, de mises en rapport, de connexions diverses. D’où l’importance de la création de nouveaux espaces et de nouveaux lieux aux contours encore difficiles à imaginer.

Inventer de nouveaux lieux : par exemple créer un centre d’inspiration…

Prenons l’exemple de Lahti, au nord d’Helsinki. La région était plongée dans une profonde dépression - quasiment tout au long de l’ultime décennie du siècle dernier - d’un environnement économique pour l’essentiel basé sur la fabrication traditionnelle de mobilier et les constructions mécaniques.

Surtout, la collectivité ne possédait pas de véritable université locale, alors que les entreprises peinent à trouver les idées nouvelles nécessaires à un processus d’innovation sans l’appui d’universités, de laboratoires de recherche et de services high-tech.

Un projet de stratégie régionale d’innovation a été mis sur pied et porté par Neopoli, un centre technologique régional. On sait que l’une des causes premières d’un déficit en matière d’innovation résident souvent dans un manque d’expertise dans la préparation des plans de développement [2]. Un service de gestion de l’innovation a été crée - Innopipe -, hébergé par le centre local que possède à Lahti l’Université technologique d’Helsinki, structure complétant l’action des centres de technologie. Innopipe soutient aujourd’hui entre 80 et 100 projets par an, qui durent de 3 à 12 mois environ.

Ce qui a fait surtout la différence est un centre d’inspiration, qui encourage une réflexion tournée vers l’avenir. Il s’agit d’un lieu où les gens peuvent se rencontrer pour brasser des idées, élaborer des plans de développement ou des campagnes marketing. C’est une sorte de guichet unique où les gens reviennent autant de fois qu’il le faut. On ne peut que constater qu’un tel dispositif territorial - qui a fait l’objet d’une très large communication -  a redonné une réelle confiance à l’ensemble des acteurs territoriaux dans un processus de véritable restructuration de leurs connaissances.

Gérer l’imaginaire local : par exemple prendre en compte le positionnement de nouvelles formes de créativité dans les processus d’attractivité territoriale…

La création artistique et culturelle a constitué, tout au long d’une histoire occidentale pluriséculaire, une composante majeure des stratégies de mise en exergue et d’attractivité, ceci aussi bien sur les plans religieux, politique ou économique.

Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent aujourd’hui l’une des composantes des fortes mutations territoriales auxquelles nous assistons. Celles-ci s’inscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels - de véritables espaces pour des acteurs culturels locaux mis en réseau -. Une géographie européenne de la cyberculture dans le domaine des arts multimédia et de l'animation numérique permet ainsi d’observer le développement d’activités qui constituent aujourd’hui pour leur ville aujourd’hui de réels facteurs d’attractivité économique.

Il nous faut donc dans les années qui viennent imaginer des espaces nouveaux de transmission des savoirs, dans les stratégies surtout d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [3], des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [4], des laboratoires d’idées [5] et d’exploration de nouvelles formes d’expression [6].

Créer une géographie locale de l’immatériel : par exemple imaginer de vrais espaces virtuels de savoirs locaux

La connaissance du tracé des réseaux haut et très haut débit, les zones de couverture des opérateurs de téléphonie mobile qu’il s’agisse de terminaux GSM ou GPRS, des espaces multimédia, des points d’accès Wi-Fi, des lieux de formation dans un quartier ou une petite villes, l’url des portails de services municipaux, des portails thématiques, des sites d’information géographique, des weblogs locaux les plus utiles, des spécificités des moteurs de recherche et la connaissance des algorithmes qui permettent une bonne diffusion de l’information…Mais ce ne sont là à l’évidence que des moyens nouveaux ou originaux parfois d’approcher ou d’appréhender des savoirs. Il s’agit de gérer les savoirs eux-mêmes, de les structurer en vue d’un bon usage à l’échelle locale : c’est donc une véritable gestion locale de l’information qu’il convient de mettre en place.

La société locale de la connaissance est et reste encore avant tout aujourd’hui un projet d’inclusion numérique. Il convient notamment de fédérer recherches net actions sur les champs émergeant de l’intelligence collective. C’est d’une nouvelle génération d’intra-preneurs et d’intra-preneurialisme (démarche entrepreneuriale susceptibles d’ajouter de la valeur aux compétences internes d’un groupe) dont la pensée innovante a besoin.

Accompagner les pôles de compétence et de compétitivité

Des mécanismes d’agencement géo-économique sous forme de nouveaux pôles de compétence sont aujourd’hui repérables à l’échelle des territoires, avec de nouveaux points d’ancrage culturels et d’échange des savoirs.

Dans une récente livraison de la revue Sociétal [7], Jean-Louis Mucchielli souligne combien ces « effets d’agglomération », qui poussent à la concentration des firmes d’un même secteur sur quelques « sites » [8], jouent un rôle de plus en plus important. Dans le jeu des « externalités », nous insistons tout particulièrement sur le fait que ce phénomène de « labor pooling » place la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique.

Il est donc essentiel et urgent de se rendre compte que les métropoles européennes sont clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [9], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [10]) constitueront le principal facteur de pouvoir. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel de porter notre regard.

L’un des axes d’analyses à retenir à l’avenir réside ainsi clairement dans le phénomène des « territoires apprenants » [11], autrement dit dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement. C’est la raison pour laquelle le Réseau européen des Villes Numériques a choisi pour thématique centrale de ses analyses le concept de « territoire savant ». Au delà de son nécessaire caractère stimulant voire provoquant, une telle formulation permet en effet un véritable affichage de l’enjeu et la nécessité d’un état des lieux sur les nouveaux rapports entre territoires et connaissances et d’une totale révision du rôle des institutions culturelles locales dans leur rôle de nouveaux environnements d'apprentissage. L’interaction quasi-systémique entre technologies et identités qui s’opère sur ce terrain s’est avéré encore récemment fort difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains. Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas.

Dans notre approche métropolitaine des nouveaux pôles de compétence, il convient donc de se garder par exemple d’une prise en compte systématique, en tant que tels, des pépinières et lieux d’incubation. Non pas qu’il ne faille les prendre en compte et disposer d’une typologie des méthodes mises en œuvre pour leur développement [12] - c’était là bien au contraire l’un de nos objets premiers [13] -.

Mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, s’il n’est pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain [14], de la genèse de véritables espaces « d’excitation neuronale » [15].

Il s’agit très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial : la carte qui accompagnait récemment « l’audit de la France» réalisé par le journal français Les Echos [16] est ainsi tout naturellement celle des principales implantations universitaires [17].

C’est là aussi le rôle qu’il convient d’espérer que les lieux d’accès aux réseaux et à leurs contenus (espaces multimédias et autres cybercentres) pourront à l’avenir s’approprier.

Le facteur K [18] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [19] et que les lieux de création et d’innovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir ».

Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourd’hui [20] que le regroupement sur un même site d'un grand nombre de moteurs de l’innovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création d’une structure de type « cluster » et à en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à redéfinir leurs programmes dans le but d’étendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle, l’apprentissage collectif et la communauté des entreprises.

L’ensemble des analyses menées par le réseau européen des villes Numériques le montre à l’évidence : la mission éducative des territoires européens et l’inscription spatiale des activités cognitives liées aux activités qui sont les leurs constituent clairement l’enjeu majeur des années à venir.


[1] On sait que ce concept a été introduit en 1991 par l’économiste japonais Taichi Sakaiya dans son ouvrage « The Knowledge-value Revolution or a History of the Future ».

[2] Témoignage de Matti Lintuniemi (Université technologique d’Helsinki).

[3]   Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.

[4]   Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe) souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».

[5]  On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.

[6]  Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.

[7]   Revue « Sociétal », livraison du 1er trimestre 2002.

[8]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[9]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[10]  On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[11]  On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation (septembre 2001) : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en œuvre du savoir - financement, production et marchés de l’innovation).

[12]  Un cas exemplaire est celui de Martinsried, centre de la région Bio-Tech de Munich, où quelque 47 entreprises de biotechnologies ont été créées depuis fin 1999.

Depuis le lancement de l'initiative BioRegio par le gouvernement fédéral allemand en 1996, à partir d’un concours entre régions, une dynamique d’innovation s’est traduite par une création accrue d'entreprises et d'emplois: dans la seule région Bio-Tech de Munich, de 300 employés au départ, on a atteint le pic de 1500 en décembre 1999 (le nombre d'entreprises créées au cours de la même période va de 35 en 1996 à 93 en 1999).

[14]  C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.

[15]   Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets d’aménagement.

[16]   Journal les Echos, 15-16 mars 2002.

[17]  De même en est-il de la réflexion menée par la région Aquitaine en matière de géographie des formations comme élément de structuration de l’espace régional, avec une systématisation des rapprochements à des fins de mutualisations entre pépinières d’entreprises et pôles de formation : une métropole comme Paris ne devrait-elle pas envisager davantage une telle approche ?

[18] K pour Knoledge naturellement.

[19] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.

[20]  C’était loin d’être le cas il y encore quelques années, comme le démontrent un certain nombre d’études canadiennes à la fin de la dernière décennie.