![]() |
Publication de la Conférence
internationale du réseau européen « espaces et services » NOUVEAUX SERVICES DE FORMATION
|
Dans une société basée sur la connaissance,
chaque action que vous menez doit être articulée autour du mot apprendre
Jean-Noël Durvy
(Unité « Politique de lInnovation » de la Commission européenne)
Parmi les recherches récentes, certaines parmi les plus novatrices - en Italie notamment - sattachent à analyser les stratégies de formation comme vecteurs majeurs du développement régional. Evoquer aujourdhui la réappropriation de certaines responsabilités par les territoires en Europe nécessite en effet de convoquer celle dont limportance stratégique pour le développement régional savère dores et déjà majeure aux yeux des responsables de certaines villes et régions dEurope. On la nommera ici « apprenance collective ».
Tous les acteurs concernés sont aujourdhui plus conscients que jamais des enjeux majeurs que représentent les nouveaux horizons de la formation et de lacquisition des connaissances pour lavenir de nos régions et territoires. Les rapports entre les espaces de transmission de savoirs et les missions des régions et des collectivités locales nen continuent pas moins dalimenter en Europe des représentations mentales singulièrement archaïques, alors même que tout le champ des transmissions de savoirs rend aujourdhui indispensable et urgente une révision collective des modes de pensée des acteurs régionaux.
Il sagit tout dabord de développer au plus vite des services permettant à tous les habitants et à tous ceux qui exercent une activité professionnelle dans une ville ou une région de trouver dans les meilleures conditions les formations qui leur sont nécessaires pour leur travail, mais aussi leur propre vie. De tels services peuvent ainsi se traduire par la création, sous légide de villes comme en Espagne ou de régions comme en Allemagne, de véritables portails de formation.
Il est important également pour la collectivité dassurer pleinement les meilleures conditions pour une réelle gestion territoriale des connaissances, vecteur majeur dune attractivité territoriale pleinement assumée, en vue de la constitution notamment de pôles de compétences et de compétitivité. De nombreuses publications récentes, en Italie par exemple, soulignent combien des processus dapprentissage collectif et de manière générale linscription spatiale de la dimension cognitive des activités liées à un territoire constituent souvent un vecteur décisif du développement économique régional.
Un territoire, on le sait bien, est un construit dactivités économiques susceptible de créer des dynamiques de co-production de ressources et de co-construction des compétences, de vraies dynamiques locales de savoirs-faire. Il convient de donner la possibilité aux collectivités de mettre en place de tels dispositifs, dautant plus indispensables quaux yeux de beaucoup de chercheurs aujourdhui le changement technique global ne serait souvent que le fruit de processus locaux de différenciation.
Comme souvent dans leur histoire, les villes et collectivités européennes se font à nouveau aujourdhui productrices de savoirs et de connaissances. De nombreuses régions souhaitent à juste titre être actrices à part entière dans ce domaine : produire des connaissances est une fonction ancienne des territoires, gommée sans réflexion adéquate souvent par les âges de lindustrialisation. Des villes antiques à celles de la Renaissance, les grands moments en sont bien connus et lâge des réseaux, de la « hub culture » et du grand revival identitaire en reprend largement lhéritage. Mais tout nest jamais aussi simple : car la vie locale et le quotidien territorial doivent pour cela eux aussi modifier singulièrement leurs paradigmes et la perception de ceux-ci.
Comme le rappellent maints travaux de ces dernières années et notamment létude du Milken Institute de Santa Monica, le concept de « knowledge value » devient un paramètre majeur de lattractivité territoriale [1]. Il rejoint pleinement des formulations telles que celle de « Emerging - technology Cities » ou de « Géographie économique du talent » évoquée par Richard Florida dans une publication de luniversité Carnegie Mellon. La question centrale y apparaît toujours la même, à savoir comment des institutions culturelles à vocation éducative peuvent créer les conditions de lémergence de territoires innovants. La genèse dune société locale de la connaissance met en effet en uvre des vecteurs complexes et multiples : elle ne suppose pas seulement une identification de leurs apports réciproques, mais également une réelle connaissance de leurs articulations suivant les horizons culturels en jeu. Une société de la connaissance déclinée ou non à léchelle locale est un horizon mental avant tout constitué de liens, de mises en rapport, de connexions diverses. Doù limportance de la création de nouveaux espaces et de nouveaux lieux aux contours encore difficiles à imaginer.
Inventer de nouveaux lieux : par exemple créer un centre dinspiration
Prenons lexemple de Lahti, au nord dHelsinki. La région était plongée dans une profonde dépression - quasiment tout au long de lultime décennie du siècle dernier - dun environnement économique pour lessentiel basé sur la fabrication traditionnelle de mobilier et les constructions mécaniques.
Surtout, la collectivité ne possédait pas de véritable université locale, alors que les entreprises peinent à trouver les idées nouvelles nécessaires à un processus dinnovation sans lappui duniversités, de laboratoires de recherche et de services high-tech.
Un projet de stratégie régionale dinnovation a été mis sur pied et porté par Neopoli, un centre technologique régional. On sait que lune des causes premières dun déficit en matière dinnovation résident souvent dans un manque dexpertise dans la préparation des plans de développement [2]. Un service de gestion de linnovation a été crée - Innopipe -, hébergé par le centre local que possède à Lahti lUniversité technologique dHelsinki, structure complétant laction des centres de technologie. Innopipe soutient aujourdhui entre 80 et 100 projets par an, qui durent de 3 à 12 mois environ.
Ce qui a fait surtout la différence est un centre dinspiration, qui encourage une réflexion tournée vers lavenir. Il sagit dun lieu où les gens peuvent se rencontrer pour brasser des idées, élaborer des plans de développement ou des campagnes marketing. Cest une sorte de guichet unique où les gens reviennent autant de fois quil le faut. On ne peut que constater quun tel dispositif territorial - qui a fait lobjet dune très large communication - a redonné une réelle confiance à lensemble des acteurs territoriaux dans un processus de véritable restructuration de leurs connaissances.
Gérer limaginaire local : par exemple prendre en compte le positionnement de nouvelles formes de créativité dans les processus dattractivité territoriale
La création artistique et culturelle a constitué, tout au long dune histoire occidentale pluriséculaire, une composante majeure des stratégies de mise en exergue et dattractivité, ceci aussi bien sur les plans religieux, politique ou économique.
Les polarités économiques et autres effets dagglomération constituent aujourdhui lune des composantes des fortes mutations territoriales auxquelles nous assistons. Celles-ci sinscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels savère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. Louverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels - de véritables espaces pour des acteurs culturels locaux mis en réseau -. Une géographie européenne de la cyberculture dans le domaine des arts multimédia et de l'animation numérique permet ainsi dobserver le développement dactivités qui constituent aujourdhui pour leur ville aujourdhui de réels facteurs dattractivité économique.
Il nous faut donc dans les années qui viennent imaginer des espaces nouveaux de transmission des savoirs, dans les stratégies surtout dattractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [3], des résidences dartistes et des plate-formes déchanges [4], des laboratoires didées [5] et dexploration de nouvelles formes dexpression [6].
Créer une géographie locale de limmatériel : par exemple imaginer de vrais espaces virtuels de savoirs locaux
La connaissance du tracé des réseaux haut et très haut débit, les zones de couverture des opérateurs de téléphonie mobile quil sagisse de terminaux GSM ou GPRS, des espaces multimédia, des points daccès Wi-Fi, des lieux de formation dans un quartier ou une petite villes, lurl des portails de services municipaux, des portails thématiques, des sites dinformation géographique, des weblogs locaux les plus utiles, des spécificités des moteurs de recherche et la connaissance des algorithmes qui permettent une bonne diffusion de linformation Mais ce ne sont là à lévidence que des moyens nouveaux ou originaux parfois dapprocher ou dappréhender des savoirs. Il sagit de gérer les savoirs eux-mêmes, de les structurer en vue dun bon usage à léchelle locale : cest donc une véritable gestion locale de linformation quil convient de mettre en place.
La société locale de la connaissance est et reste encore avant tout aujourdhui un projet dinclusion numérique. Il convient notamment de fédérer recherches net actions sur les champs émergeant de lintelligence collective. Cest dune nouvelle génération dintra-preneurs et dintra-preneurialisme (démarche entrepreneuriale susceptibles dajouter de la valeur aux compétences internes dun groupe) dont la pensée innovante a besoin.
Accompagner les pôles de compétence et de compétitivité
Des mécanismes dagencement géo-économique sous forme de nouveaux pôles de compétence sont aujourdhui repérables à léchelle des territoires, avec de nouveaux points dancrage culturels et déchange des savoirs.
Dans une récente livraison de la revue Sociétal [7], Jean-Louis Mucchielli souligne combien ces « effets dagglomération », qui poussent à la concentration des firmes dun même secteur sur quelques « sites » [8], jouent un rôle de plus en plus important. Dans le jeu des « externalités », nous insistons tout particulièrement sur le fait que ce phénomène de « labor pooling » place la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique.
Il est donc essentiel et urgent de se rendre compte que les métropoles européennes sont clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [9], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [10]) constitueront le principal facteur de pouvoir. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel de porter notre regard.
Lun des axes danalyses à retenir à lavenir réside ainsi clairement dans le phénomène des « territoires apprenants » [11], autrement dit dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement. Cest la raison pour laquelle le Réseau européen des Villes Numériques a choisi pour thématique centrale de ses analyses le concept de « territoire savant ». Au delà de son nécessaire caractère stimulant voire provoquant, une telle formulation permet en effet un véritable affichage de lenjeu et la nécessité dun état des lieux sur les nouveaux rapports entre territoires et connaissances et dune totale révision du rôle des institutions culturelles locales dans leur rôle de nouveaux environnements d'apprentissage. Linteraction quasi-systémique entre technologies et identités qui sopère sur ce terrain sest avéré encore récemment fort difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime ainsi accordée à linvestissement immatériel, même si de fait ce sont clairement dabord et avant tout les équipements générateurs dun haut degré didentité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à lintégration des territoires métropolitains. Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs savère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent quelle ne suffit évidemment pas.
Dans notre approche métropolitaine des nouveaux pôles de compétence, il convient donc de se garder par exemple dune prise en compte systématique, en tant que tels, des pépinières et lieux dincubation. Non pas quil ne faille les prendre en compte et disposer dune typologie des méthodes mises en uvre pour leur développement [12] - cétait là bien au contraire lun de nos objets premiers [13] -.
Mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, sil nest pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain [14], de la genèse de véritables espaces « dexcitation neuronale » [15].
Il sagit très clairement aujourdhui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur daménagement territorial : la carte qui accompagnait récemment « laudit de la France» réalisé par le journal français Les Echos [16] est ainsi tout naturellement celle des principales implantations universitaires [17].
Cest là aussi le rôle quil convient despérer que les lieux daccès aux réseaux et à leurs contenus (espaces multimédias et autres cybercentres) pourront à lavenir sapproprier.
Le facteur K [18] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que « les externalités liées au savoir sopèrent à loccasion de contacts et dinteractions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [19] et que les lieux de création et dinnovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans lutilisation du savoir ».
Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourdhui [20] que le regroupement sur un même site d'un grand nombre de moteurs de linnovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création dune structure de type « cluster » et à en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à redéfinir leurs programmes dans le but détendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle, lapprentissage collectif et la communauté des entreprises.
Lensemble des analyses menées par le réseau européen
des villes Numériques le montre à lévidence : la mission éducative
des territoires européens et linscription spatiale des activités cognitives
liées aux activités qui sont les leurs constituent clairement lenjeu majeur
des années à venir.
[1] On sait que ce concept a été introduit en 1991 par léconomiste japonais Taichi Sakaiya dans son ouvrage « The Knowledge-value Revolution or a History of the Future ».
[2] Témoignage de Matti Lintuniemi (Université technologique dHelsinki).
[3] Un récent rapport souligne très justement quil sagit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de lexposition, de la représentation, de lexploitation ». Il sagit donc den développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.
[4] Mario dAngelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de lEurope) souligne ainsi, outre les mécanismes dattirance de lidentité territoriale, lenjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « lhabitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».
[5] On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, cest-à-dire de savoir-faire, dart ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens dentreprises et dinnovation.
[6] Il faudra notamment suivre de près le travail dinventaire en la matière de lObservatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de lAgence européenne des jeunes créateurs.
[7] Revue « Sociétal », livraison du 1er trimestre 2002.
[8] « La présence et le dynamisme dusines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité dune économie ou dune micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique nira pas à celui qui vendra de linformation, mais à celui qui produira limage de marque suffisante pour vendre son label » (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[9] « La présence et le dynamisme dusines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité dune économie ou dune micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[10] On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique nira pas à celui qui vendra de linformation, mais à celui qui produira limage de marque suffisante pour vendre son label » (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[11] On rappellera les quatre catégories dindicateurs du tableau de bord européen de linnovation (septembre 2001) : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en uvre du savoir - financement, production et marchés de linnovation).
[12] Un cas exemplaire est celui de Martinsried, centre de la région Bio-Tech de Munich, où quelque 47 entreprises de biotechnologies ont été créées depuis fin 1999.
Depuis le lancement de l'initiative BioRegio par le gouvernement fédéral allemand en 1996, à partir dun concours entre régions, une dynamique dinnovation sest traduite par une création accrue d'entreprises et d'emplois: dans la seule région Bio-Tech de Munich, de 300 employés au départ, on a atteint le pic de 1500 en décembre 1999 (le nombre d'entreprises créées au cours de la même période va de 35 en 1996 à 93 en 1999).
[14] Cest lune des raisons de la récente création en France dune Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même dailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.
[15] Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets daménagement.
[16] Journal les Echos, 15-16 mars 2002.
[17] De même en est-il de la réflexion menée par la région Aquitaine en matière de géographie des formations comme élément de structuration de lespace régional, avec une systématisation des rapprochements à des fins de mutualisations entre pépinières dentreprises et pôles de formation : une métropole comme Paris ne devrait-elle pas envisager davantage une telle approche ?
[18] K pour Knoledge naturellement.
[19] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.
[20] Cétait loin dêtre le cas il y encore quelques années, comme le démontrent un certain nombre détudes canadiennes à la fin de la dernière décennie.