
VILLES ET ACTIVITES DE HAUTE TECHNOLOGIE
Veiller aux processus de localisation
et générer une dynamique de territoire innovant transcende bien évidemment le
simple enjeu de l’emploi, mais aussi les efforts déployés pour rendre plus attractif
un système productif local : il s’agit en fait surtout de créer un pôle
de pouvoir économique détenant une partie de sa destinée entre ses propres mains,
comme le souligne Jacques Fache dans Les territoires de la haute technologie
[1].
Un ouvrage à mettre entre toutes les mains des acteurs territoriaux et de tous
ceux qui aujourd’hui analysent les impacts des technologies numériques à l’échelle
des villes et des régions.
En effet, comment procéder à l’heure où il convient d’élaborer au plus vite des stratégies d’intervention pertinentes ? Créer localement des savoirs susceptibles d’attirer des activités à forte valeur ajoutée, si la stratégie s’appuie sur des mesures essentiellement institutionnelles (telles que la création de structures d’enseignement supérieur), peut en effet - on le sait bien -se révéler une arme à double tranchant quand le dispositif n’est pas pleinement abouti.
La formation doit ainsi aller jusqu’au
bout du cursus (sinon elle alimente les territoires voisins offrant une formation
de fin de parcours, mais aussi de réelles possibilités de formation permanente
et de veille technologique), mais surtout être portée - comme nous le rappelons
sans cesse dans nos séminaires - par les composantes de l’identité même du territoire,
portées par une mémoire collective à laquelle il convient de se référer en toute
priorité lorsqu’il est question d’innovation.
Au moment même où se trouve précisément relancé le débat sur les zones franches, il faudra rappeler une fois de plus que fournir des espaces et des sites support [2] ne saurait suffire à attirer des activités intégrant une forte part de conception, de réflexion, de connaissance.
Il faut que ces activités se diffusent
dans l’ensemble du tissu urbain et vivent en osmose avec le quartier certes,
avec toutes ses ressources de créativité, mais aussi toute la ville [3],
ses lieux de rencontre, de création et d’animation culturelle, ses associations
installant des relais de réseaux sans fil… Avec ses expos, ses labos et
ses amphis, avec ses archéologues et ses prospectivistes, comme le répète à
l’envie toute notre équipe. C’est ainsi que de véritables réussites côtoient
des expériences dépourvues d’envergure et d’ambition.
Il est dès lors essentiel - nous
y avions appelé lors de nos Etats Généraux
tenus à l’Assemblée Nationale le 18 mars 1999 - que seul le territoire et
son environnement régional au sens le plus large peut décider du rôle qu’il
entend jouer comme opérateur dans le domaine des réseaux et des télécommunications,
et l’on cherchera encore longtemps à comprendre pourquoi en France une telle
particularité a pu ainsi perdurer en dépit de tout bon sens.
Certes, le cadre d’intervention
des institutions locales françaises reste à délimiter, lors notamment du prochain
vote de la loi sur l’économie numérique, mais selon l’expression du vice-président
de la communauté urbaine de Nancy qui a tant lutté en ce sens, Charles Choné :
« l’important c’est d’avoir enfin la liberté d’entreprendre ».
En matière d’innovation, il s’avère
en tout cas essentiel que les frontières nationales ne jouent plus le moindre
rôle tant elles ont perdu à cet égard toute légitimité : de Brême à Riga,
la renaissance d’une ligue hanséatique dopée non seulement par le retour en
force de son histoire, mais aussi précisément par la réussite de ses territoires
de haute technologie en constitue l’image la plus évocatrice. Des rives de la
Baltique à Sienne, c’est grâce à ses racines les plus profondes que l’Europe
nous permet d’espérer une gestion intelligente de l’innovation territoriale.
Opérateurs dans la production et
la distribution des savoirs, opérateurs de télécommunication, acteurs pleinement
souverains dans ses rapports avec la Commission européenne en matière d’aménagement
et surtout d’utilisation des fonds européens (ne serait-ce que pour que cessent
les situations invraisemblables que l’on a souvent connues au cours des dernières
années de crédits importants non utilisés alors même que le développement local
en avait un besoin urgent), les territoires doivent pouvoir pleinement et sans
entraves miser sur eux-mêmes.
C’est d’ailleurs ce dont a souvent
besoin également, en France comme dans l’ensemble de la Communauté européenne,
tout le tissu des PME : un site tel que competitivitenumerique.com relatif
à la mission confiée à Jean-Paul Charié sur la compétitivité numérique des PME
montre que « parler du développement numérique des PME va de pair avec
parler aménagement du territoire », selon termes mêmes utilisés par le
député du Loiret.
Adrien Zeller, dans son récent et
remarquable glossaire engagé de la décentralisation [4],
souligne ainsi avec force l’enjeu de la dévolution de larges responsabilités
économiques aux régions. Il reviendra à l’ensemble de notre Réseau de tenter
d’imaginer de nouvelles manières de conforter l’élan premier de ces nouvelles
régions savantes qui font ainsi le pari de notre capacité collective
non plus de parler, mais de penser et d’agir.
André Jean-Marc
Loechel
[1] Presses Universitaires de Rennes, 2002.
[2]
Il s’agit en ce cas d’un technopôle.
[3] Ce que les géographiques appellent précisément une
technopole.
[4] La France enfin forte de ses régions, Editions
Gualino, Paris, 2002.