Une mutation majeure à l’échelle des villes et territoires numériques

LES RAPPORTS ENTRE TERRITOIRES ET ENTREPRISES

L’un des caractéristiques majeures des mutations de la dernière décennie, bien qu’ayant fait l’objet cette fois-ci de véritables débats entre chercheurs en sciences sociales, est presque passée inaperçue aux yeux des décideurs territoriaux.

En provoquant en effet de légitimes interrogations sur la production des ressources en de multiples domaines, les technologies du numérique ont contribué de fait, dans la mesure où celui-ci joue un rôle essentiel dans l’émergence de nouvelles ressources, à redonner corps au territoire. Il convient de mettre fin définitivement aux contresens induits par une abolition de la distance, indéniable en tant que telle, mais précisément génératrice de liens forts de proximité : « il est donc raisonnable de penser que la plus grande facilité à communiquer à distance va accroître la mobilité des personnes et favoriser les effets de congestion plutôt que se substituer aux déplacements » [1].

Comme l’ont souligné récemment Claude Dupuy et Antje Burmeister [2], maîtres d’œuvre d’un travail collectif sur le sujet ici évoqué, l’entreprise se voit de plus en plus amenée à participer à « la création de ressources territoriales, fondant ainsi son ancrage territorial. On assiste à la co-construction de la firme et du territoire, par le biais d’un apprentissage collectif fondé sur la co-production de ressources ».

Nous souhaitons ici présenter les principaux axes des recherches menées récemment sous la direction de nos collègues, tout en les évoquant dans le contexte spécifique qui se trouve être celui de nos propres analyses et actions à l’échelle du Réseau européen des Villes Numériques. Les démarches s’avèrent en effet éminemment parallèles, dans la mesure par exemple où elles visent à prendre en compte avec force les trajectoires des territoires dans leur dimension historique qui en font un « construit d’activités économiques » (dimension sans laquelle il ne saurait avoir de réflexion sérieuse sur ce sujet) : on a pu montrer notamment que la poussée à l’agglomération des activités technologiques a ainsi surtout été liée à la reconfiguration de réseaux déjà instaurés.

Démarches parallèles aussi dans la mesure où la production de ressources et les processus innovants qu’ils véhiculent est au cœur des analyses menées depuis le milieu des années quatre-vingt-dix en Europe sous l’égide d’ARENOTECH, ceci dans le domaine patrimonial notamment.

Mais surtout, nous pensons avec les auteurs de ces recherches que ce sont les interactions entre les acteurs qui sont à l’origine de l’émergence des territoires et que ces interactions se caractérisent concrètement, d’abord et avant tout, par la mise en œuvre de processus d’apprenance collective, elle-même au cœur des modes de gouvernance territoriale à mettre en place. Dynamique spatiale, la proximité organisée comporte tout à la fois « des aspects culturels, organisationnels, institutionnels, relationnels et technologiques », aspects dont on trouvera maints exemples au travers des territoires évoqués sur notre site.

Redouter des concurrences excessives entre territoires pour accueillir les investissements productifs constitue l’une des hypocrisies majeures des formulations politiques contemporaines, dans la mesure où il le s’agit pas tant de combattre le nomadisme de certaines activités économiques que de rendre plus crédibles toutes incitations à l’ancrage territorial et à « l’endogénéisation réciproque » [3] : construction commune territorialisée, apprentissage collectif encore et toujours, dynamiques de co-production aussi, on l’a dit, de ressources. C’est cette articulation complexe de logiques et d’images qui rend aujourd’hui si difficile à gérer le rapport entre acteurs territoriaux souvent éloignés de par leurs stratégies institutionnelles. Là réside l’inéquation constatée à maintes reprises face aux enjeux par exemple des financements territoriaux européens et notamment la grande saga des programmes FEDER. Alors que nos interlocuteurs cultivent leurs référents spatiaux, il s’est avéré à bien des reprises difficile de leur faire partager des logiques d’un territoire pertinent perçu à travers des critères quelque peu nouveaux - dans le domaine de l’imagerie numérique par exemple - en matière de choix stratégiques et de dynamiques de développement.

Lorsque le discours politique se résume en la matière par de seules approximations de « gouvernance citoyenne », on est évidemment ainsi très loin de l’évocation d’externalités technologiques qui exigent, dans le respect naturellement des singularités de l’histoire locale, des formes adaptées de gouvernance territoriale. Ce sont donc des rencontres spécifiques - telles que celles souvent organisées sous l’égide du RVN - qu’il faut générer pour faciliter une vraie convergence des représentations des différents acteurs et déterminer les conditions concrètes d’une co-construction des compétences et l’inscription spatiale de cette dimension cognitive.  

Même si « l’atmosphère » chère à Alfred Marshall et le contexte culturel ne sauraient parfois suffire à gérer une différence trop importante entre les logiques cognitives à l’œuvre, c’est en effet souvent « la constitution d’oligopoles en réseaux fondés sur la connaissance » que l’on peut observer : « les coopérations impliquant des partenaires dont les compétences sont situées, les interactions spatiales apparaissent comme une conséquence de l’enchâssement des connaissances au sein d’une firme ou d’un territoire donné » [4].

L’une des conséquences essentielles d’un tel constat s’érige en termes de nécessité absolue : il s’agit d’œuvrer de manière à conforter des pôles de développement économiques qui soient solidaires au niveau inter-régional, aussi bien à l’échelle européenne qu’internationale. Et là, pour ce qui est de l’action des acteurs territoriaux et des synergies qu’il leur faut établir - en matière de contribution en termes de veille et d’intelligence économique par exemple -, il convient de reconnaître que l’essentiel reste à accomplir, dans le domaine notamment de la formation.

L’appropriation des savoirs à l’échelle locale a peu fait l’objet à ce jour de stratégies institutionnelles ; Jacques Perrat [5] souligne par ailleurs combien « la dynamique locale des savoirs faire et le rôle de la proximité dans ces processus ont été peu étudiés », alors même que ces savoirs obéissent à « une dynamique de constitution et de mise en œuvre dans un environnement » et qu ‘en ce sens « on peut parler de dynamique régionale des savoir-faire ». Leur « circulation enrichit ou appauvrit la région », au point d’enregistrer un questionnement plus général : « le changement technique global n’est-il que le fruit de processus locaux de différenciation ? ».

Une telle question s’avère en fait beaucoup plus importante que celle des interactions entre infrastructures et développement économique territorial. Nombreux sont les auteurs qui soulignent plutôt aujourd’hui que « le développement relève d’avantage d’une dynamique de transformations d’éléments déjà existants et souvent immatériels, que de leur création ex nihilo ». Ainsi, à l’instar d’un Jean-Marc Offner pour qui, dans le domaine des transports notamment, le concept d’effet structurant constitue une mystification scientifique et lui préfère celui de congruence, certains chercheurs n’hésitent pas à aller jusqu’à évoquer, dans le domaine des infrastructures de télécommunication, un mythe politique. Le débat entre chercheurs est donc loin d’être clos.

Il reste néanmoins à souhaiter pour les acteurs du monde des collectivités territoriales, une révision collective de nos modes de pensée, révision dont les rapports entre entreprises et territoires - au travers notamment des enjeux renouvelés de la proximité - constituent la meilleure des illustrations.


[1] Jacques Perrat, Olivier Crevoisier, Patrick Ternaux, in Entreprises et Territoires. Les nouveaux enjeux de la proximité, Paris, 2003.

[2] Claude Dupuy et Antje Burmeister, op. cit.

[3] Jacques Perrat et Jean-Benoît Zimmermann, op. cit.

[4] Marie-Claude Bélis-Bergouignan, Vincent Frigant, Damien Talbot, op. cit.

[5] Jacques Perrat, Olivier Crevoisier, Patrick Ternaux, op. cit.

André Jean Marc Loechel

Président du Réseau européen des villes Numériques