Intelligence visuelle

J’ai toujours été frappée par les textes de promeneurs dans le Paris de l’Ancien Régime. L’acuité visuelle dont faisaient preuve ceux-ci, dans leur immédiate prise en compte du moindre détail ornemental sur les façades, nous rappelle - s’il en était besoin - les mutations non seulement de notre culture visuelle de manière générale, mais également ce que pouvait être alors une sorte de curiosité du détail et l’aptitude à s’en saisir promptement au coin d’une rue.

L’un des apports possibles à l’avenir des terminaux intelligents, mais aussi des outils de modélisation virtuelle que nous avons pu voir récemment à l’essai à leur sortie des laboratoires, sera d’ailleurs certainement de nous ramener à des formes plus rigoureuses d’intelligence visuelle.

Globalisation planétaire ou pas, une sorte de mémoire émotionnelle nous est en effet aujourd’hui, plus que jamais, à nouveau nécessaire. Une forme de mémoire où s’invite volontiers notre propre histoire personnelle et notre gestion des schémas de perception de l’autre.

Il me souvient ainsi que je m’évertuais, un jour déjà lointain de promenade sur la place de la Nation, à des constructions mentales sur l’élégance  et le savoir vivre français, ce au travers d’un service de table particulièrement raffiné aux yeux d’une petite espagnole à peine arrivée à Paris et passionnée pour toutes les formes de la culture hexagonale, optant pour la nationalité française et heureuse des cours qu’elle peut donner à la Sorbonne ou à l'ENA.

Le hasard m’a récemment permis de repasser à ce même endroit. Nous ne sommes jamais véritablement conscients de la charge émotionnelle que nous laissons se perpétuer dans certains lieux, permettant de la sorte à notre mémoire de gérer en toute liberté la carte du Tendre ainsi crée.

Mais les mots sont souvent traîtres : le Bouquet du Trône a perdu son nom et s’est métamorphosé en celui de Pizzeria Marco Polo. Je connaissais certes de mes anciennes lectures l’histoire de la Place du Trône, avec Philippe Auguste et Saint Louis, ses héros haut perchés ; heureusement toute virtuelle aujourd’hui, la guillotine des temps révolutionnaires restait présente de même dans ma mémoire. Mais il m’apparut difficile d’y mêler, de quelque manière que ce soit, le vénitien, son mythe et ses pérégrinations.

Les uns s’évertueront à parler de globalisation planétaire sur ce bout d’espace urbain, d’autres de nécessaire perception gastronomique d’une identité, peu importe au fond.

Le plus important est ailleurs : toutes les sémantiques sont bonnes pour gérer nos espaces de mémoire, à condition qu’elles continuent de rester lisibles, de faire sens, de revendiquer des références, même reformulées de temps à autre. C’est cela aussi le marketing territorial. Nos lieux de proximité, plus encore peut-être que les autres, doivent nous inviter régulièrement à nous penser dans ce que nous portons en nous comme objectifs de vie, à nous interroger - comme diraient les grands communicants - sur nos stratégies existentielles, en référence (fût-ce en des termes tout à fait opposés) à ceux qui ont vécu en d’autres temps. Peut-être même est-ce là la forme la plus accessible de sagesse, pour laquelle il nous faut donc conserver, dans nos périmètres de vie, un accès pour tous. Laura Garcia Vitoria