Sémantique et prospective (1)

LA CITE DE L’ALEATOIRE
Laura Garcia (ARENOTECH) - André Loechel (RVN)

Il est un exercice indispensable lorsque vient à nos contemporains l’ambition de penser l’urbain : appliquer à la ville les nouvelles déclinaisons sémantiques des changements qui nous sont décrits par les cabinets de tendances, agences de style et autres officines d’un futur vécu au présent.

Parmi l’arsenal conceptuel ainsi mobilisé, il est un terme dont l’omniprésence ne peut que nous frapper : l’aléatoire. Est-ce pour mieux étourdir ou encore se donner les moyens de mieux titiller une mémoire de l’ambigu que ce qui est rendu incertain, dans l’avenir, par l’intervention du hasard apparaît aujourd’hui comme une référence mentale aux implications socio-économiques majeures ?

La meilleure illustration en est l’ordinateur intuitif que Sony vient de présenter à sa récente manifestation parisienne. Le constat de départ de ses services de recherche et développement s’avère au demeurant relativement simple : au travers de nos rencontres, conversations, présentations et interventions quotidiennes, un nombre d’informations considérable - des noms et des cordonnées bien sûr, mais aussi des caractéristiques de toute nature - se présente à nous sans que nous soyons à l’évidence capable de les mémoriser et encore moins de les gérer. L’ordinateur entend se montrer capable d’en relever les éléments les plus marquants et potentiellement les plus utiles. L’aléatoire se situe ici au cœur de la démarche.

Peut-être parce que l’environnement urbain est davantage vécu en termes de constantes monotones et susceptibles de peu de variations, la quête de celles-ci semble se reporter sur les objets et les produits. Odeurs, lumières et couleurs ne sauraient ainsi plus se contenter d’une apparence toujours identique : il leur est demandé de se modifier et de jouer, de transgresser elles-mêmes ce que l’on peut percevoir d’elles suivant les moments et les heures.

C’est bien sûr le cas des véhicules de transport : comme l’ont bien compris les services marketing d’une marque automobile récemment présente au Salon de Francfort, l’ambiance et l’atmosphère doivent impérativement changer suivant les heures du jour ; la notice d’un concept-car dénommé C-Airlounge souligne ainsi que « des jeux de lumière et des projections sont transmis dans l’habitacle grâce à des fibres optiques et à des vidéo-projecteurs insérés dans la moquette et les garnissages des accoudoirs ».

Mais c’est aussi le cas des parfums, avec la demande réelle d’une modification de ses senteurs au fil des heures. Illustrations supplémentaires de la revendication d’un hédonisme au quotidien, selon l’expression célèbre de Michel Maffesoli.

Quelque soit le produit, ce sont au moins trois grands changements de nos manières d’être et de ressentir qui voient se matérialiser dans ce monde de l’aléatoire, tout à la fois naturellement désiré et générateur de craintes de toutes sortes.

 On sait, de manière générale, le grand retour de l’inachevé comme valeur esthétique de tout premier plan : là encore, avec le non fini, on l’a souvent dit, nous sommes mis en présence d’un e-nième vecteur du grand retour des références à l’époque de la Renaissance (aléatoire est d’ailleurs un terme qui remonte au 16ème siècle).

Second changement mis de la sorte en lumière : les codes visuels identitaires se voient mariés - pour peut-être mieux les compenser - aux intrusions technologiques de toutes natures dans les objets du quotidien. Une telle alliance définit de toute manière les années à venir pour les hommes tout comme pour les territoires qui les environnent.

La valeur attachée aux références identitaires et patrimoniales y véhicule d’ailleurs une approche liée à des objets de luxe, ce d’autant que les industries de ce secteur tentent précisément de valoriser des matériaux bon marché.

Un troisième grand axe est celui de la fusion des matériaux et des genres, la corrosion de tout ce qui pourrait - ne fût-ce qu’en simples termes de logique ou de banale description matérielle - rappeler ce qui est susceptible d’être conçu ou dit en termes de séparation ou de frontière. C’est l’exemple du téléphone portable voué à se transformer le cas échéant en bijou ou tout du moins en objet brillant entrant dans la catégorie des besoins affichés de luxuriance de toutes sortes.

Objets personnalisés, croisements entre univers et provenances diverses - en matière d’habits et de coiffures par exemple -, modes de socialité hétérogènes, mélanges et mixités de tous ordres caractériseront à l’évidence la ville de demain, comme l’ont d’ailleurs montré les récentes Rencontres européennes de Logroño, précisément consacrées à cette thématique. Le géomediaplanning, en intégrant des critères géographiques dans les plans média, en constitue une illustration concrète à travers de récentes campagnes de communication.

La presse a récemment relevé abondement le concept de boisson - jouet qui illustre jusqu’à la caricature un mécanisme mental devenu central pour la gestion des sociétés contemporaines. A la fois précisément solide et liquide par définition, il s’agit là d’une « boisson à collectionner » au travers non de son contenu - eau et sirop -, mais de contenants illustrant, à travers des licences exclusives, des héros de bandes dessinés, et dont l’achat se base très largement sur une stratégie de marketing viral. Les nouvelles collections recherchent la synchronisation de productions phares (sortie en même temps que les films) et surtout le changement de goût : le parfum dépend du personnage, alors même qu’animations et jeux liés à la figurine se retrouvent relayés sur le site web de la marque.

Les nouvelles pratiques relationnelles dans le monde urbain en constituent une autre illustration, au travers par exemple du phénomène des « attroupements-éclairs » qu’ont connu certaines grandes villes récemment, nouveaux actes urbains qu’a permis le développement de la messagerie électronique (Howard Rheingold, dans son récent ouvrage « La prochaine révolution sociale », parle d’« attroupements intelligents »). Dans son analyse du phénomène, François de Singly souligne que « désormais, plus un individu dispose de facettes et d’identités différentes, plus il se sent valorisé, intégré à la modernité ».

L’évolution du design illustre parfaitement de telles démarches, en se proclamant par exemple esthétique relationnelle et donc volonté de maîtrise spatiale. C’est ce qui permet à Camille Morineau (Art Press, septembre 2003) d’évoquer la « designique » comme vecteur de l’appréhension contemporaine de l’espace, « entre portrait d’une personne et projet de société, description d’une relation et description d’un rapport de production, objet emprunté et réinterprétation de celui-ci ». Des chaises deviennent ainsi «  des personnages à part entière, voire, métonymiquement, des intrigues, jusqu’à des récits ou encore leurs livrets, vus à travers le prisme du sculpteur / designer / metteur en scène ».

Dans le champs de l’aléatoire, pour un créateur comme Tobias Rehberger, le design devient « une chose à voir et une distance changeante (cet « usage » à dose variable) d’où la regarder » (Jérome Sans, Art Press, novembre 2002). Pour d’autres, les œuvres fonctionnent comme « des espèces de blocs de sensations ou de simulations physiques ou mentales ». En fait, une esthétique de l’usage, comme le montrera dans les prochains mois la future exposition du Centre Beaubourg consacrée au design interactif. Il s’agira donc de mieux habiter le monde plutôt que de vouloir le reconstruire, de le penser  - de manière un brin égoïste - en termes d’esthétique relationnelle à partir surtout du moment où l’art se voit défini comme « une activité consistant à produire des rapports au monde à l’aide de signes, de formes, de gestes ou d’objets » (Nicolas Bourriaud). Ce sont des modes d’existence qui se trouvent ainsi imaginés, crées, reproduits.

La publication du débat entre Jean Bricmont et Régis Debray évoque la version intellectuelle du rapport à l’aléatoire : le relativisme, qui tend à réduire les résultats des sciences à une construction sociale dépendant des individus. On sait le succès de telles conceptions aux Etats-Unis : « on a trop souvent affaire en sciences humaines, souligne ainsi Jean Bricmont, à une forme d’herméneutique généralisée qui utilise notre introspection et notre faculté interprétative pour nous fournir des explications superficiellement convaincantes, mais qui ne sont pas réellement testées ». Il n’y aurait donc plus en conséquence à évoquer une quelconque vérité, mais bel et bien des vérités, ainsi rendues changeantes au gré d’un discours interprétatif qui prend de la sorte le pas sur la réalité. Ira-t-on jusqu’à évoquer des vérités aléatoires  http://www/arenotech.org