1984 - 2004 : chronique de 20 années orwelliennes

Les 20 années qui nous séparent de la référence mythique de 1984 valent bien le demi-siècle qui nous sépare de la mort de Eric Blair dit George Orwell. En cette année du centenaire de sa naissance, il nous apparaît tentant, avec toute la modestie qui sied à une telle entreprise, de prolonger quelque peu les images qu'il a introduites dans la vision collective de nombre d'entre nous.

Ces images sont devenues, en effet, nos images, celles des villes détruites de l'après-guerre, mais aussi celles de nos banlieues contemporaines. 1984 est un roman sur 1948 qui ressemble à n'importe quelle année de notre histoire récente et présente. Dans la ville orwellienne, nous sommes certes bien loin de la Skyline de la Défense ou des longues étendues urbaines de la Silicon Valley, mais proches en revanche de tant de territoires en mal de recomposition physique et sociale.

Rappelons-nous, les murs de la ville de 1984 sont tapissés de slogans officiels : " la guerre c'est la paix", "la liberté c'est l'esclavage", "l'ignorance c'est la force": voilà qui ressemble bien étrangement aux espaces urbains délaissés par le marketing territorial et envahis par le ludisme débridé des jeux télévisuels, les valeurs de quelques lofteurs gâteux, l'arrogance de schémas publicitaires quasi-totalitaires, mais dont l'objet ne se limite guère aux périphéries de la marchandisation mais pénètre bien les intérieurs, les intimités, voire les consciences : nous ne sommes là qu'à quelques encablures de représentations dignes d'Orwell. D'ailleurs, vingt années après 1984, tout est orwellien : caméra vidéo, radar, courrier électronique, détecteur quelconque... En effet, ce n'est pas le fait d'être surveillé dans un supermarché ou sur une autoroute qu'il est pertinent d'évoquer ici, mais plutôt la soumission totale programmée de l'individu à la société et les formes insidieuses de l'usage des images et des mots qu'elle engendre.

Nous savons que la technique a été toujours la meilleure alliée du pire et du meilleur et surtout être la meilleure alliée des services de renseignement de tout genre : assurance, entreprises, police, fiscalité de tout poil... Nous savons qu'elle apparaît par essence toujours liée à des stratégies de guerre durant la paix. Big Brother se réjouit des avancées technologiques et les technologies ne peuvent que constituer des outils idéaux pour être recensés, fichés. Ce n'est pas seulement que l'on sache tout sur vous : situation de famille, compte en banque, ADN, achats et même le lieu de vos galipettes virtuelles ou non... Il y a bien mieux, il y a plus "orwellien": les affiches publicitaires et les mannequins nous regardent à chaque pas que nous faisons, les images sont générées pour nous juger, voire nous complexer - leur rentabilité est d'ailleurs à ce prix -. Et bien sûr, la semaine de la haine a été remplacée par le harcèlement moral quotidien dans des entreprises et les réseaux de toutes sortes, les fêtes officielles : de la musique, du livre, de la femme, de la mère, du muguet ou par les journées sans voiture ou les télétons interminables.

Comme en 1984, nos monstres sont devenus nos héros et même d'une certaine manière nos modèles: hommes d'affaires ou politiques véreux, escrots en tout genre, acteurs, chanteurs, lofteurs...

Orwell n'aurait jamais imaginé que non seulement nous n'éviterons pas la caméra, mais que nous la courtiserons et que nous collaborerons avec elle à tous les niveaux.

L'amour orwellien est la seule subversion incontrolable. Mais ce sentiment s'est vu inserré petit à petit dans une sorte de discipline répétitive indispensable aux bréviaires les plus élémentaires de la comédie humaine. Les concerts et raves de musique électronique font encore plus de ravages: pas seulement dans le campagnes, mais aussi dans les têtes.

"La fête est la meilleurs de police" disait Nietzche et "la ferme des animaux" ne décrit pas de classes sociales, mais des espèces animales!.

Orwell est mort en 1950, mais son roman se conjuge aujourd'hui et demain. Une bonne raison pour de nouvelles chroniques orwelliennes.

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