La créativité :
une vision stratégique d’avenir pour intégrer les territoires locaux en leur donnant une forte cohésion sociale

« TIC & Territoire : quels développements ? »,  Saint Raphaël, France : 5, 6 juin 2003
M.-P. VERLAETEN - http://www.arenotech.org
Centre international de l’Economie mondiale des Savoirs
2003 - Deuxième trimestre

Développement : une naissance difficile

3. Parmi les réponses à l’incertitude des transitions de l’âge nouveau et  planétaire, il y a la créativité qui apparaît à beaucoup comme une source de croissance potentielle qui aurait été oubliée tant il y en avait d’autres à épuiser. Ils mettent, en effet, en avant les inventions et innovations marchandes  avec une fréquence élevée qu’elle permettrait d’obtenir ce qui réduirait les effets économiques  de l’incertitude éclairée. Et comme il arrive que les sources se tarissent, les études cherchent leurs origines d’où les caractéristiques indiquées (créativité, enfance) C’est aussi pourquoi, elles débouchent sur un ensemble de « recettes » pour être créatif, généralement enseignées à prix élevé par des consultants qui en assurent de plus en plus souvent la certification. Un marché potentiel est alors capturé tout comme dans le cas d’une innovation technique protégée par un brevet déposé. Quel paradoxe lorsqu’il s’agit d’un « bien » que tout le monde possède! La créativité est, en effet, en chacun et, partout donc, dans le village planétaire, car, c’est (prise de position de l’auteur) une des caractéristiques de l’état qui accompagne celui d’être qui émerge de soi en vivant. A l’évidence, cet état en devient aussi un scénario de vie difficile, car, être est partout contraint quand ce « destin » est envisagé pour tous. Et a fortiori quand être n’a pas partout la même détermination paradigmatique et que le monde s’ouvre. Et pourtant être ne peut être aboli car lié à vivre. Vivre, c’est, en effet, apprendre à s’adapter sans cesse, c’est-à-dire  trouver le processus d’organisation qui convient de ce que l’on décrypte en utilisant de nombreux patrimoines : le capital génétique, le capital d’éducation- formation, le capital social et relationnel, le capital expérimental, le capital émotionnel, la sagesse, …etc.  Mais on ne s’adapte pas sans raisons, même très confuses. Il y a des logiques personnelles et collectives. Ces dernières sont marquées par des paradigmes cognitifs et des empreintes culturelles, toujours là, même si l’intensité de cette présence varie, et une raison de fond. Toutes les logiques sont en symbiose (causes- effets) révélant des civilisations données. L’adaptation du vivre construit donc « une » histoire personnelle dans « une » histoire collective. En fait des scénarii personnels dans des emboîtements collectifs. La créativité individuelle y est nichée tout comme son image collective.

4. Dans la civilisation occidentale  en entendant ainsi celle qui rassemble l’Europe de l’Ouest et les E.-U., par delà les aléas, et autres circonstances, contraintes, on s’adapte pour vivre en se trouvant, c’est-à-dire expérimenter un soi, qui, pour certains, a l’ambition (= la détermination) d’un processus d’émergence d’une conscience personnelle ou de l’être que chacun porte en soi, dans des sociétés où il y a les autres qui essaient d’en faire tout autant et, sur une planète, où il y a des sociétés qui ont d’autres visions existentielles, c’est-à-dire d’autres déterminations de l’être. En un mot, en Occident, « vivre », vise un but : organiser « explicitement » du capital personnel d’information, sous contraintes relationnelles et sociétales, pour mettre en ordre implicitement son être et ainsi le faire jaillir. Historiquement et explicitement, ce processus de naissance de l’être a lieu avec celui de l’émergence de la connaissance attribué à Descartes (1596- 1650) En naît un paradigme[1] ontologique et cognitif ou de la conscience, le subjectivisme, qu’il convient d’expliquer car il met en lumière et, aussi en ombre, la créativité dans cette civilisation et, dans le reste du monde, puisque l’Occident domine ce dernier.

A. Un berceau : le paradigme de la conscience en Occident  ( le subjectivisme ) .

Il y a , à l’ « origine » du processus d’émergence du savoir en Occident, un maître de "ballet", c'est-à-dire, un grand philosophe, scientifique ou encore homme tout simplement, qui propose au monde occidental une théorie de l'objet d'étude pour atteindre la nature ou l'essence ou la vérité du monde. R. Descartes, (1596-1650) dont il s'agit, marque, par conséquent, le savoir de l'Occident qui naît lentement, par une démarche méthodologique identifiant des effets et des causes à un moment où une pulsion de connaissance objective du monde tente de sortir de la métaphysique. Mais cette pulsion en porte toujours la marque: les lois des savoirs recherchés par application de la méthode aux faits sont les paramètres de la création divine de l'univers. Ces lois sont donc en relation avec une nature des choses, entendue au sens de leur substance et non de leur apparence.  Dans ce cadre, Descartes manifeste une croyance en la puissance d'une raison humaine dotée d'une méthode d'appréhension des liaisons des choses, des faits, sous une dynamique systématique de doute toutefois. Par sa démarche, il est, par conséquent, aristotélicien, mais, par sa croyance en la vérité - essence ainsi atteinte, son plus grand bonheur dans la vie, il est platonicien. Rappelons que pour Platon (± - 428 à - 347) la vérité ou essence du monde est hors du des choses, a un monde spécifique : le divin.  Dans le cadre de souvenirs de cette vérité, marquant l’âme humaine comme une empreinte le sol, le monde des choses la « révèle » moyennant l’utilisation des mathématiques, représenter les choses et les mettre en théorie, et de la dialectique, mettre en cause les hypothèses des théories et les justifier dans un principe absolu: la vérité ou essence étant une. L’être et le bonheur de l’homme sont dans cette conception intellectuelle de la vérité. Vivre c’est être : c’est la rechercher totalement alors ou encore objectivement car c’est ainsi que l’être est heureux. Le bonheur est donc la tension vers la vérité. Pour Aristote (-384 à -322), la vérité émerge des choses car les « mondes » y relatifs sont des régions imbriquées d’un même monde. Elle surgit par utilisation d'une démarche méthodologique reprise par Descartes mais où les causes sont plus étendues que chez ce dernier. En outre, cette vérité est à rechercher en étant sage, soit en refrénant son absolu d’objectivation car on ne peut vivre autrement. Vivre et être sont imbriqués. Etre: c'est vivre dans le relatif des connaissances sur les choses, les valeurs partagées ou véhiculées, les besoins à satisfaire, les autres.  En un mot, être dans le relatif d'exister et non sous la pulsion d'une objectivation absolue d’être à rechercher et vivre.  Descartes cherche la vérité (de Platon) mais il la veut atteindre en liberté de conscience, le savoir est pour lui une modalité d'éveil de l'esprit humain à sa nature profonde, religieuse : je pense donc je suis. Qui ? Un esprit venant de Dieu, c’est-à-dire étant dans le monde divin. En termes propres, l’auteur, se contentera de dire que Descartes « enseigne » à chacun de chercher pour devenir conscient, être étant cette conscience. C'est dans ce cadre de dialogue de chacun avec son être qu'il recommande d'agir en doutant cependant toujours.  Le savoir naît ainsi avec la conscience qui s’éveille: il devient connaissance d'un être, sujet pensant, se construisant avec bonheur dans la vérité (divine) soit dans l'objectivation. Descartes a rejoint Platon. Cette vérité s'écrit avec une langue appropriée, les mathématiques. Descartes est, dans ce cas, dans une pensée ancienne pour laquelle la nature (ou substance) du monde est mathématique.

Le savoir, qui va s'affirmer dans le monde occidental via le subjectivisme, est ainsi porté par deux pulsions,à savoir :

En outre, il y aura une culture d’écriture de la vérité (quelle qu’elle soit) avec le langage qui convient : les mathématiques. Et enfin, le savoir occidental qui va naître de ces quêtes du sens (vérité) sera marqué par une compréhension biaisée de Descartes.  Sa méthode fut, en effet, davantage comprise comme une logique de fragmentation de la pensée appréhendant les faits que comme un apprentissage d’éveil de l’esprit humain à sa nature d’essence.  Elle a véhiculé l’idée d’un tout régulé par ses parties, n’étant pas autre qu’elles.  Corrélativement, elle a induit une spécialisation des disciples étudiant ce tout. C’est, dans ce cadre, que l’on peut dire que Descartes a construit une théorie générale de l’objet d’étude par la raison et, ce faisant, se différencie d’Aristote élaborant une théorie de la relativité des connaissances d’où chez Descartes le repérage des causes par rapport à l’objet d’étude seulement, et, chez Aristote, par rapport à ce dernier et son contexte.  Par suite d’une confusion postérieure à Descartes entre l’esprit et le mental et, dans un climat d’affranchissement à l’égard de la métaphysique, la physique « liée » à l’ « Univers Cartésien », se centrera sur les objets « observables » exclusivement et, ce, jusqu’à ce que naissent en physique moderne (XX e siècle) des objets pensés mathématiquement, et donc représentables de cette façon, mais non nécessairement observables ou du moins pas tout de suite. De façon générale, la compréhension biaisée de la pensée de Descartes va favoriser le matérialisme ou observation segmentée et réorganisation mécanique des faits « observables » (dans un environnement donné), plus tard appelé positivisme par Auguste Comte (1798-1857).  Indiquons immédiatement que pour Comte la paix est la conséquence nécessaire du développement des sciences et de l’acquisition de ses résultats par la population. Science et politique ne sont donc pas pensés comme deux domaines de savoir et d’action humaine indépendants ! Cet aspect du positivisme est resté longtemps oublié de sorte que c’est le positivisme en oubli de son repère d’action politique qui deviendra l’approche scientifique par excellence en Occident.

7. Dans le référentiel ( le subjectivisme) précédemment introduit, les contributions de Newton vont avoir un retentissement immense.  Ses lois, du mouvement de particules matérielles, soumises à des forces communiquées par l’éther et qui sans cela seraient inertes, dites de la mécanique classique confortent, en effet, les croyances en l’organisation du monde (par Dieu car Newton est croyant) et la puissance de la raison puisque des lois sont découvertes.  Elles sont, en outre, formalisées par recours aux mathématiques.  En Occident, la physique de Newton largement appliquée va graduellement devenir le prototype de la science et le modèle de toutes les disciplines scientifiques jusqu’à la fin du XIX e siècle.  Conjointement avec la certitude cartésienne fondant la connaissance scientifique analytique, elle devint le paradigme de la connaissance mécanique et analytique d’un monde d’objets matériels (physiques) aux réactions identifiées par des lois fixées.  Par conséquent, l’objet principal de la science devint l’identification de l’enchaînement des causes et des effets : il s’inscrivit au cœur d’une dynamique de réactions, au moyen de mathématiques quantitatives.  En outre, par l’intermédiaire du modèle de Newton, la nature devint la norme absolue sur la base de laquelle la vérité, la volonté, l’inviolabilité et la pureté de tous les phénomènes allaient être mesurées.  Ce qui était bon, juste, était aussi naturel et vice versa.  Et plus encore, puisque la physique newtonienne avait découvert un ordre apparemment permanent dans le monde naturel, il allait être déduit qu’il en existait un, également, pour l’existence humaine, puisque celle-ci appartenait à la nature ou encore pour la société humaine envisagée comme l’extension de l’individualité humaine.  Par conséquent, il devenait naturel de se référer à la nature humaine, aux droits naturels … lesquels étaient non seulement permanents mais aussi inviolables donc à respecter, protéger, par les pouvoirs en place.

Dans ce cadre newtonien va naître un dualisme, non encore évident pour beaucoup d’économistes et/ou de décideurs politiques, aujourd’hui, entre l’économie envisagée comme une théorie des actions humaines, donc dominée par les intentions des hommes, et une science naturelle de réactions s’imposant aux hommes isolés comme des particules de Newton.  Sous un tel « choix », la nature humaine va devenir matérielle : l’homo oeconomicus, tout comme la société : l’échange.  C’est avec ces repères que le paradigme newtonien va se diffuser aux sciences sociales et donc, en économie.  Toutefois, il convient d’indiquer que les lois naturelles en économie n’auront jamais le même statut que celles de la physique.  En effet, ces lois devront rendre compte d’un état de perfection, qui n’était pas celui d’une phénoménologie [2] des activités humaines, à l’instar de la physique étudiant le monde matériel.  Elles feront référence à une propriété organisationnelle de la nature (divine) des choses ou vérité, la méthode de Descartes devant conduire à la vérité de Platon en s’appuyant sur des « objets » venant de la représentation matérielle (comme Aristote) disséquée et réorganisée.  Dans ce cadre, elles supporteront toujours le poids d’un arbitrage en faveur de la nature comme principe organisateur ou cause finale dont dérive un ordre de connaissances ou de lois (une science des idées et des valeurs) plutôt que comme représentation matérielle de ce principe ou ensemble d’effets d’où naît une science des choses.  C’est cela qui explique que, lorsque de l’économie de marché émergera une logique implicite d’organisation des relations humaines, il soit inféré (dans le contexte d’un doute douloureux, cependant) qu’une harmonie sociale en soit nécessairement ou encore naturellement la résultante (A. Smith au XVIII e siècle) Et comme la nature des choses (= l’ordre divin) est donnée, une fois pour toutes, la logique d’organisation se figera dans son objet, l’organisation harmonie, n’étant plus alors modifiée que dans sa stylisation, c’est-à-dire sa représentation et son écriture, par un recours grandissant aux mathématiques. Ainsi naîtra l’organisation sociale selon le modèle d’équilibre général ou du marché qui domine significativement le XX e siècle et le début du XXI e.  Dans ce cadre, la logique économique deviendra un état donné de la logique conceptuelle, et non pas une phénoménologie historique spécifique de celle-ci, rendant compte de la façon dont l’être se pense et s’organise en collectivité d’un bien vivre partagé. Une contrainte idéologique ou de représentation sera ainsi développée à l’encontre de la créativité ou tension pour être indépendamment de tout univers paradigmatique : être en libre examen de soi, avec les autres, qui en font autant, sur une planète commune.

9. En synthèse, le savoir dit occidental (il y a de nombreux emprunts ou encore des importations, reconnues ou pas, de savoirs étrangers, arabe ou chinois entre autres exemples) naît d’une recherche de sens dans un univers créé et organisé par une déité : le Dieu dit des chrétiens. Ce savoir est marqué par deux certitudes:

La certitude religieuse est renforcée par le dogme d’infaillibilité d’une église catholique dominante, dans la civilisation occidentale, même si les modalités de cette domination varient dans le temps et l’espace. Quant à la certitude rationaliste, au fur et à mesure que des lois scientifiques seront découvertes et que du « faire » et de l’ « avoir » en découleront, la confiance en sa puissance s’accroîtra; l’homme occidental doutera de moins en moins qu’il ne sache découvrir l’essence du monde et que sa vie soit ainsi orientée vers son être. Ainsi, il se prendra de plus en plus au jeu de pilotage d’un monde qu’il détaille de plus en plus mais qu’il lit de moins en moins dans sa globalité et finalement sa nature. En outre, il en parlera, aussi de plus en plus exclusivement selon le savoir qu’il produit. Les langues occidentales changent, en effet, au fur et à mesure que naît le savoir des occidentaux, ceux-ci intégrant intensément leurs structures de pensée au sein de leurs structures linguistiques avec un effet de retour. Les occidentaux érigent des cathédrales, donc mettent leur religion dans la pierre, et, disent le monde avec un langage scientifique. Ils sont dans l’objectivation du sens symbolisé alors (Dieu dit… et le monde fût) et croient donc donner au monde des « valeurs » universelles d’où des pulsions d’évangélisation de ce monde. L’occidental se lit aussi lui-même de façon biaisée. Il se prend au jeu de la raison : son moi est réduit à l’intellect et encore est-il de plus en plus fragmenté (donc illisible) selon le développement des champs de la spécialisation analytique. Malgré ses dérives, l’individuation, qui fait naître le sujet pensant, est un apprentissage courageux face aux pouvoirs politiques et religieux. En effet, les dogmes religieux faisant l’univers métaphysique contraignent le savoir des savants de façon forte selon que domine le catholicisme (ou encore la foi orthodoxe) face au protestantisme né de lui. En outre, (car elle incarne l’homme dans sa véritable identité ou nature) le premier , mettant davantage l'accent sur la perfection divine à réaliser sur la terre  plutôt que sur les efforts nécessaires pour sans cesse recommencer, fait éclore un scénario dévalorisant l’échec ou encore l’humain face à d’une nature divine de l’homme, ne fût-ce qu’un peu. De façon générale, le savoir occidental est une démarche initiatique: quelles que soient les épreuves, il faut réussir. Ainsi l’homme occidental est-il sauvé de sa condition misérabiliste ! L’occidental cherche-t-il toujours pour atteindre la plus haute fin. Graduellement, non. En effet, à la spécialisation des champs du savoir correspond en quelque sorte une spécialisation des responsabilités : les savants cherchent, les travailleurs produisent, l’Etat organise le tout et les églises disent la morale. L’univers des « objets » et des « sujets » est fractal, c’est-à-dire que l’analyse y relative ne change pas quelle que soit son échelle d’observation. Le savoir occidental ou plus précisément le subjectivisme devient ainsi davantage une frontière mentale individuelle dont les limites sont sans cesse repoussées plutôt qu’une ressource éthique, au service des besoins humains, ne fût-ce qu’occidentaux, et de l’environnement de l’homme dirait-on aujourd’hui. On est ainsi bien éloigné de Platon et de Descartes, pour lesquels il fallait chercher pour atteindre la plus haute finalité (intellectuelle toutefois) et vivre ainsi (= en objectivation de l’essence) soit aussi gouverner sous cette orientation.

10. Le subjectivisme ou paradigme de la conscience de la civilisation occidentale  repose sur cinq piliers de représentation au fur et à mesure qu’il est diffusé. Ces piliers portent la production d’un savoir analytique, donc fragmenté, et une compréhension du sujet qui l’est, par conséquent, tout autant. Cet ensemble donne à toute globalité l’architecture d’un effet de composition (et donc la signification) d’une totalité, sans plus. En outre, la vision générale qui en découle est celle de « pièces » majeures du « monde » auxquelles celui-ci est progressivement réduit. Les piliers sont :

11. Dans le subjectivisme, en synthèse, l’être est regardé dans un miroir. Il est une image renvoyant à la phrase biblique : l’homme fut créé à l’image de Dieu. Dans ce cadre, la créativité est un état de tension qui se manifeste avec le processus de naissance de soi, d’être conscient donc. Elle peut d’autant plus être contrainte que la naissance de soi l’est par les repères de civilisation de la société dans laquelle la vie se déroule. On comprend alors pourquoi la créativité vient du latin « creo, creas, creaui, creatum, creare » verbe agricole signifiant « faire pousser, produire, faire naître », et dans la langue ecclésiastique, « faire naître du néant » Il dérive lui-même de « cresco » qui signifie « pousser, croître, arriver à l’existence, naître » Cette tension peut donc être douloureuse. Cette douleur est socialement d’autant plus facilement acceptée que l’idée soit véhiculée d’un achèvement de l’être après la vie, dans la vérité et le bonheur éternels, moyennant toutefois un cheminement exemplaire. Dans ce cadre, le créatif, à la limite, peut se voir denier le droit de se plaindre, de souffrir au prétexte qu’il sort du cheminement vers l’être. L’être n’est pas sur terre donc le bonheur non plus et, par conséquent, la tension vers l’être est douloureuse. En outre, le discrédit voire l’interdit et le tabou, peuvent être jetés sur la matérialité de la créativité par les « docteurs » des « normes » diverses d’une civilisation.

La créativité est la tension d’un processus de naissance de l’être dans un paradigme de conscience, le subjectivisme, en Occident .

12. Le paradigme de l’Occident définit l’espace de la créativité et ses matérialisations privilégiées. Edgar Morin donne la définition suivante d’un paradigme (le texte qui suit : para 18 à 20 est extrait de son ouvrage : « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » tiré de MORIN.HTM, p 6 à 8) :

- la promotion/ sélection des concepts maîtres de l’intelligibilité. Ainsi l’Ordre dans les conceptions déterministes, la Matière dans les conceptions matérialistes, l’Esprit dans les conceptions spiritualistes, la Structure dans les conceptions structuralistes sont les concepts maîtres, sélectionnés/ sélectionnant, qui excluent ou subordonnent les concepts qui leur sont antimoniques (le désordre, l’esprit, la matière, l’événement) Ainsi le niveau paradigmatique est celui du principe de sélection des idées qui sont intégrées dans le discours ou la théorie ou écartées et rejetées.

- la détermination des opérations logiques maîtresses. (exclusion- inclusion, disjonction- conjonction, implication- négation) C’est le paradigme qui accorde le privilège à certaines opérations logiques aux dépens d’autres, comme la disjonction au détriment de la conjonction ; c’est lui qui donne validité et universalité à la logique qu’il a élue. Par-là même, il donne aux discours et théories qu’il contrôle les caractères de la nécessité et de la vérité. Par sa prescription et sa proscription, le paradigme fonde l’axiome et s’exprime en l’axiome (« tout phénomène naturel obéit au déterminisme », « tout phénomène proprement humain se définit par opposition à la nature »…) Ainsi donc, le paradigme effectue la sélection et la détermination de la conceptualisation et des opérations logiques. Il désigne les catégories fondamentales de l’intelligibilité et il opère le contrôle de leur emploi. Ainsi, les individus connaissent, pensent et agissent selon les paradigmes inscrits culturellement en eux. Prenons un exemple : il y a deux paradigmes opposés concernant la relation de l’homme avec la nature. Le premier inclut l’humain dans la nature, et le second l’opposé . Par conséquent, tout discours obéissant à ce dernier prescrit la disjonction entre ces deux termes et détermine ce qu’il y a de spécifique en l’homme par exclusion de l’idée de nature. Ces deux paradigmes opposés ont en commun d’obéir l’un et l’autre à un paradigme plus profond encore, qui est le paradigme de simplification, qui, devant toute complexité conceptuelle, prescrit soit la réduction (ici de l’humain au naturel), soit la disjonction (ici entre l’humain et le naturel.  L’un et l’autre de ces paradigmes empêchent de concevoir l’uni dualité (naturelle et culturelle, cérébrale et psychique) de la réalité humaine, et empêchent également de concevoir la relation à la fois d’implication et de séparation entre l’homme et la nature. Seul un paradigme complexe d’implication/ distinction/ conjonction permettrait une telle conception, mais il n’est pas inscrit dans la culture scientifique de l’Occident. Le paradigme joue un rôle à la fois souterrain et souverain dans toute théorie, doctrine ou idéologie. Le paradigme est inconscient, mais il irrigue la pensée consciente, la contrôle et, dans ce sens, il est aussi surconscient. En bref, le paradigme institue les relations primordiales qui constituent les axiomes, détermine les concepts, commande les discours et/ou les théories. Il en organise l’organisation et il en génère la génération ou la régénération.

13.Qu’en est-il de tout cela pour le paradigme de l’Occident ?  Ce paradigme disjoint le sujet et l’objet en les fragmentant par l’analyse de façon fractale, c’est-à-dire avec invariance d’échelle, avec pour chacun sa sphère propre (où le tout n’est que la somme de parties privilégiées), la philosophie et la recherche réflexive ici, la science et la recherche objective là. Cette dissociation (venant de Platon) traverse de part en part l’univers :

dans les sociétés occidentales. Il s’agit bien d’un paradigme car cette dissociation détermine les concepts souverains et prescrit la relation logique : la disjonction. La non-obéissance à cette disjonction ne peut être que clandestine, marginale, déviante. Ce paradigme de la conscience détermine une double vision du monde (à la Platon), en fait un dédoublement du même monde : d’une part, un monde d’objets soumis à observations, expérimentations, manipulations dans des champs spécialisés du savoir qui renvoient au sujet une vision fragmentée de lui, réduite à l’intellect, en outre ; d’autre part, un monde de sujets se posant des problèmes d’existence, de communication, de conscience, de destin, pour un monde dans lequel ces repères ont du sens : l’Occident chrétien. Ainsi, ce paradigme élucide et aveugle, révèle et occulte tout à la fois, car, en son sein, ne se trouve qu’une vérité relative présentée comme absolue. Mais cela n’est pas tout, il faut encore tenir compte d’un « imprinting » culturel  (empreinte culturelle ) ainsi que Morin l’indique ( idem réf. p. 8)

Dans l’univers cognitif, au déterminisme des paradigmes et modèles explicatifs y relatifs s’associe le déterminisme des convictions et croyances qui, lorsqu’elles règnent sur une société, imposent à tous et à chacun la force impérative du sacré, la force normalisatrice du dogme, la force prohibitive du tabou. Les doctrines et idéologies dominantes disposent également de la force impérative, qui apporte l’évidence aux convaincus, et la force coercitive, qui suscite la crainte inhibitrice chez les autres. Le pouvoir impératif et prohibitif conjoint des paradigmes, croyances officielles, doctrines régnantes, vérités établies détermine les stéréotypes cognitifs, idées reçues sans examen, croyances stupides non contestées, absurdités triomphantes, rejets d’évidences au nom de l’évidence, et il fait régner, sous tous les cieux, les conformismes cognitifs et intellectuels. Toutes les déterminations proprement sociales- économiques- politiques (pouvoir, hiérarchie, division en classes, spécialisation et, dans nos temps modernes, techno- bureaucratisation du travail) et toutes les déterminations proprement culturelles convergent et se mettent en synergie pour emprisonner la connaissance dans un multidéterminisme d’impératifs, normes, prohibitions, rigidités, blocages. Il y a ainsi, sous le conformisme cognitif, beaucoup plus que du conformisme. Il y a un « imprinting culturel » ou empreinte matricielle qui inscrit le conformisme en profondeur, et il y a une normalisation qui élimine ce qui pourrait le contester. L’ « imprinting » est un terme que Konrad Lorentz a proposé pour rendre compte de la marque sans retour qu’imposent les premières expériences du jeune animal (comme chez l’oisillon, sortant de l’œuf, qui suit, comme sa mère, le premier être vivant passant à sa portée, ce que nous avait déjà raconté Andersen, à sa façon, dans l’histoire du vilain petit canard) L’ « imprinting culturel » marque les humains, dès la naissance, du sceau de la culture familiale d’abord, scolaire ensuite, puis ce poursuit dans l’université ou la profession. Ainsi, la sélection sociologique et culturelle des idées obéit rarement à leur vérité. Elle peut au contraire être impitoyable pour la recherche de vérité donc d’être et de créativité.

Dans l’Occident, il y a une matrice religieuse, le christianisme, dont les interprétations (les empreintes donc) par certains,

ont glorifié :

ont stylisé :

- les rôles sociaux et leurs enceintes. A titre d’exemple, la (sainte) famille, le missionnaire ;

ont légitimé ou contraint :

- les pouvoirs en place, la royauté  (ointe mais parfois sanctionnée) par exemple. 

ont normé les acceptés et les interdits sociétaux, dit les tabous.

Dans cet Occident, le cheminement tout au long de la vie fut ainsi largement celui d’une vie de labeur ( = celui d’un corps devenu outil) et d’épreuves pour atteindre le… «  Paradis », c’est-à-dire la vérité, l’être et le bonheur éternels (car donnés une fois pour toutes) La créativité y devint donc un état d’exception tout comme l’être inaccessible en vivant.  Sa tension douloureuse fut donc naturellement acceptée. Elle s’appesantit sur le corps, outil de l’être homme, dévalorisé par rapport à l’intellect. Il en découla une segmentation des savoirs et des activités, donc, aussi des hommes. L’être sur la terre, devenir pour tous, fut ainsi de plus en plus perdu de vue face à l’avoir progressivement propulsé par le développement économique et la domination du reste du monde. Et dans ce cadre, beaucoup de combats durent toutefois avoir lieu afin que le partage de l’avoir marque la vie sur terre et qu’il soit accompagné de droits protégés : être à la marge de l’avoir partagé. Graduellement, la créativité fut liée à l’avoir et cela d’autant plus que la croissance était nourrie par du faire, devenu marchandise, issu des inventions. L’être pour beaucoup est réapparu dans les années quatre-vingt du XX e siècle lorsqu’il fallut de plus en plus tenter de transformer le plus d’inventions possibles en innovations marchandes, c’est-à-dire en marchés à capturer. L’être « marchand » appelle l’être tout court aujourd’hui qu’il faut être créatif (pour beaucoup, plus qu’avant) sous les transitions majeures du nouvel âge planétaire et que son incertitude intense est contestée. Conjointement, un positionnement nouveau de l’individu face à la souffrance surgit. Moins de celle-ci, plus de bonheur global durant la vie. Face aux nombreux « autres » qui les remplacent de plus en plus dans le travail, les occidentaux voulant être heureux sur cette planète doivent penser le bonheur comme une éthique collective globale soit planétaire laquelle appelle des modalités nouvelles au service d’être (quelque indéterminé que ce concept soit), partout, dont la créativité. Mais pour cela, ils doivent se déshabituer de penser à être dans leur « univers de conscience » (graphique 1) seulement et de ne penser aux autres que dans ce paradigme.

Etre ouvert

Graphique 1

Le berceau de la créativité en Occident : le paradigme de la conscience par la raison et le doute.

* un carré idéal pour une civilisation utopique élevant vers le ciel une pyramide existence- essence matérialisant cinq familles de civilisations ou cinq déterminations de l’être. 

La

vérité

 
 

L’Etre (suite)