Croissance, information, savoir et sécurité :
vulnérabilité des démocraties libérales et nouvel ordre mondial.

M.-P. Verlaeten - http://www.arenotech.org

C.I.S. ( Centre international de l’économie mondiale des savoirs)

Premier trimestre  2003

Introduction : beaucoup de raisons de changer 
  1. Changer. La croissance,  dans une société démocratique  qui utilise le marché, dépend de multiples décisions, privées et publiques, nationales et étrangères, qui ont toutes leurs logiques. Quoi qu’il en soit, depuis quelques années, la plupart des décisions économiques sont prises au motif de changement. Il y a en effet de nombreuses raisons de changement du fait de transitions économiques en cours et de ce qu’elles entraînent bouleversements. Il y a trois grandes transitions, à savoir le « global age » ou mondialisation, le « knowledge age » ou l’age des connaissances et l’age du développement durable. Elles génèrent des contraintes qui remettent beaucoup en cause dans un cadre de développement mondial marqué par une montée générale des inégalités, de sorte qu’elles donnent lieu à des tentatives de sortie d’une crise vécue comme existentielle. Certaines  sont comme de fuites existentielles. Elles  marquent l’univers des croyances des grandes civilisations mondiales sous la forme d’un intégrisme partout présent mais n’ayant pas la même volonté d’agir ni les mêmes moyens. Certains dont S. Huntington aux E.-U.,  ont parlé dans ce cas de chocs des civilisations. En fait, comme l’indique A. Appadurai, il s’agit plutôt de chocs naissant de circulations conjointes aux effets interactifs qui défont les ancrages identitaires du passé en obligeant à en réinventer d’autres sous des défis de solidarité. Circulation d’activités, de facteurs de production, d’informations, de gens, d’images, de messages, de symboles. Dans ce cadre, il y a une responsabilité publique  dans les démocraties libérales (marché plus suffrage universel) celle d’avoir insuffisamment accordé de l’attention à la nécessité d’informer leurs citoyens mieux tout en reconnaissant une ignorance naturelle du fait des nombreux aspects inconnus des transitions en cours. Cela aurait incontestablement aidé à trier les informations mises à la disposition des citoyens voire à réduire les manipulations d’information pour des motifs divers. Les intoxications  politiques auraient été moins faciles aussi.  En effet, aucune des transitions ne date d’hier. Par conséquent si l’ignorance avait du mal à être exprimée à leurs débuts, dans le cours de leurs développements problématiques, elle devenait du simple bon sens ! Il fallait aider les citoyens à comprendre que l’univers d’incertitude dans lequel ils étaient entré n’était pas fatalement celui de la jungle, que de nouvelles prises de risques individuelles apparaissaient mais aussi de nouvelles solidarités collectives Sous cet angle on peut dire que la démocratie libérale, dans le futur, sera améliorée si accès à l’information du plus grand nombre et citoyenneté effective vont de pair afin d’éviter la manipulation voire l’intoxication.  La difficulté de trier et de lire, les déficiences des appareils statistiques publics et privés de pilotage , les manipulations  et un divorce en cours entre les élites et le reste de la population ont entraîné partout des recherches de responsables dont découlent des remises en cause de la légitimité de certains acteurs-décideurs majeurs : gouvernements, collectivité publiques locales, territoriales, régionales ou communautaires. Dans certains pays on a même parlé de la fin de l’ «  Etat nation » même quand cet état n’existait pas. Cette remise en cause a beaucoup réduit l’efficacité de nombreuses décisions publiques  par absence de bonne volonté d’y contribuer dans les responsabilités du quotidien. Il en a résulté une profonde dégradation du climat social avec des créations marginales d’univers identitaires spécifiques aux règles non partagées par tous à l’évidence. Une violence tribale, une autre façon de parler de terrorisme, a surgi à laquelle il paraît difficile d’éviter de répondre par une violence institutionnelle. Au début, seulement, disent certains. Est-ce vrai ? Non, vraisemblablement. Il y a une tendance des sociétés à devenir plus violente au fur et à mesure que l’incertitude remplace la certitude, que  les inégalités deviennent permanentes et qu’il faut le léguer aux enfants. Cette violence porte le signe de sa limite et donc appelle de nouvelles réponses.
  2. Achever.  En fait, il s’agit de réinventer partout des processus identitaires en adéquation avec l’ouverture du monde et ses circulations. Ils doivent être accompagnés par des droits et des responsabilités clairs et respectés ainsi que par des  cadres de lisibilité et des solidarités collectives robustes . Dans ce cadre, chacun peut agir , apporter ses contributions notamment en utilisant Internet. Le passé montre que des acteurs non attendus (les médias, les artistes) ont pris des responsabilités nouvelles pour recréer des solidarités collectives. Si l’argent ne tombe pas du ciel,  la démocratie non plus. Elle demande le travail quotidien de chacun si non elle peut être remplacée par un autre ordre politique .  Le pari de certains sur son affaiblissement par sa mollesse à la longue peut être transformé. Il n’y a pas de fatalité.
  3. Transitions en cours. Quelles sont-elles ? Le « global age » tout d’abord comme l’appelle les Anglo-saxons ou la mondialisation selon les Français. Elle a commencé les siècles auparavant. Sa vitesse s’accélère à la fin du XIX e siècle.  Le XX e a vu l’ intégration de ses vagues sensiblement durant sa seconde moitié. Il s’agit de la circulation quasiment partout d’un mode de fonctionnement économique dit du marché. Plus précisément, la conquête de la plupart des marchés  ( d’activités de biens et services et de facteurs de production) du monde par une rationalité d’efficacité dans des systèmes décentralisés  selon laquelle  les décideurs privés doivent être  libres d’allouer des ressources, qu’ils mobilisent librement aussi, là où ils le décident, pour satisfaire leurs intérêts. De ceux-ci naissent à terme des intérêts collectifs devenant généraux dans les régimes démocratiques libéraux ( marché plus suffrage universel). Dans ce cadre, le maître mot du fonctionnement est le marché,  lieu mythique  de rencontre entre des offreurs et des demandeurs appelés les échangistes. En théorie, les échangistes sont isolés par leurs intérêts. Les échangistes satisfont des besoins par un processus de communication appelé «  prix ». Quand l’économie fonctionne bien selon la théorie tout le monde est content ! L’économie porte une paix politique. Un bon fonctionnement est obtenu par des prix libres de refléter les états d’abondance -rareté de leurs marchés et ainsi d’y établir des équilibres par autorégulation. Il convient de préciser que ses états sont subjectifs c’est-à-dire qu’ils sont appréciés par les échangistes compte tenu des circulations des prix sur les divers marchés. Comme sur chaque marché règne la subjectivité des agents, les prix sont d’autant plus objectifs qu’il y a de nombreux agents partout et qu’ils participent tous à la communication d’information  sur l’ état du marché via les prix avec même force d’induction. Dans un système mondial de marché, c’est-à-dire de mise en continuum interactif de tous les marchés, une autre façon de préciser la mondialisation , les prix doivent être très nombreux  et amenés par des agents également puissants pour refléter assez objectivement les états des marchés. Quand cela n’est pas le cas, les prix reflètent les intérêts de coalitions dominantes sans plus.  Dans ce cadre, il convient  d’indiquer qu’il n’y a pas à ce jour de prix mondial du fait d’une inégalité de présence et de force d’action de nombreux échangistes. Donc, il n’y a pas de possibilité d’obtention d’une autorégulation du marché mondial c’est à-dire- du continuum des marchés. Dans certains cas, les matières premières et agricoles par exemple, c’est dramatique car les échangistes locaux de ces marchés en deviennent incapables de conduire leurs activités avec la rationalité économique attendue tellement les prix communiqués sont loin d’eux. Or, ce sont les marchés majeurs de milliards de personnes. D’où parfois la création de coalitions ( exemple l’OPEP) sur lesquelles il est communiqué qu’elles seraient incompatibles avec la rationalité du marché alors qu’elles visent à transformer la nationalité des prix selon cette rationalité. Dans ce cadre, il faut rechercher quels sont les motifs  des coalitions  et voir s’ils constituent une nouvelle stratégie de concurrence. L’OPEP en fut le cas : il s’agissait d’un choix d’action d’une Amérique affaiblie face à un Marché commun en montée de puissance économique. En défaut d’autorégulation, les marchés  mondiaux demandent des régulations extérieures qui posent problème  sur nombre d’entre- eux aujourd’hui. Pour réguler, il faut comprendre donc anticiper et avoir des marges de manœuvre. Anticiper et comprendre posent problème et les marges sont réduites sous des motifs divers. Mais en outre dans un monde ouvert ,il faut que les intérêts des uns et des autres soient mieux « balancés » qu’ actuellement .Sous la transition éclairée, les opérateurs du marché, partout protégés comme tels qu’ils soient donc résidents ou non-résidents, entrent de plus en plus en contact et aussi en concurrence partout. Dans ce cadre, beaucoup de décisions, entraînant des changements, sont prises pour être compétitif partout où l’on investit, restructure, fusionne, crée des alliances, utilise des réseaux, etc…. Dans la suite du texte, la différence entre compétition et concurrence sera précisée car cela est important .Les changement au motif de compétition ou de concurrence ne doivent pas être confondus. Or, ils le sont au profit de la concurrence.
  4. Le «  knowledge age ». Les décisions de changement ne sont pas prises au seul motif de compétitivité. Une autre transition y conduit aussi. En effet, la nature de la croissance a  changé étant devenue de plus en plus dépendante de ressources dites immatérielles, c’est-à-dire de dépenses en R-D, capital intellectuel ciblé, PC, logiciels, marketing, conseils en excellence diverse selon la définition appliquée par l’O.C.D.E. afin de créer de la valeur par l’innovation.  Ces dépenses, en outre, peuvent graduellement être achetées là où les opérateurs du marché le décident puisque les marchés du monde sont ouverts. Dans cette transition, les cerveaux,  en fait certains d’entre- eux, importent davantage que les muscles quelles que soient leur abondance et qualité. Cette transition est aussi un age nouveau, les Anglo-saxons l’appellent  le « knowledge age » et les Français la « société de la connaissance » ou encore l’ « économie du savoir » ce qui pourtant n’est pas pareil.  La nouvelle économie qui est ainsi née  d’activités économiques induites est marquée par une logique d’emboîtement de deux vagues interactives qui changent les choses, à savoir : un age dit de l’information  et la communication bien en cours et un age de valorisation de l’information à son début. Ce dernier peut renverser les contraintes, les risques et les souffrances des autres transitions ou ages en permettant de multiples inventions d’avenir meilleur pour beaucoup de gens, partout, pour peu qu’on l’y aide.
  5.  Bien qu’il soit bien en cours, l’age de l’information pose problème dans sa compréhension collective profonde. Dans cet age, les frontières entre l’objectif et le subjectif sont floues. En effet, l’information imprègne les esprits et la réaction induite est le produit d’un sujet  qui est déformé par elle car  il est aussi une réalité culturelle. Il s’agit d’un choc important car portant sur la modalité d’interprétation du réel. Il renvoie à Descartes et son « je pense donc je suis et c’est dans cet état que j’observe le monde et produis les connaissances ».Ainsi on peut dire que toute information est une intoxication existentielle !Que dire alors quand l’intoxication volontaire devient une stratégie de capture de marchés. En effet, quand tout le monde ( en caricature car c’est loin d’être le cas à ce jour même dans les pays développés)  accède aux informations, la stratégie de maintien d’un avantage compétitif  réside dans la communication du sens  à donner aux informations partagées que  certains arrivent à  organiser. C’est selon Sun Tzu :l’ « Art de la guerre  » . Or, la croissance ou plutôt sa puissance mondiale renvoie à la guerre puisque les acteurs ne sont pas en compétition (recherche commune) sportive mais en concurrence (rivalité).La concurrence est une diffusion d’inégalités alors que la compétition vise l’excellence entre des acteurs qui ,au départ ,ont tous des points communs (exemple : une course. Ils ont tous des chaussures, ont été entraînés et bien nourris…)
  6.  Développement durable. Mais cela n’est pas tout. Il faut aussi décider de changer pour que la croissance soit durable c’est-à-dire fondamentalement compatible avec la vie de l’espèce humaine. On parle alors d’un age du développement durable (sustainability). Il est marqué par un changement climatique toujours controversé mais de plus en plus fondé sur des paramètres scientifiques mesurés par une commission mondiale d’experts.
  7.  Insécurité terroriste. Et enfin, depuis le 11 septembre,  mais de façon symbolique seulement car les ombres du passé pesaient déjà sur l’avenir avant cette date, il y a aussi un nouveau motif au changement : réduire l’insécurité venant du terrorisme  de fondamentalistes religieux dans le village planétaire. A l’arrière plan de ce motif pourrait bien se profiler le sommet d’une gigantesque transformation à aider, à savoir : organiser le pluralisme planétaire et la citoyenneté  afin de construire un nouvel ordre mondial diffusé plus démocratique et plus juste de manière effective. Dans ce cadre, les circulations interactives, qui engendrent diverses formes de rejet, du  terrorisme, seraient attaquées à leurs racines.
  8. Vulnérabilité objective et subjective. On ne peut renforcer la démocratie libérale sans agir sur son contexte mondial du fait des ouvertures du monde et des perméabilités qui sont ainsi induites. Il n’y a plus d’espace protégé. A la limite on peut dire qu’à toute politique nationale envisagée, il y a aujourd’hui un pendant extérieur. Il y a là un des axes de la complexité des vulnérabilités et donc des réponses à y apporter. Le regard des autres est aussi à prendre en compte avec celui des siens. C’est difficile  car chacun vit dans ses paradigmes (l’ensemble de ses représentations aux fondements communément admis et faisant pouvoir intellectuel, communicationnel et institutionnel, étatique) et donc les rhétoriques expliquant que l’on peut faire l’ « économie » de cette gymnastique mentale sont porteuses. En regardant ainsi les  vulnérabilités , soit par leurs reflets dans les miroirs mondiaux, on peut aussi arriver à une autre lecture du terrorisme celle de l’utilisation des « fous de Dieu » au motif de renversement de la démocratie libérale pour la remplacer par un autre ordre politique. Certains critiqueront cette lecture mais elle a au moins un  préalable en Italie dans les années 70. Et puis cette double lecture éclaire aussi les difficultés de réformer sous incertitude de compréhension …des stratégies développées sous les transitions. Et dans ce cadre , sous des habitudes , dont de partage pour résoudre les conflits, qui rendent confuses les responsabilités en les recouvrant.  Il n’y a sous ces éclairages  pas d’objectivité aux transitions en cours. Les observateurs sont les acteurs  et les responsables! C’est dans ce cadre que les informations sont collectées et triées pour être mises en circulation et que les politiques sont décidées selon les majorités. En fait c’est cela vivre dans une société !