Croissance,
information, savoir et sécurité :
vulnérabilité des démocraties libérales et nouvel ordre mondial.
M.-P.
Verlaeten - http://www.arenotech.org
C.I.S. ( Centre international de l’économie mondiale des
savoirs)
Premier trimestre 2003
D. Agir dans les pays en voie de développement :
Croissance, identité culturelle, pauvreté, santé, progrès, sécurité
- Croissance nouvelle. La nouvelle
politique doit aussi être plaidée au niveau du village planétaire. Il n’y
a pas seulement un enjeu de croissance mais aussi d’amélioration du climat
relationnel entre les civilisations de ce village. Ici aussi se trouve un
pilier de réduction de l’insécurité en tendance et de la vulnérabilité extérieure
des démocraties libérales. Essayer de faire de la croissance avec les savoirs
locaux, c’est revaloriser les cultures dans lesquelles ils sont comme des
plantes dans un jardin. Le terrorisme religieux n’est alors plus le seul
qui explique comment cultiver le jardin. Quand des savoirs ne permettent pas
de vivre dans une culture celle-ci est dévalorisée ? Surtout quand la médiatisation
met en relief les succès des autres cultures en évitant d’indiquer que s’y
trouvent aussi des pauvres et des exclus. Et à la longue, cela génère des
crispations identitaires ( à tors ou à raison) qui peuvent être dramatiques.
Le ciel planétaire peut alors se couvrir de nuages dont il est de plus en
plus difficile de se protéger. C’est la situation aujourd’hui. Bien sûr des
mesures sont prises mais rien ne se règlera par la force seulement. Il faut
arriver à mettre les acteurs autour de la table pour partager comme
un grand festin, un nouvel espoir car les cultures ne sont pas
des bibelots exotiques. Pour se faire, il faut un grand plan d’aide au
développement des savoirs. Plus précisément il faut redéployer l’aide
des pays développés en faveur des autres pays vers l’éducation et la formation
de leurs citoyens et cesser d’aider certains régimes ou groupes en place parce
que les intérêts de certains dans les pays développés y sont sensibles.
Il ne s’agit pas d’une nouvelle forme d’ingérence. Il s’agit d’obtenir
des opérateurs des pays développés qu’ils ne soient plus des acteurs de la
corruption chez les autres, ni de la guerre et aussi parmi les responsables
de biais dans les allocations de ressources ( rares) de ceux-ci.
- Pour leur croissance les pays en voie de
développement ont aussi besoin de transferts de techniques et d’investissements
étrangers. Ils sont à l’évidence favorisés quand le climat général dans ces
pays s’améliore et, qu’en outre, les étrangers y ont des garanties légales
de pouvoir décider de façon libre. Mais être chez les autres oblige aussi
à prendre ces autres en considération autrement qu’en termes de marchés rentables.
Jouer cet isolement ne mène pas loin. Or, c’est souvent ce qui a été décidé
dans le passé. On a ainsi pensé à la mobilité des capitaux et la fluidité
continue des informations pour faire la croissance rentable des pays développés
en oubliant la mobilité du travail au motif d’un vivre mieux et avec plus
de dignité. On y pense beaucoup en Europe, il faut aussi y venir pour
le reste du village. Les migrations de population sont aussi la preuve
du courage de plus d’un voulant s’en sortir même si c’est aussi une question
sensible pour certaines opinions publiques dans les pays développés. Cette
question envisagée au niveau international peut surprendre. Elle débouche,
en effet, sur une base plus solide pour discuter des normes sociales c’est-à-dire
d’une harmonisation du cadre de la concurrence réduisant celle- ci entre
tous les travailleurs flexibles et partout. Aujourd’hui, il faut donc être
capable de penser la croissance et le progrès en termes de mobilité générale
des facteurs de production dont le travail et le capital. Il faut y penser
d’autant plus que les pays développés bénéficient de la mobilité des mieux
qualifiés des pays en développement. Dans l’avenir les flux de population
donneront un avantage de population et richesse aux E.-U. comparés à l’Europe (
en 2050, il y aurait une population américaine de 550 millions comparée à
une Europe de 360 et les E.-U. seraient deux fois plus riches que l’Europe,
leur population serait aussi plus jeune). Discuter de la mobilité de façon
générale conduit à essayer de la mesurer en gains et coûts et c’est alors
que l’on peut comparer ses résultats à ceux de la diffusion de normes sociales
dans ces pays. En fait ce qui précède revient à envisager le développement
comme une poupée russe, c’est-à-dire comme un emboîtement de synergies ayant
des contextes spécifiques, comme une globalité donc et, non, une somme venant
d’un modèle unique de coûts prix contexte en cours de constitution. Le
développement de ce point de vue applique la maxime de Diderot :
«… sans cesse sur le métier remettez votre ouvrage.
- Scénario
de puissance. Ce qui vient d’être mis en lumière et le terrorisme
qui règne actuellement dans le village, conduisent certains à envisager une
« gendarmerie mondiale » sortant de deux scénarios, à savoir :
un pouvoir uni-polaire ou un autre pouvoir. Dans le premier cas , on pense
aux E.-U. car il s’agit de la première puissance militaire mondiale en plus
d’être la puissance potentiellement la plus forte en information et communication
et dépenses en R-D. Dans le second, on dit qu’en fait la puissance dans
le monde actuel où règne un « global and informational age » est
distribuée dans une structure complexe. Selon J. Nye, elle ressemble à un
jeu d’échec à trois dimensions. Au sommet, il y a les E.-U., la super- puissance
militaire qui a des missiles intercontinentaux et des forces navales et aériennes
en plus que d’intervention au sol. Elle a aussi le plus gros potentiel d’information
communication espionnage. Au milieu, le pouvoir économique est multipolaire.
Il est en effet partagé entre les E.-U., le Japon et l’Europe, qui font ensemble
les deux tiers de la production mondiale, et un quatrième joueur, la Chine.
A long terme la Russie s’ajoutera au groupe. A ce niveau, les E.-U. n’ont
pas l’hégémonie et sur le plan des dettes ils sont dépendants des autres puissances
de même qu’en ce qui concerne la régulation des flux financiers. Enfin au
troisième niveau, il y les relations transnationales et leurs acteurs qu’il
s’agisse de banquiers, terroristes ou pirates électroniques ou des autres.
Là le pouvoir est dispersé et largement en dehors d’un contrôle important
des Etats. Or, tout s’y achète.
- Avec l’échiquier éclairé,
on ne parle plus d’hégémonie mais de stratégie d’occupation de l’espace
mondial à moindre coût comme au jeu de gô. Une telle stratégie a été
appliquée dans le passé : vivre dans les rêves des autres. Elle l’était dans
un clair-obscur qui ne dérangeait pas car il était partagé. Ce n’est plus
le cas aujourd’hui. C’est même le résultat premier du terrorisme religieux :
faire plus directement ressortir les choix ou encore les camps. Dans ce cadre,
le maintien dans le camp de l’ «Ouest »( celui des E.-U. plus clairement
dit ) risque de poser des problèmes à certains gouvernements des pays en voie
de développement et à leurs élites face à leurs opinions publiques. Donc si
l’alliance est maintenue , elle devra être assortie d’une distribution nouvelle
pour réduire la contestation mais toujours avec un pouvoir fort donc s’appuyant
sur les forces armées .En outre, l’ « Ouest » doit toujours
maintenir une peur d’intervention . Dans ce cadre, selon E.Todd, la puissance
qui mène le jeu doit toujours veiller à ce qu’aucune autre grande puissance
économique ne se fâche donc que ces puissances aient quelque chose à gagner
à sa stratégie de peur orchestrée mais sans aussi perdre la face devant leurs
opinions publiques . Aujourd’hui , c’est le cas. Certaines y gagnent des flux
financiers et ou une marge de manœuvre plus large pour régler des problèmes
intérieurs. En outre, la puissance chef d’orchestre doit toujours gagner les
guerres dans lesquelles elle est susceptible de se lancer. Donc elle attaquera
plutôt des petits ennemis que des grands. Il faut aussi qu’elle laisse quelques
occasions de conflit si non elle perd sa raison d’être. Donc elle n’a pas
intérêt à régler les problèmes. Il vaut mieux entretenir un certain pourrissement !
Dans les pays en voie de développement , en cas de divorce entre les élites
et le reste de la population, car les efforts d’alphabétisation et de réduction
du nombre d’enfants par femme poussent vers la démocratie libérale ou si certaines
élites renâclaient, il resterait toujours la solution du retour aux anciens
circuits de pouvoir pour conforter la position des gouvernements. Par exemple
les chefs de tribu et les conseils qui les rassemblent. D’autant plus facile
à prêcher qu’il a été amorcé dans les démocraties libérales via les régions.
Dans ce cadre, les puissances rivales de la puissance militaire s’effritent
par diversités régionales et polarités y relatives à piloter. Un tel scénario
de pouvoir n’est pas invraisemblable. Il est coûteux pour être gérable et
sa charge mal répartie. En effet, la puissance militaire paie les dépenses
de défense donc induit de la croissance par keynésianisme militaire et les
autres paient les autres dépenses !L’Europe ne pourra pas y participer
longtemps car elle a besoin d’argent pour renforcer la cohésion et la cohérence
démocratiques sur un espace politique élargi aux inégalités de revenus accrues
de même que les diversités humaines. En outre, cet espace est poreux. Le Japon
ne peut pas payer non plus.
- Revoir
le cadre multilatéral. Dans le cadre du jeu d’échec éclairé et
de sa suite en gô, il faut réduire les failles pour stabiliser les vulnérabilités
et ensuite les réduire. Aucun scénario de gendarmerie n’y parviendra facilement
c’est-à-dire en mettant exclusivement l’accent sur la sécurité. En plus les
opinions publiques des pays riches ont encore des capacités de mobilisation.
Elles ne veulent pas la guerre larvée. En outre, elles ne supporteront pas
les coûts à répétition même si la guerre est un keynésianisme réel. Il faut
en effet de plus en plus d’argent pour les retraites, l’éducation et la formation,
la protection contre les maladies etc. Il faut prendre le mal à ses racines
même s’il faut aussi agir directement sur la sécurité mondiale. Cela débouche
sur un nouveau dialogue planétaire via les N.U. Mais dans le doute ambiant,
partout présent et les avantages immédiats de la gestion des peurs, il devra
déboucher rapidement. Il doit monter en importance rapidement chaque fois
que cela est possible mais toujours avec crédibilité. Par conséquent, il devrait
déjà avoir des influences sur les décisions marquant les accords espérés de
Doha ou celles du sommet mondial des N.U. sur la société de l’information
qui se tiendra en deux temps en décembre 2003 à Genève et en 2005 à Tunis.
Le dialogue attendu doit déboucher sur des réflexions et des décisions pour
revivifier le cadre multilatéral actuel c’est-à-dire ses institutions.
Il faut redéfinir les responsabilités et « préséances » des
unes et des autres. Revenir aussi sur leurs moyens non seulement financiers
mais aussi d’obtention par les pays signataires du respect de leurs engagements.
Seule l’O.M.C. a actuellement des tribunaux faisant respecter ses accords.
Il faut une architecture claire de responsabilités, d’objectifs et de moyens.
Aujourd’hui, il y a des institutions qui sont là presque pour faire joli
et d’autres qui, à elles seules, synthétisent tout le système ou quasiment.
Cette situation est préjudiciable car elle nuit à la prise en compte des dimensions
du développement et elle est ainsi un facteur d’insécurité et de vulnérabilité
démocratique.
- Démocratie diffusée.
Il faut non seulement un nouveau dialogue mais aussi arriver à dialoguer
mieux et de façon plus systématique avec les forces de la démocratie partout.
La démocratie ne peut être dans la rue ! Cela est aussi vrai pour
les pays en voie de développement. En outre, dans ces pays elle ne peut rester
un rêve créateur de cauchemars pour entraîner sur de nouveaux chemins de rédemption.
La démocratie à aider et défendre passe par un renforcement du dialogue avec
les forces de la démocratie qui sont dans les pays en voie de développement.
Avec elles, les besoins des citoyens sont rendus plus lisibles et, en outre,
l’offre disponible sur le terrain pour les rencontrer aussi. Il y a là un
gisement de possibilités pour enfin inverser les tendances de la pauvreté.
En outre, c’est dans ce cadre, qu’il convient de développer une réflexion
sur la valorisation des actifs des pauvres ainsi que l’économiste de Sotto
l’a proposé. Il y a différents pauvres. Certains ont des terres mais qui ne
peuvent leur servir à emprunter car ces actifs ne sont pas éligibles étant
mal exprimables en termes de propriété individuelle. Si cela était « corrigé »,
les pauvres seraient moins pauvres et plus influents face à leurs pouvoirs
politiques. Il ne s’agit que d’un exemple mais qui fut appliqué aux E.-U.
dans leur passé. Il y en a d’autres. En plus, il convient d’aider les pays
en développement à se doter de politiques stables de santé publique.
C’est le cas dans nos pays. Cela doit le devenir partout car on ne peut continuer
à accepter une hiérarchie de valeur dans la vie humaine. Ce qui précède indique
qu’il convient de lancer une réflexion sur la globalité du développement
car celui-ci ne s’arrête pas aux potentialités des échanges. C’est dans
cette globalité que se trouve le progrès non seulement économique
mais celui de l’homme tout aussi désirable. C’est dans ce cadre
qu’il convient de poser les bases d’un partage de responsabilité pour un développement
durable non de quelques-uns mais de tous car tous sont dans le même bateau !
En agissant ainsi on travaille pour la paix, un fameux rempart contre l’insécurité,
ses manipulations et intoxications. Quel beau devenir pour ce troisième millénaire !