Colloque « Europe et Entreprises »
Atelier "Réseau européen
des Villes Numériques"
Lyon, 21-22 novembre 2002
TERRITOIRE
ET GLOBALISATION EN ESPAGNE
PAMPLONA, BARCELONA, VALENCIA, LOGRONO
Les collectivités territoriales espagnoles revisitent le paradigme de l’innovation territoriale
Laura Garcia Vitoria
Présidente d’ARENOTECH, Responsable scientifique du Réseau européen des Villes Numériques
« A la suite de Thomas Kuhn qui en a fait l’analyse, on peut distinguer quatre constituants principaux d’un paradigme : une vision globale, une boîte à outils théoriques, un savoir-faire professionnel et des liens avec l’environnement social » [1].
Si l’on adopte une telle définition d’un terme présentement banalisé à l’extrême, le paradigme de l’innovation à l’échelle d’un territoire - champ symbolique s’il en est de la globalisation - fait l’objet aujourd’hui, de manière tout à la fois implicite et discrète, d’un véritable examen au travers d’un certain nombre de manifestations qui viennent de se tenir ou qui se préparent en Espagne.
Car ce sont bien les quatre constituants que l’on vient d’évoqués qui font l’objet d’une réelle mutation tout à la fois culturelle et économique.
Les exemples récemment analysés lors de ma communication de Saint Raphaël au printemps dernier [2] en illustraient au demeurant déjà très largement les principales orientations [3].
Une nouvelle culture du partage entre acteurs régionaux européens est-elle née à Pamplune ?
Pour de nombreux intervenants, la culture du partage a été mise au premier plan, en apparaissant clairement comme une condition indispensable du transfert de connaissances entre territoires et de la création d’environnements propices à l’innovation.
On n’a pas assez évoqué - peut-être parce qu’inattendues aux yeux de certains - les conclusions qui ont été celles de la semaine espagnole de l’innovation qui a réuni à Pamplune en juin dernier une centaine de représentants des groupes de projets en matière d’innovation régionale d’une part et de la Direction de l’innovation de la Commission européenne représentée notamment par Francisco Fernandez d’autre part.
Parmi les principaux paradoxes apparents d’une telle culture du partage sur laquelle insistent tant les acteurs territoriaux espagnols, un groupe de travail a ainsi souligné combien la diffusion de l’information devait constituer l’un des tout premiers stades d’un projet.
A ainsi également été affirmée lors de cette réunion de Pamplune l’importance de la participation d’acteurs extérieurs au projet.
De même, on a noté que la communication établie par le biais des associations de PME et des ONG devait servir de base de départ.
Ces trois points montrent que c’est d’une nouvelle génération d’intra-preneurs et d’intra-preneurialisme - démarche entrepreneuriale susceptibles d’ajouter de la valeur aux compétences internes d’un groupe - dont une démarche territoriale innovante a besoin.
En termes de vision globale, cette culture du partage (réellement vécue, gérée et assumée au quotidien, et pas seulement évoquée) constitue un apport majeur des mutations technologiques de ces dernières années.
Nouvelle génération, car la rupture apparaît pour beaucoup trop forte avec des pratiques encore trop souvent existantes (et au demeurant parfaitement compréhensibles) d’une culture du secret et de la main mise sur l’information.
L’expérience catalane : l’innovation comme fille du territoire
Un récent article publié dans Innovation et transfert technologique le souligne sans ambages : « l’expérience catalane démontre que la création d’un environnement propice à l’échange d’idées entre l’industrie, les centres technologiques et les chercheurs est un mécanisme plus puissant pour développer de nouveaux modes de pensée que les approches traditionnelles basées sur l’apport de fonds ».
En matière d’outils conceptuels, et ce comme à l’habitude, avec un réel acharnement passionnel jusqu’à l’excès, le monde catalan fait aujourd’hui la démonstration de la force de l’environnement culturel dans la genèse et la gestion des processus de l’innovation.
Une analyse de l’expérience catalane en la matière vient d’être menée, présentée et publiée dans une étude relative à la politique de l’innovation menée par la direction générale des Entreprises de la Commission européenne, sous l’égide notamment d’Alain Quévreux (ANRT), avec la participation de Raimon Albiol, de ses collègues du CIDEM (Centre d’innovation et de développement d’entreprises -) et de l’association Plan stratégique de Barcelone.
Le Parc scientifique de l’Université de Barcelone incarne l’approche catalane de l’innovation qui privilégie le développement de réseaux et de partenariats forts, et bien évidemment surtout la diffusion de connaissances.
Le système d’innovation catalan laisse également présager un rôle élargi pour l’urbanisme dans la diffusion des connaissances [4].
Un des objectifs du plan économique et stratégique pour Barcelone vise à la création d’une « terre d’innovation constante » en regroupant l’ensemble des compétences autour d’un même foyer. C’est cela aussi, une économie fondée sur la connaissance.
Un réseau de « tremplins technologiques » a de même été mis au point pour les entreprises crées par essaimage des universités, permettant aux chercheurs d’être aidés dans la transformation de leurs projets en plans de développement.
Bref, comme le souligne l’auteur du rapport, « les gens sont encouragés à faire ce qu’ils veulent. On se contente de leur fournir les ressources additionnelles nécessaires pour la mise en œuvre ».
Si la Catalogne l’exprime avec plus de force et de conviction qu’aucune autre région, c’est là un processus que l’on retrouve dans d’autres contextes culturels, et l’on ne peut s’empêcher de penser aux collectivités finlandaises que nous avons eu l’occasion d’analyser lors de notre participation à la journée franco-finlandaise organisée il y a de cela un an à Tampere. De manière surprenante peut-être, on peut retrouver entre les deux pays un certain nombre d’attitudes et de stratégies relativement proches.
L’exemple de Lahti, au nord d’Helsinki, en est une illustration forte.
La région était plongée dans une profonde dépression - quasiment tout au long de l’ultime décennie du siècle dernier - d’un environnement économique pour l’essentiel basé sur la fabrication traditionnelle de mobilier et les constructions mécaniques.
Surtout, la collectivité ne possédait pas de véritable université locale, alors que les entreprises peinent à trouver les idées nouvelles nécessaires à un processus d’innovation sans l’appui d’universités, de laboratoires de recherche et de services high-tech.
Un projet de stratégie régionale d’innovation a été mis sur pied et porté par Neopoli, un centre technologique régional. On sait que l’une des causes premières d’un déficit en matière d’innovation résident souvent dans un manque d’expertise dans la préparation des plans de développement [5].
Un service de gestion de l’innovation a été crée - Innopipe -, hébergé par le centre local que possède à Lahti l’Université technologique d’Helsinki, structure complétant l’action des centres de technologie. Innopipe soutient aujourd’hui entre 80 et 100 projets par an, qui durent de 3 à 12 mois environ.
Ce qui a fait surtout la différence est un centre d’inspiration, qui encourage une réflexion tournée vers l’avenir. Il s’agit d’un lieu où les gens peuvent se rencontrer pour brasser des idées, élaborer des plans de développement ou des campagnes marketing. C’est une sorte de guichet unique où les gens reviennent autant de fois qu’il le faut. L’on ne peut que constater qu’un tel dispositif territorial a redonné une réelle confiance à l’ensemble des acteurs territoriaux.
Mais revenons à l’Espagne, et bien évidemment à Valence à la force de ses savoirs-faire en matière d’usage des infotechnologies.
Une campus - party d’internautes à Valence destinée à échanger les expériences
La plus grande manifestation au monde consacrée aux internautes s’est tenue cet été à Valence - ville numérique s’il en est -, avec notamment une importante participation européenne et sud-américaine.
La manifestation, organisée notamment par Yolanda Rueda, a été largement soutenue, dans le cadre du programme « Internet pour tous », par le Ministère espagnol des sciences et technologies représenté par Borja Adsuara, directeur général auprès du ministère, chargé du développement de la société de l’information.
On ne reviendra pas ici sur l’analyse détaillée des stratégies mises en œuvre par la Généralité de Valence : on se reportera à notre communication présentée à Nice en début d’année [6]. Si ce n’est pour souligner combien, au travers notamment du projet Infoville élargi et développé aujourd’hui à l’échelle de plusieurs collectivités territoriales européennes, les nouveaux savoirs-faire, que l’on peut observer aujourd’hui non seulement dans la capitale de la généralité, mais à l’échelle de plus de 200 villes et villages, peuvent faire aujourd’hui figure de références. Ce n’est donc nullement un hasard d’y retrouver une manifestation telle que celle qui s’y est déroulée en août, symbolisant là encore des années d’expérimentations et de regards pragmatiques sur une région qui a véritablement voulu inventer - au travers d’échanges multiples et d’une totale ouverture aux régions européennes partenaires - un ensemble de techniques de gestion de l’innovation territoriale.
La réunion en juin dernier du Réseau des Régions Innovantes d’Europe à Statford-upon-Avon a démontré, au bout d’une centaine de Projets de Stratégie Régionale d’Innovation (RIS) développés au cours des huit dernières années, l’ampleur des résultats de tels échanges, en montrant que les partenariats régionaux constituent à l’évidence le moyen le plus efficace pour développer la capacité d’innovation d’une région. Ce sont d’ailleurs elles qui ont permis de modifier l’orientation stratégique de la politique régionale en Europe, l’amenant à passer des infrastructures matérielles à des facteurs moins tangibles, mais sur lesquels se fonde néanmoins la prospérité induite par l’innovation.
Pour reprendre une image fréquemment utilisée, nous passons en quelque sorte de la faculté de décider de la construction d’une route à celle permettant la construction d’une capacité d’innovation. Et ce à travers les partenariats public-privé, les regroupements, les coopérations avec le monde universitaire.
Ce qui est important aujourd’hui à l’échelle d’une collectivité territoriale, c’est d’abord et avant tout aider à développer une myriade d’actions complexes à orientation technologique.
Quatre régions européennes sur cinq auront ainsi au début de l’an prochain leur propre programme régional d’actions innovatrices. Sur la base de l’expérience de Valence, ce sont de nouvelles approches de la politique régionale qui se voient par là-même définies. Au-delà de toutes les coopérations, cette culture de l’innovation dynamique se doit d’être autonome, générée et conduite par l’essence même des forces d’un territoire, comme cela a été souligné à propos de la Catalogne.
La région pensante
Michaël Busch (Direction Générale des Entreprises de la Commission) souligne qu’au-delà des développements technologiques, il y a naturellement les facteurs humains : « L’innovation naît dans l’esprit des personnes créatives. Donc, les structures qui facilitent et stimulent la créativité et la collaboration sont essentielles ». Ce sont donc qu’il convient à l’évidence, de mettre en place.
La région pensante en ce cas est celle qui mobilise toutes les composantes du potentiel qui est le sien. Celle qui sait réinventer ses propres processus d’innovation sans pour autant oublier naturellement sa propre histoire.
C’est ce que devrait tenter de monter au printemps prochain la ville de Logrono au travers d’un nouveau rendez-vous d’acteurs territoriaux.
Le rapport à l’environnement social - quatrième composante d’un paradigme - constitue ici clairement l’axe majeur, au travers notamment de l’action de Fundarco, fondation régionale pour la société de l’information.
Nous avons évoqué récemment, à l’occasion d’une intervention au 6e congrès de culture européenne de Pamplune, le nouveau rapport des territoires qui les rend eux-mêmes producteurs de connaissances.
Aussi la formule utilisée par le représentant de la Commission européenne recouvre-t-elle très largement ce à quoi entendent aboutir maintes collectivités territoriales espagnoles : des « villes pensantes » qui gèrent la force de leur identité en la partageant. La production de savoirs et la création de connaissances apparaissent ainsi comme le nouvel horizon de l’aménagement économique et culturel des territoires et qui en sera également la véritable plus-value.
Nous le disions, c’est bien le paradigme même d’innovation territoriale qu’elles entendent revoir. Par là même, elles n’oublient pas l’œuvre de Quintilien, enfant de la Rioja dont Logrono est la capitale et éminent compatriote de la rédactrice de ces lignes.
[1] D’après Jean-Yves Caro, Dictionnaire des sciences économiques, PUF, 2001.
[2] La parution des actes reprenant cette communication et l’ensemble des analyses présentées est prévue pour l’automne.
[3] Plusieurs autres articles sur ces questions peuvent être consultés sur notre site portail : www.arenotech.org.
[4] Nous y reviendrons plus longuement dans un séminaire qui se tiendra à Orléans l’an prochain.
[5] Témoignage de Matti Lintuniemi (Université technologique d’Helsinki).
[6] A l’occasion de Cyberville. La communication peut être là encore consultée sur www.arenotech.org.