Lyon,
Palais des Congrès, 20 octobre 1999
COLLOQUE France - USA
UN WEB FEMININ, PLURILINGUE ET VECTEUR DE PARTAGE
Introduction
L’imagerie mentale et publicitaire du Web - toute l’imagerie marqueting en réalité, un marqueting quasi viral - se développe au rythme des appropriations tant commerciales que sociales. Au travers de son analyse, apparaît toute une série de caractéristiques dans les usages et la perception d’Internet en France.
C’est à un tableau de ces représentations que je souhaite vous convier.
De telles représentations reflètent, et c’est la raison de l’intérêt que nous leur portons, les codes culturels de la société informationelle en voie de constitution, codes qui sont amenés à déterminer les comportements, voire de futures institutions d’une société repensée et refondée.
Pour Manuel Castells, professeur de sociologie à Berkeley, et dont je vous propose l’ouvrage L’ère de l’information comme fil conducteur de notre présente réflexion, l’un des enjeux majeurs de la société informationnelle est l’émergence d’identités - projets potentiellement capables de reconstruire une société civile nouvelle. Or, ceux qui les expriment doivent être capables précisément de mobiliser une symbolique basée sur ces mêmes codes culturels.
Mais il me faut vous prévenir : le tableau riste de heurter les âmes sensibles. Non que je compte mobiliser à cette fin des schémas visuels particulièrement licencieux - au risque en même temps de vous décevoir, ce ne sera pas du tout le cas -…
Mais le paysage qui apparaît tout au travers de ces représentations nous en donne une vision que nous n’avons guère l’habitude ni d’entendre, ni de proposer.
Les vieux empereurs du commerce s’avèrent bien les dignes héritiers du Bas-Empire romain, pensant contrôler le limes à coups de légions. Mais l’imaginaire gagnante est toute autre : l’image d’un web féminin qui se joue du linguistiquement correct gagne du terrain, le plurilinguisme progresse et de nouveaux modèles apparaissent qui laissent pantois les représentants d’institutions d’un autre âge, cramponnés sur ce qui leur reste de privilèges, l’air incrédule, s’interrogeant sur ce qui a bien pu se produire.
C’est ce spectacle-là du Web que nous observons au sein de notre Club d’Analyses prospectives.
1 - Le Web féminin.
A)
La prise en compte de l’image de la femme sur les réseaux participe d’une problématique
bien plus large. De plus en plus, notre propre réalité - notre propre existence,
matérielle et symbolique - se trouve totalement immergée dans les images virtuelles
et les simulacres : les symboles ne sont donc plus seulement, sous l’effet
notamment d’Internet et des médias électroniques, des métaphores , mais
une réalité vécue. C’est ainsi qu’il convient d’accueillir les images ici
évoquées.
B) Dans un contexte d’effacement généralisé des intermédiations, l’image de la femme interface - vous n’aurez pas manqué de l’observer - se fait omni-présente à travers l’imagerie périphérique d’Internet et des réseaux.
Prenons quelques exemples.
C) Quelques chiffres d’abord relatifs à la présence des femmes sur le réseau.
Une étude de Commercenet / Nielsen Media Research diffusée cet été montre que la part des femmes réalisant des achats en ligne est passée en douze mois de 29% à 38%.
Au-delà même des chiffres, bien d’autres facteurs ont été évoqués en la matière par la conférence qui s’est tenue au printemps dernier à Düsseldorf sur la femme dans la société de l’information.
D) Ces exemples s’avèrent au demeurant d’excellentes illustrations d’un nouvel horizon culturel global, transcendant les images mêmes circulant sur le Net et dans sa périphérie.
Par exemple, « valeurs et intérêts dominants sont élaborés sans référence ni au passé, ni à l’avenir. Toutes les expressions, celles de tous les temps et de tous les espaces, se mélangent dans le même hypertexte » souligne Castells.
Voyons ce que cela devient au détours d’un marqueting qui ne craint pas de s’affirmer. On ne résistera pas au plaisir de citer un extrait du nouveau magazine « culturel » publié par la FNAC (EPOK, novembre 1999) : « Jeanne et Lara, Wonder Women ». Un rare sommet de débilité rhétorique :
« Nul ne peut dire si le XXIe siècle sera effectivement féminin. Mais cette fin de millénaire l’est sans doute : les deux grands héros du moment sont des héroïnes. Jeanne d’Arc et Lara Croft, les deux femmes-combats, n’y vont pas de main morte avec les anglois et les monstrois. De Jeanne, on suivra en novembre l’épopée adoptée sur grand écran par Luc Besson. Quelques jours plus tard, Lara fera frétiller nos joysticks en se lançant dans de nouvelles aventures. Si la Pucelle d’Orléans et la bombe en 3D ont en commun une certaine pugnacité, elles n’ont pas les mêmes valeurs. Chez Jeanne, c’est l’abnégation qui prime, l’idéal politique et collectif qui passe avant soi - au risque d’y perdre sa féminité, et, ce qui est plus grave, sa vie. Lara, elle, est le symbole du nouveau féminisme anglo-saxon, le « girl power » : individualiste, elle se bat pour s’imposer face à des hommes qui sont tous des monstres. Il s’agit non seulement de survivre, mais d’être la meilleure, tout en restant sexy. Alors, êtes-vous plutôt Jeanne ou plutôt Lara ? »
2 - Le Web plurilingue.
A) Les chiffres
indiquent clairement que telle sera réellement le cas dans les trois années
qui viennent.
· Les projections d’IDC Research - qui s’avèrent généralement parmi les plus fiables - montrent que les internautes européens seront passés de 45 millions aujourd’hui à 170 millions en 2003 : ils seront donc plus nombreux que les internautes américains. Pour un colloque comme le nôtre, cet après-midi, il s’agit là d’une donnée majeure pour notre débat.
· Le 3 juin dernier, le New York Times a publié un article consacré à la multiplication des sites en langues espagnole et portugaise. Les chiffres fournis par ce quotidiens sont des plus révélateurs. Un portail comme Starmedia accueille 20 millions de visiteurs parlant ces deux langues. N’oublions pas, sur un terrain comme celui-là, la place des 5 millions de latinos qui se connectent à partir des Etats-Unis. De manière générale, la presse américaine, vous le savez, s’inquiète du phénomène qui s’apprête à déchirer la robe sans couture de l’english only.
· Computerworld a ainsi publié récemment un article au titre en forme d’avertissement : « Sites web : préparez-vous à une majorité non anglophone ». Celui-ci cite les chiffres fournis par Computer Economics selon lesquels c’est dès 2002 que la majorité des internautes n’auront pas l’anglais comme langue maternelle. Le mensuel estime qu’une stratégie plurilingue s’impose donc au plus vite pour les sites anglophones.
B) Au-delà même de l’importance de l’espagnol et surtout du chinois, Nicholas Negroponte souligne surtout la place qui sera celle des langues minoritaires.
C) Les outils de traduction automatique commencent à relativement performants et devraient bientôt résoudre certaines des difficultés de ce plurilinguisme en ligne.
D) Mais il ne faut surtout pas oublier, vous en avez certainement tous fait l’expérience, qu’une simple traduction est loin de suffire. Il faut que le site s’adapte et participe pleinement aux particularités culturelles de ceux qui le visitent et l’utilisent.
Une telle considération s’avère évidemment essentielle dans le monde - et l’imaginaire surtout - du commerce électronique.
3 - Le Web facteur de partage.
A ) Ecartons d’abord toute naïveté, tout propos de café de commerce mondial.
Rappelons à ce sujet quelques propos récents.
·
Philippe Breton, chercheur au Laboratoire de Sociologie
de la culture européenne à Strasbourg, rappelle dans son ouvrage La parole
manipulée que « de nombreux théoriciens…ont construit un nouveau discours
d’accompagnement des nouvelles technologies, dont le contenu est éminemment
politique et idéologique ». Il montre bien au travers de son analyse comment
ces mêmes acteurs sont devenus les auteurs d’une « vaste entreprise »
destinée à « persuader les foules de l’intérêt qu’il y aurait à étendre
le secteur marchand à tous les secteurs de la société et à se débarrasser le
plus possible de toutes les structures de régulation collective qui ne relèveraient
pas de ce secteur, en premier lieu l’Etat ».
· Nombreuses sont les entreprises, pour Florence Amalou (Le Monde, 10 septembre 1999).qui « alimentent, depuis 1993, début de l’Internet commercial, un espoir collectif qui consiste à faire croire qu’en utilisant leurs produits, l’homme accédera à un monde meilleur, plus libre et plus égalitaire » Et il est vrai que des plaquettes consacrées à la démocratie électronique et au nouveau statut du citoyen sont précisément publiées par certaines d’entre elles. Ce constat, c’est aussi celui de Philippe Coste, chef du poste d’expansion économique français à San Francisco, à propos des entreprises américaines.
B ) Toutes ces positions expriment une volonté de prendre du recul qui n’est pas sans intérêt. Si en effet, on peut reconnaître, comme Joël de Rosnay le rappelait récemment à Hourtin, que « l’utopie actuelle d’un Internet égalitaire et libertaire va se prolonger dans beaucoup d’esprits, mais (qu’) elle ne correspond pas à la réalité », il faut aller plus loin dans l’analyse.
Manuel Castells fait là encore fort opportunément remarquer que la révolution informatique, on a trop souvent tendance à l’oublier, est contemporaine des mouvements sociaux et contestataires de la fin des années soixante et que « ces mouvements…ont amorcé le processus d’où est sortie la fracture fondamentale de toutes les sociétés actuelles : d’un côté des élites actives, culturellement autonomes, qui édifient leurs propres systèmes de valeurs à partir de leurs expériences vécues, et, de l’autre, des groupes sociaux de plus en plus incertains d’eux-mêmes, malheureux, privés d’informations, de ressources et de pouvoir, et qui, pour résister, se retranchent précisément derrière ces mêmes valeurs établies que les révoltés de 1968 rejetaient ».
On comprend dès lors que les nouveaux modèles de la net économie engendrés par la société informationelle en voie de constitution s’appuient justement sur des valeurs telles que celles du partage de savoirs (nous avons dit « partage de savoirs » et non « partage des savoirs ». Ces savoirs , ce sont ceux que nécessite cette net économie : le partage de savoirs l’alimente, lui est consubstancielle, allons même plus loin : elle lui est nécessaire.
C ) Sachant cela, nous nous retrouvons clairement devant toute une série d’enjeux.
· C’est l’enjeu en tout premier lieu de toutes les méthodologies que l’on regroupe aujourd’hui généralement sous l’étiquette de gestion de la connaissance. Cela dit, si « l’avenir est au partage des informations avec un référenciel commun » (Véronique Gillet, Computer Sciences Corporation), quel sera ce référenciel ? Que faudra-t-il prouver pour accéder à l’information et à la connaissance pertinente ?
· C’est, de même, l’enjeu plus largement ensuite de l’utilisation des intranet au sein des entreprises et des institutions. Et si l’essentiel des informations se limitait aux intranet de tous types, laissant au commun des utilisateurs une masse information difficile à gérer sans outils de recherche suffisamment sophistiqués, aux côtés de sites - vitrine déclamatoires et d’espaces d’achat ? Sur 3, 6 millions de sites sur Internet, 1,4 million ne sont pas visibles par l’internaute lambda : il y a là, c’est vrai, l’ombre d’un « fossé numérique extrêmement fâcheux.
· C’est l’enjeu plus encore de l’accès permis par les collectivités publiques aux réseaux, et ce au travers d’espaces multimédia intégrant toutes possibilités d’apprentissage et de création. Je renvois sur ce point à l’intervention d’André Loechel.
· Enjeu aussi pour ce qui est des communautés virtuelles sur le Web, qui devront dépasser les tentations d’utilisation commerciale.
D ) Pour y parvenir, une course à la transparence est lancée.
Un certain nombre d’outils devraient nous permettre de l’améliorer. On prendra trois exemples.
· Ainsi, la troisième génération d’outils de recherche (pensons au moteur de recherche CLEVER développé par IBM) est capable de détecter combien de liens pointent sur une page donnée : cela revient à mesurer la notoriété d’un site grâce à l’équivalent d’un sondage d’opinion de l’ensemble des internautes. Pour Michael Nelson, directeur du programme Internet chez IBM, on obtient ainsi une liste qualifiée des sites les plus utiles et les plus fiables. Il y a là un facteur potentiel d’aide au partage des connaissances, mais on imagine bien comment de tels outils peuvent être détournés de leur but.
· La norme XML permettra d’autre part, vous le savez, une réelle intégration d’outils hétéroclites, de programmes additionnels souvent incompatibles : c’est là potentiellement une véritable langue commune qui pourra là encore grandement faciliter les partages d’information. Cela dit, si les obstacles à la communication s’effacent, il restera à identifier encore plus la pertinence des contenus ainsi fournis.
· Autre vecteur d’un Internet facteur de partage, l’informatique diffuse qui commencera dans les mois qui viennent à en assurer la diffusion dans tout notre environnement, au travers notamment de communications sans fil. Incontestable facteur de partage, cela est évident, mais là encore sa diffusion peut être source d’ambiguïté.
Conclusion
Un
article récent de l’une des chercheuses les plus audacieuses du CNRS sur ces
questions, Clarisse Herrenschmidt (« Ecriture, monnaie, réseaux.
Inventions des Anciens, inventions des modernes », revue Le Débat,
septembre - octobre 1999) montre que toute transformation majeure de l’écriture
est contemporaine d’une transformation économique radicale.
On ne peut en aucun cas comprendre l’une sans l’autre. Les codes culturels - codes de valeurs, codes sexuels et linguistiques - que nous avons évoqué ici relèvent bien de cette double mutation majeure.
Nous avons évoqué le sociologue Castells à deux reprises, c’est avec lui que nous souhaitons achever nos propos autour d’Internet : « Une société peut être dite nouvelle quand il y a eu transformation structurelle dans les relations de production, dans les relations de pouvoir, dans les relations entre les personnes. Ces transformations entraînent une modification également notable de la spatialité et de la temporalité sociales et l’apparition d’une nouvelle culture… Des transformations multidimentionnelles sont bien en cours en cette fin de millénaire ».
Telle est selon nous l’essence de la net révolution. Et ce n’est peut-être pas par hasard que la dernière Université d’été de la communication a vu la création d’un e-party…