LA VALORISATION DE L'IGNORANCE,
une figure majeure pour l'économie comportementale
Laura Garcia
Vitoria
Jean-Marc
Vittori, dans l'une de ses récentes analyses publiées par
Les Echos, rappelle quelques figures bien connues de la vie économique
où les acteurs ne se montrent guère conscients de la totale
irrationalité de leur acte. Un parfait exercice neuronal pour l'été
que d'en établir une cartographie sommaire, histoire de la conserver
précieusement sur soi : d'ici à ce qu'elle serve pour la
rentrée... Nous y contribuons d'ailleurs bien volontiers en y ajoutant
quelques hauts faits de nos aberrations contemporaines.
L'obstination à vouloir valoriser l'ignorance
caractérise ainsi à l'évidence l'économie
du savoir que nous vivons.
On se sent bien entre ignorants, voilà le constat
que l'on peut faire à ce propos lorsque l'on peut prend en compte
par exemple l'organisation de bien des colloques et autres séminaires
autour de nous.
Le fin du fin en la matière, on le sait, réside en effet
dans le fait d'aller chercher pour y intervenir des gens qui ne savent
rien, mais adorent montrer évidemment le contraire en évoquant
en public ce qu'ils ignorent le plus. Parce que ceux-là au moins,
ils n'iront pas jusqu'à penser à se faire payer - laissant
ainsi l'intégralité des émoluments à l'organisateur
qui, bon prince ira jusqu'à leur offrir une soupe collective sous-traitée
à un sous-traiteur (manière de dire quand même à
chacun l'importance de son intervention) -.
Et puis, de toute manière, quand on n'a rien à vendre, rentabiliser
l'ignorance est un véritable devoir, voire en certains cas une
quasi-opération de survie pour des consultants cherchant désespérément
un créneau pour vendre leurs copier-coller - ceux qu'ils ont rassemblé
péniblement et, bien mieux, ceux qu'ils ne possèdent pas
encore (méfiez-vous, nous en avons vu passer un l'autre jour !)
-.
On va donc vendre des colloques où l'on n'apprend
rien à personne, et même, indirectement, à ceux -
sublime tour de force - qui ont pour charge d'évaluer les compétences...
Le business là se généralise et va bien au-delà
de la vente de quelques présentations et informations. Explication.
Le scénario est en apparence simple : il vous
faut justifier votre savoir et surtout les recherches que vous êtes
sensés avoir menées et auxquels naturellement vous ne vous
y êtes jamais en rien livré. Vous allez donc organiser un
colloque, dont vous allez beaucoup parler - c'est essentiel -, sans bien
entendu en évoquer le programme (que vous serriez d'ailleurs bien
en peine de fournir avant les tous derniers jours, histoire d'enrôler
jusqu'au dernier gogo!). Vous promettez une publication à tous
ceux qui n'auront pas fait davantage de recherches que vous - elle fera
très bien dans leurs dossiers, même s'il ne s'agit que d'un
amas de pages photocopiées (ceux qui évaluent les connaissances
des intéressés ne sauraient les lire le plus souvent, se
contentant d'un intitulé indiquant à lui seul la science
de l'auteur) - et surtout elle vous permettra une chose merveilleuse et
à priori parfaitement inespérée : elle va vous permettre
de faire payer les intervenants et conférenciers pour leur donner
l'occasion de montrer qu'ils connaissent (ils sont sensés avoir
été sélectionnés pour cela) un sujet qu'en
réalité ils ignorent largement les enjeux et développements
nouveaux (merci Google!).
La boucle est bouclée : le public lui-même ne s'en apercevra
d'ailleurs pas, puisque si un organisme l'y a envoyé et a réglé
la note au titre de sa formation, souvent celui qui est censé apprendre
en a surtout retenu l'idée de venir à Paris ou ailleurs
: le séjour d'agrément ne lui aura donc pas laissé
de mauvais souvenir - parfois il en est même d'excellents - et le
colloque aura été déclaré - sur les papiers
astucieusement crées à cette fin - fort utile (il ne faudrait
tout de même pas rater le prochain!).
Résultat : vous avez gagné sur tous les plans et vous avez
même pu conserver l'essentiel des subventions que votre ami "influant"
s'est fait fort de vous obtenir au titre de ses priorités d'aide
à la formation, à la recherche et au développement
d'une société de la connaissance...
Quand à ceux qui connaissent réellement un sujet, on les
accepte bien sûr - ils peuvent constituer d'excellents faire-valoir
-, mais naturellement on les fait payer aussi. Bien fait pour eux, puisqu'ils
l'incarnent quelque part, cette économie du savoir. Alors, rationalité
économique ou pas? Retour
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