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Cyberedito - Mai 2005 - Lettre du CAP

« Ma » sérendipité et la « vôtre »

Dans son ouvrage L'Intelligence créative au-delà du brainstorming qu’il a publié avec Jean-Michel Briet l’an dernier, Jean-Louis Swiners avance l'idée que le refus de la sérendipité est une des causes du retard de la France en matière d'innovation. Voilà qui nous intéresse au premier chef dans ces colonnes, à en juger par les centaines de réaction que notre lettre suscite à chaque fois que nous évoquons ce sujet. La sérendipité, on le sait, est un processus cognitif qui amène à trouver quelque chose par chance ou par hasard alors qu'on ne le cherchait pas et pour Peter Drucker par exemple, elle constitue à l’évidence la source principale d'innovation.

On sait que c’est notre cher Horace Walpole - avec lequel notre époque n’a pas fini de se découvrir des liens - qui a créé le mot à partir d’un récit des Princes de Serendip qui passaient leur temps à faire des découvertes inattendues et que l'histoire a été reprise par Voltaire, jusqu’à évoquer de nos jours un logiciel pour téléphone mobile sur lequel travaille depuis déjà quelque temps une équipe du MIT. Celui-ci autorise des rencontres avec des gens se trouvant partager plus ou moins largement nos centres d'intérêt : le programme Reality Mining du MediaLab permet en effet de développer des moyens personnels d'organiser ses contacts sociaux au travers d’une puce Bluetooth qui se comporte comme un capteur, aux côtés d’un petit logiciel de mise en relation. Faudra plus sortir sans ce précieux sésame, car un serveur déterminera ainsi - en fonction certes des profils, mais également à partir de l’observation des comportements respectifs de deux personnes - s'il convient de leur proposer de se rencontrer lorsqu’ils se trouvent localisés à proximité l’un de l’autre. Le concept de destin en matière de rencontre a décidément du plomb dans l’aile, car plusieurs applications sont envisagées par les chercheurs du MIT, depuis de simples services de rencontre jusqu'à l'amélioration des démarches de coopération dans une entreprise ou encore un colloque. Il s’agit là d’une possibilité technique de plus pour un utilisateur pour repérer et surtout exploiter les ressources qui l’entourent dans les espaces d’intelligence ambiante réticulaire qui caractériseront nos villes de demain.

A l’inverse de la zemblanité - également récemment évoquée par l’auteur dans le blog du site Automates intelligents de notre ami Jean-Paul Baquiast -, la sérendipité peut donc être potentiellement considérée à bon droit comme un véritable processus créatif. Pour Jean-Louis Swiners, l’intelligence économique et la recherche de l'information - avec l’invention par exemple du langage Java - sont des domaines particulièrement concernés. La Serendip attitude, ce sera donc d’abord l'exploitation créative de l'imprévu, avec pour objectif notamment d'imaginer des stratégies et des scénarios qu’autrui ne peut pas imaginer que l'on imaginera.

A défaut donc de connaître une question, on espère trouver autre chose : sans vouloir caricaturer à l’excès, belle allégorie de notre temps tout de même. Il s’avère certes intéressant de trouver sans chercher, à condition toutefois d’en tirer les conséquences. A la manière de Voltaire précisément, pensons au fâcheux usage qui pourra être fait du logiciel téléphonique évoqué, par les ignorants déjà si diserts aujourd’hui quand il s’agit d’une intelligence censée se constituer en essaim et qui, sans même l’intervention de la moindre puce Bluetooth mais au bout d’une longue discussion, vous clonent déjà la moindre idée rencontrée et captée, validée ou non.

Alors, vais-je faire confiance à ma sérendipité ? A vrai dire je n’en sais rien et d’ailleurs, le cas échéant, elle s’imposera d’ailleurs bien à moi toute seule. Laura Garcia Vitoria