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Lettre du CAP - 2004 - 5

Cyberedito

La complexité et le rire
Laura Garcia Vitoria, Présidente d'ARENOTECH

Faudra-t-il finalement donner raison au moine du Trecento mis en scène par Umberto Ecco dans le Nom de la Rose ? On se rappelle en effet l'angoisse de ce dernier devant la possible découverte d'un texte d'Aristote faisant l'éloge du rire. Non qu'il s'agisse de nier l'effet revitalisant et parfois salvateur d'une communicante gaieté, pourfenderesse de toute monotonie et des mille et une platitudes chères à bon nombre de nos contemporains - pensons ainsi aux laudateurs intéressés d'un soi-disant bien commun dont les bornes correspondent si bien à celles de leurs intérêts matériels les plus évidents -.

C'est en vérité, en évoquant cette figure monacale désormais fameuse, à certains de nos hommes politiques d'abord que nous pensons, et plus précisément à la description faite il y a peu par une journaliste du Monde de certaines rencontres organisées à Lyon à l'occasion des élections européennes [1].

Devant la complexité des liens sociaux à reconstruire, les exigences d'une formation sans arrêt à reprendre - et ce quelques soient les âges -, les angoisses formulées d'une manière de plus en plus précise face à ce qu'un ancien ministre vient d'appeler "la clochardisation de l'administration publique" [2] et naturellement les défis des technologies les plus récentes et de la compétitivité planétaire qui s'en est trouvée largement renforcée et qui inquiète aujourd'hui les prospectivistes les plus optimistes, certains de nos décisionnaires, de plus en plus dépassés par de tels enjeux et surtout bien moins informés encore - une étude universitaire vient de le montrer - que leurs administrés, ont pensé trouver une parade "péripatétitienne"... à la complexité des procédures de décison ou des défis scientifiques.

Notre journaliste montre ainsi que si l'un d'entre eux a imaginé une soirée "éclats de rire", un autre a invité les Lyonnais à "boire, manger, voir, écouter, rire". Un autre encore imagina des discours entrecoupés de véritables "impromptus théâtraux", sans compter un concurrent préférant mettre en avant des numéros de jongleurs "juste, dit toujours notre journaliste, à côté du quartier des prostituées lyonnaises" dont l'intérêt pour les grands débats sociétaux européens ne saurait faire l'objet du moindre doute, sauf à risquer les rigueurs d'une quelconque nouvelle loi concoctée par quelque ministère en mal de médiatisation. Ajoutons que, plus précautionneux sur les éventuelles retombées sémantiques, un autre camp se mit à promettre des "virgules musicales".

Devant cette découverte inopinée du "music-hall politique", si l'on ne tranchera évidemment pas la querelle relative à Aristote, on ne pourra évidemment penser à l'éminente trouvaille des hommes de pouvoir antiques : "panem et circenses". Plus sérieusement, on ne pourra enlever à ceux qui se battent pour finaliser de vrais outils pour demain le sentiment étrange et triste de se trouver quelque peu loins du but recherché en matière de sensibilisation et de responsabilisation.

L'auteur de ces lignes se trouvait ainsi, le même jour que celui de certaines réunions lyonnaises évoquées, assister à une réunion en l'un des hauts-lieux parisiens de la représentation nationale: il s'agissait de contribuer à l'organisation d'une journée où les acteurs urbains pouvaient relater dans le détail leurs réalisations et contribuer à monter des projets d'envergure collective pouvant aider des habitants à se former ou comprendre quelques-uns des défis issus de récentes études en matière de prospective territoriale. Malgré la mobilisation d'excellents spécialistes, on jugea que tout cela créerait un travail bien trop conséquent à fournir: on utilisera donc pour cette journée les fonds disponibles pour organiser des repas et des manifestations sportives. Coluche est de retour.

Au diable donc le désespoir de jeunes et de moins jeunes sans emplois, sans qualification et sans horizon: on fera des buffets et l'on fera venir des journalistes. Pendant ce temps là, nos amis finlandais aident ceux qui vivent de telles difficultés au quotidien à construire leurs projets professionnels, à penser l'avenir et à partager leurs savoirs. Pendant ce temps là encore, on songe dans les villes allemandes à des universités d'élite, dans les cités d'Espagne et d'Amérique latine on s'efforce de mettre à disposition de chaque habitant l'essentiel des documents de référence dont disposent les responsables locaux pour prendre leurs décisions. Les tribus gauloises, elles - comme dirait Jean-Michel Billaut -, festoieront et surtout parleront. D'ailleurs, l'aménagement du site d'Alésia vient de commencer : gageons que dans les années à venir, les touristes seront nombreux. Peut-être plus nombreux encore, quand notre pays sera devenu un grand parc d'attraction


[1] Edition du vendredi 11 juin 2004, page 9
[2] Roger Fauroux, Le Monde, édition du 11 juin 2004, page 1