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Novembre 2008

L’ENGAGEMENT

Index

  • Les métamorphoses de l’engagement: un nouveau «design de nos existences»
    1. L’écosystème contemporain de l’engagement
    2. Ses modalités
    3. Nos racines spirituelles, indispensables
  • Conclusion

Les métamorphoses de l’engagement: un nouveau «design de nos existences»

L'engagement se conçoit généralement pour la plupart d’entre nous, dans son sens le plus pragmatique, le plus traditionnel, comme une attitude qui consiste à intervenir dans la vie de la cité : un mode de vie donc, une manière de voir l'existence, un acte de décision qui ouvre un avenir à l'action ou encore, autre formulation possible, un acte par lequel je me projette moi-même dans mon futur.
Nous en étions fiers la plupart du temps, sans trop nous interroger - reconnaissons-le - sur l’origine potentielle d’une telle fierté.

De manière éminemment significative, un colloque parisien - mercredi prochain - a pour intitulé les métamorphoses de l’engagement. On nous évoque également aujourd’hui un nouveau «design de nos existences» où, nous y reviendrons, se retrouve questionnée la distinction métaphysique traditionnelle entre notre être et nos actions, entre ce que nous sommes et ce que nous faisons, distinction majeure, s’il en est, pour la définition de l’engagement telle que nous venons de la donner.
Ce sont les mutations technologiques et culturelles qui, en nous renvoyant à un tel questionnement, qui posent - il nous faut le dire clairement - une triple exigence à nos contemporains qui cultivent une démarche d’engagement :

  1. la prise en compte bien sûr des vecteurs technologiques de telles mutations
  2. l’acceptation d’un nouveau regard sur nous-mêmes
  3. la nécessaire reconquête de nos racines spirituelles.

Rude situation donc pour les cherchants qui n’est en elle-même nullement nouvelle, mais d’une grande, d’une terrible exigence. Car c’est là notamment aussi la triple condition de tout engagement et par là même le triptyque de notre réflexion:

I - La dure condition des nouvelles modalités technologiques de nos engagements.

  • Que devient notre engagement - nos engagements, génériques ou ponctuels, spirituels ou non, dans la Jérusalem céleste ou celle d’ici bas - à un moment où l’on nous évoque le transfert de facultés humaines à la matière, une matière qui SERAIT EN SITUATION D’ENGAGEMENT… Que devient-il lorsqu’il nous est affirmé par conséquent que l’ontologie (la connaissance de l’être en tant qu’être, de l’être en soi) devient une ontologie des processus, une ontologie qui refuse toute séparation entre la forme et la matière, la structure et l’opération, l’être et son devenir?
  • Un engagement de toute nature se fait réellement quête du Graal: je le déploie en effet dans un monde où la puissance combinatoire de la technologie permet de donner toute son individualité et son existence informationnelle à chaque atome de l’univers au travers d’une nouvelle norme: les technologies des métadonnées entrent ainsi en relation directe avec les structures élémentaires de la matière. Que devient donc notre engagement dans un tel contexte de partage informationnel?
  • Que devient-il alors que nous vivons de plus en plus dans un monde de néobjets qui hybrident les notions de situation, de service, d’information, de relation et de pratique intégrées dans de nouvelles représentations? Des objets qui progressivement deviennent des interfaces et qui atteignent les limites qui sont les miennes pour les appréhender.
  • Que devient un quelconque engagement si je me sais modifiable, si du moins mon corps l’est? Les technologies, transformationnelles, INTEGRENT en tout cas l’homme.
  • Mon temps est raccourci avec l’accélération des générations technologiques. «Penser un engagement» devient bien incertain.
  • Mon engagement se fait crowdsourcing. Il va servir à d’autres, mais surtout à des finalités différentes de celles prévues: «l’approvisionnement par la foule» - terme peut élégant - signifie ainsi clairement qu’un éditeur de site en ligne par exemple (mais aussi dans le cadre d’activités plus traditionnelles) utilise l’internaute pour s’engager, donner des informations, mutualisant ainsi des ressources pour proposer en réalité des produits et des services à des coûts très bas. Mon engagement le plus sincère et le plus spirituel devient, dans un tel environnement, l’objet d’une simple modélisation économique.

II - Un horizon scientifique qui nous interroge sur nous-mêmes

Il me semble essentiel de formuler ici quelques considérations scientifiques avec le recul, si vous me le permettez, d’une légère dérision.

Nous faisons - la plupart du temps sans le savoir bien sûr - de la NEUROANATOMIE FONCTIONNELLE. Pire, bien pire: nos expériences spirituelles relèvent d’un système neurotonique. Heureusement que nous avons l’IRM (Imagerie par Résonnance magnétique) pour juger de nos émotions et bien évidemment… de notre jugement moral (le raisonnement moral, c’est le cortex pré-frontal, ne l’oublions pas…). Je me suis consolé en apprenant que ma supposée générosité - que je reprochais pourtant de pratiquer de manière si parcimonieuse - était en fait la signature neuronale d’un état mental sophistiqué. On peut toujours se consoler: à partir du moment où il est «sophistiqué»…

Plus généralement donc, un engagement devient le résultat de notre interaction avec notre environnement ce qui a donné récemment lieu à des formulations où la fierté d’un parti-pris disparaît bien vite au profit des «neurones de la nostalgie», de la «chimie de la calomnie». Des formules qui relativisent tout autant le mérite qui aurait pu être le mien et qui me privent de tout orgueil ou même regret potentiels. Ce que j’ai donc décidé en toute conscience serait donc le fruit d’une simple interaction chimique. Si je vous fais confiance (Sciences Humaines, octobre 2008), que l’on se rassure, c’est une histoire de gênes qui vous l’ont accordé automatiquement, vraiment pour le coup sans réfléchir. Plus précisément, la confiance est l’effet d’une hormone: c’est l’OCYTOCINE qui fait que j’ai confiance, pas ce que vous croyez. L’ocytocine est une hormone naturelle produite par l’hypothalamus (on l’appelle d’ailleurs «l’élixir de confiance», voir «le spray de confiance»). Si j’osais: la confiance n’a rien à voir avec… la confiance… Décidément, ce qui me reste de raison (et qui ne m’aurait pas été enlevé) me conseille donc largement l’oisiveté à l’engagement.

Heureusement, depuis un article de la revue ESPRIT en janvier dernier, certains commencent à douter de cette vision de l’homme dans la société: le cerveau social dont on nous gratifie serait-il une de ces chimères «épistémologiques» dont naturellement tout être devrait tant prendre garde? En des temps lointains, on parlait de la vieille opposition NATURE et CULTURE. On traduirait aujourd’hui par: L’INDIVIDU ou LA RELATION.

III - Des racines spirituelles qui nous accompagnent au travers même de ces interrogations.

Malgré cette cartographie sémantique et tous ces orages conceptuels, jamais néanmoins nos engagements nous ont autant amené à la géographie mentale des bords du Nil, une topologie qui nous met en scène aussi bien Seth, Thot ou Mât.
Plus que jamais, nous avons affaire à Seth le perturbateur, le déstabilisateur de nos engagements, même si par ailleurs il contribue à la Renaissance en étant quasiment une figure de la Rédemption: «la Résurrection d’Osiris passe par les transformations de Seth en Osiris» (Pascal Bancourt Le livre des morts égyptien, livre de vie», 2005). Après tout, les chercheurs - dans le domaine notamment des nanotechnologies, celles de l’infiniment petit - ne nous disent aujourd’hui rien d’autre en s’interrogeant sur la dialectique, évoquée d’entrée de jeu et longtemps vécue comme un paradigme de la spiritualité, de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

Thot - et ses déclinaisons Hermès Trismégiste ou en Mercure - nous fournit aujourd’hui les outils les plus perfectionnés qui soient pour ces mêmes engagements entre les atomes et les bits - ce que certains esprits simplistes ont cru traduire par le rapport du virtuel au réel. S’il en fallait une modeste illustration, le site Internet consacré à l’utilisation, à l’échelle internationale, des infotechnologies pour la transmission des savoirs à distance, porte le nom de Thot. Là encore, les plumitifs n’ont rien compris, cela ne saurait nous étonner: «on ne peut pas officiellement utiliser ce site, cela doit être le fait d’une secte». Or qu’est-ce que Thot pour nous aujourd’hui si ce n’est la source et l’inspiration auxquels le sacerdoce (nous parlons bien d’engagement) puise ses connaissances. Le principe donc qui inspire la connaissance - regardons sa représentation dans le Papyrus de Hunefer -, constitue ainsi une figure paradigmatique pour notre société dont l’économie est de plus en plus basée sur le savoir.

Mais il y a aussi Maât, notre voix intérieure qui parle dans le silence à notre conscience. A une époque où nous multiplions nos chartes éthiques dans le domaine de l’utilisation des technologies, elle est la représentation de ce qui nous éclaire sur la pertinence des actes à accomplir et sur ceux à éviter. Jan Assmann a bien montré dans ses travaux que le concept de Maât - la Vérité Justice - s’appliquait tout autant à la sphère du social qu’à celle du cosmique (Maât, l’Egypte pharaonique et l’idée de justice sociale, 1989). Comme le demande précisément notre époque, elle n’apparaît nullement comme un cadre normatif. Sa fille Mereretséger est déesse du silence (Celle qui aime le silence) et ne révèle ses secrets qu'aux «justes de voix»; elle est protectrice des ouvriers de Deir el-Médineh où, près de Thèbes, résidait la confrérie des artisans chargés de construire les tombeaux et les temples funéraires.

Conclusion: les nécessités de l’engagement

Nous traversons aujourd’hui un même élargissement de l’horizon mental de l’homme que celui qui permis le développement de ses recherches matérielles et spirituelles d’il y a cinq millénaires: les exigences qui s’imposent à toutes les formes de son engagement se rejoignent à nouveau, tout en déployant des syncrétismes multiples où l’on assiste à une renaissance parallèle tant de l’hellénisme que des valeurs chrétiennes.
C’est là, à cette confluence entre un passé à reconstruire en notre for intérieur et un avenir des plus interrogateurs, que peut prendre place à nos yeux l’engagement et la recherche de l’harmonie personnelle.
C’est là aussi ce qui permet à celui qui s’engage d’être prêt à entendre son propre jugement et de percevoir ainsi comme réellement prégnante la nécessité du travail sur soi-même et la marche vers l’esprit.
Un département du CNRS s’intitule depuis peu: «Cognition et comportement». Si nous voulons travailler sur les comportements, NOS comportements, il nous faudra nous confronter d’abord à l’articulation de nos savoirs.

Théodore.