Lettre du CAP - 2004 - 4
Cyberedito

Infotechnologies et gouvernance locale
L’institutionnalisation territoriale des formes d’action collective
Laura Garcia Vitoria

De multiples travaux et en particulier ceux, récemment publiés, de Patrick le Galès [1] montrent que ce que véhicule le concept de gouvernance urbaine, dans un cadre d’analyse qui se généralise à partir des années quatre-vingt en Europe, c’est d’abord de manière générale le déploiement de processus de concertation et de prise en compte de la diversité des intérêts, le développement de la prospective territoriale et surtout l’institutionnalisation de formes d’action collective. Mais à l’évidence, les rapports de pouvoir n’en restent pas moins, chacun le sait, d’une grande prégnance et font l’objet aujourd’hui de nombreux éclairages.

Aussi, l’auteur, sociologue, chercheur au CNRS et professeur à l’Institut des Sciences Politiques de Paris, tire la conclusion suivante de ce qui peut être, ici et là, observé : « un petit nombre d’acteurs peut monopoliser les mécanismes de choix, réussir à imposer un projet, légitimer la domination d’une espèce d’oligarchie urbaine ou de nouvelles formes de domination » [2].

Et d’ajouter : « C’est dire si cette notion de gouvernance urbaine peut être ambivalente et recouvrir une diversité de situations et de pratiques ».

La sociologie de la gouvernance a ainsi pour objet de tenter d’analyser les villes, les territoires et les quartiers comme lieux de reformulation d’un lien politique et social. Plus précisément, ce sont les chantiers d’une gouvernance en recomposition qui intéressent ce nouveau champ disciplinaire, dans l’accompagnement des acteurs territoriaux dans leurs projets de développement local et qui l’amènent à constater aujourd’hui que bien souvent elle se voit utilisée « comme une stratégie d’adaptation aux contraintes extérieures, qui contribue à recomposer le rôle et le travail politiques, et permet aux élus de se mettre en scène avantageusement [3] ». Dans le meilleur des cas, une telle stratégie d’autopromotion permet de profiter des logiques de fragmentation territoriale pour créer de vrais espaces d’innovation et d’expérimentation [4]. Malheureusement, on assiste parfois aussi à des débats sans envergure et à une persistante incapacité à les diriger et à les orienter : une incapacité parfois réelle, mais qui souvent permet d’occulter des stratégies de pouvoirs d’un autre âge ou encore des conflits d’intérêts divers.

Et c’est là que peuvent prendre tout leur sens les infotechnologies et les outils de travail collaboratif

Le vingtième arrondissement de Paris a fait l’objet a cet égard d’intéressantes études qu’il convient d’ailleurs aujourd’hui de poursuivre : il s’agissait au départ de suivre le fonctionnement du conseil des quartiers, puis en un second temps d’y interroger le développement futur d’une démocratie électronique [5]. Cette même interrogation peut être aujourd’hui précisément développée au travers de la volonté exprimée par la municipalité de mise en réseau du monde associatif sans qu’à aucun moment ne soit fourni à cette fin le moindre outil de collaboration électronique : le travail d’observation entrepris avec un certain nombre de chercheurs devra notamment analyser l’interdiction faite aux associations d’utiliser entre eux-mêmes la mailing liste rassemblant les mails de ceux qui en possédaient et qui leur avait été occasionnellement fournie au travers de l’envoi d’un compte-rendu de séance…Gageons à cet égard que les meilleurs spécialistes du management local auront à cœur d’aller plus en avant dans l’explication d’une telle conception de la gestion collaborative.

On en vient à méditer le point de vue que vient d’exprimer dans Les Echos Luc Fayard, enseignant à l’Université Paris-Dauphine [6]: « chacun d’entre nous, à son poste, dans sa vie de tous les jours, peut et doit devenir un praticien de l’information-communication. Un nouvel Homo Communicans, mi-journaliste (pour traiter l’information correctement), mi-expert (pour éviter les manipulations [7]). Vivre libre, c’est comprendre le monde à sa façon, savoir décrypter les médias, devenir soi-même son propre créateur d’informations ». Une recommandation qu’il convient de mettre en exergue de tous les travaux à venir en matière de sociologie de la gouvernance, mais aussi - dans le vingtième arrondissement comme ailleurs - de transmettre à tous les acteurs  de la démocratie locale.


  • [1]  On citera son dernier ouvrage, l’un des apports les plus conséquents dans ce domaine depuis près d’un quart de siècle, est consacré au Retour des Villes européennes, Presses de Science Po, Paris, 2003.
  • [2] On se reportera à son récent article « A chaque ville sa gouvernance », Sciences humaines, Paris, mars - mai 2004 dont nous reprenons ici certaines conclusions comme autant de préconisations dans les observations que nous entendons mener dans un certain nombre de collectivités.
  • [3] Les spécialistes se reportent le plus souvent à l’ouvrage collectif publié sous la direction de J. Pierre « Debating Governance », Oxford University Press, 2000.
  • [4]  Patrick le Gallès renvoie à cet égard à deux travaux récents dont on soulignera, là encore, la pertinence des conclusions. Il s’agit tout d’abord de l’intervention à un récent symposium de deux chercheurs, O. Borraz et P. John sur le thème « Leaderschip and urban government », publiée par l’International Journal of Urban and regional Resarch en mars 2004. On se reportera d’autre part à l’ouvrage dirigé par A. Smith et C. Sorbets Le leaderschip politique et le territoire. Les cadres d’analyse en débat, Presses Universitaires de Rennes, 2003.
  • [5]  Développée à la fin du siècle dernier par plusieurs travaux universitaires, l’observation sociologique et ethnographique des modalités de prise de parole au sein de telles assemblées se voit confrontée à différentes approches théoriques de la délibération politique. On pense notamment aux travaux d’Eric Blondiaux, tels que La démocratie par le bas. Prise de parole et délibération dans les conseils de quartier du vingtième arrondissement de Paris évoquant " l’invitation d’une fraction des habitants d'un territoire à participer au pouvoir local" ( in www.democratie.fr, Revue Hermès, CNRS, Paris, 2000), mais aussi aux formulations, dans ce même recueil, d’Isabelle Pailliart sur les enjeux locaux de la démocratie électronique, où l'auteur tente de replacer dans un premier temps l'utilisation des technologies de l’information des collectivités territoriales dans un contexte marqué par l'évolution simultanée de la communication municipale, de la vie associative et du gouvernement urbain : identifier ces tendances lui permet de comprendre les différentes stratégies mises en œuvre par les pouvoirs locaux et de montrer qu’en fonction des intérêts en jeu, plusieurs conceptions s'affrontent sur leur utilisation. On évoquera surtout les travaux d’Eric Maigret et de Laurence Monnoyer-Smith.
  • [6] Les Echos, dans son édition du lundi 17 mai 2004.
  • [7] L’auteur recommande à ce sujet « pour éviter d’être manipulé » l’ouvrage publié par deux chercheurs, Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Presses Universitaires de Grenoble, 2002.