ART – EDUCATION - NOUVELLES TECHNOLOGIES

REVUE VIRTUELLE
2008©

LES TERRITOIRES DE DEMAIN
LOS TERRITORIOS DEL MAÑANA
Mélanges en l'honneur de Victor Sandoval

 

Une histoire des lieux de savoirs

André Jean-Marc LOECHEL, Président de la FTD

La présente revue virtuelle - comme celles qui l’ont précédé - accompagne un projet : celui-ci en l’occurrence réside dans la constitution d’un pôle de recherches et de formation regroupant des chercheurs à l’échelle internationale aux côtés d’entreprises et de collectivités ayant à affronter les défis de l’économie du savoir.
Pour cela, un regard global sur les lieux de savoir, leur histoire et leur construction à l’échelle planétaire s’impose : impossible en effet d’accompagner la clustérisation des territoires et leurs nouveaux rapports aux savoirs et à la compétitivité sans disposer de telles références spatio-temporelles.

I - Les savoirs organisateurs de territories

Comme le souligne Christian Jacob (1)1, l’un des premiers chercheurs à s’être lancé dans une telle entreprise, comment des savoirs viennent-ils à faire corps, à être partagés, à « faire lieu » et plus encore à circuler dans des réseaux ? Quels peuvent en être les raisons des échecs et des réussites ? On s’efforcera de reprendre ici ses principales analyses au travers essentiellement de trois constats principaux :
* Les savoirs constituent évidemment tout d’abord un objet symbolique (trait identitaire, signe de reconnaissance, valeur d’échange, instrument de pouvoir…). Or cet objet, comme le souligne notre chercheur, se manifeste dans une société par des dynamiques spatiales spécifiques, un mode particulier d’inscription territoriale, avec tous les scénarios possibles quant à leur fixation ou encore leur circulation. C’est pour avoir méconnu une telle dimension que des collectivités n’ont pu assurer le développement de leurs structures d’enseignement.

* Les savoirs sont ensuite tout à la fois le produit et le principe constituant de configurations spatiales, d’une géographie physique, politique, économique, linguistique ou religieuse - ou tout en contraire s’en différencier totalement. Les prospectives territoriales qui omettront de prendre en compte une telle cartographie des savoirs auront à revoir leurs stratégies en matière de compétitivité économique.

* Leur circulation est évidemment organisée à travers des carrefours, relais, voies, réseaux, centres et périphéries. Mais en même temps, comme on le sait, ils « font lieu » à travers par exemple des institutions qui les enracinent et qui les aident à déterminer leurs sphères d’influence : c’est pour avoir négligé ce constat pourtant fort simple que des responsables territoriaux n’ont pu analyser les aléas de la matérialisation de certains pôles de compétences, et ce aussi bien en termes d’attractivité que de diffusion et donc de rayonnement…
Il convient donc pour cela d’interroger les mécanismes à l’œuvre dans des aires culturelles différentes et bien évidemment leur traduction sous le regard de la sociologie contemporaine. Impossible ainsi d’imaginer des espaces de production, de circulation et de mise en œuvre de savoirs sans une analyse rigoureuse des « mondes sociaux » concernés (2)2 au travers de l’observation de a synergie des acteurs, la répartition des rôles dans un programme de recherche associant des partenariats multiples.
Les CENT - dont il sera largement question ici - devront ainsi inscrire ce concept au cœur de leurs préoccupations et tout « laboratoire vivant » d’ailleurs devra en tenir compte. Au-delà de la sociologie des organisations, ce modèle des « mondes sociaux » place en effet les acteurs humains et leur interaction au centre de l’observation :
* déclinaison et mise en œuvre des savoirs dans des contextes multiples et évolutifs,
* prise en compte de la complexité des liens entre les principaux acteurs et les agents secondaires souvent si essentiels à la mise en œuvre
* définition des sphères d’activité et répartition des rôles.
Il y a là ainsi pour Christian Jacob ou encore Christiane Sinding un modèle opératoire majeur qui met un accent paradigmatique sur :
* les dynamiques de l’action
* la fluidité des interactions et des configurations logistiques
* les échanges et la circulation.

II - L’inscription spatiale des savoirs

« Fonder, délocaliser, circuler, explorer, converger, déployer un réseau, aller du centre vers la périphérie, agir depuis le centre jusqu’à la périphérie… » ont toujours été les vecteurs d’une histoire spatiale des savoirs. A l’heure d’Internet des réseaux à haut ou très haut débit, cela est évidemment plus vrai que jamais au point d’être aujourd’hui au cœur de la prospective technologique des territoires. Les usages de la fibre optique et le développement d’une économie basée sur les savoirs se trouvent donc et se trouveront toujours plus intimement liés : matérialité des voies de communication, dynamiques sociales de la circulation et de la élaboration des connaissances en ligne, construction des configurations locales et régionales qui en sont le reflet et dont la région Alsace se veut aujourd’hui élaborer un référent européen. Ce d’autant que ce sont les logiques territoriales qui déterminent plus que jamais la mobilité des acteurs et la circulation des savoirs.

On sait bien combien des villes et des régions ont à un moment donné incarné une conception plus particulière du savoir et de la science à travers la conjonction des institutions et des instruments qu’elles se donnaient et des projets sur lesquels les institutions territoriales accompagnaient leurs chercheurs et leurs entreprises dans une dynamique d’agrégation de leurs initiatives, une dynamique qui relie, traverse, recentre et redéploie. Il en est de même sous nos yeux, tant de nouvelles formes d’agencements de savoirs supposent des espaces particuliers d’observation ou d’expérimentation.

Ces territoires se sont trouvés au carrefour de facteurs de causalité multiples :
* lieux de concentration d’institutions et de communautés dont les interactions n’apparaissent pas toujours évidentes sans une volonté spécifique de synergie
* lieux d’attraction et de diffusion multiples du fait de son histoire et, on l’a dit, de sa géographie
* lieux où se scelle, pour un temps, une alliance entre des agendas politiques comme celui de la construction européenne et des projets intellectuels et technologiques apparaissant comme des priorités pour leur temps.
Ce faisant, ils deviennent ainsi un laboratoire pour les territoires de demain.

Notes:

1 On reprendra ici plusieurs points de son introduction à l’ouvrage paru sous sa direction « Lieux de savoirs. Espaces et communautés », Paris, 2007.
2 Le concept a été très largement développé par Anselm Strauss et la sociologie interactionniste de Chicago à partir de l’observation des mondes professionnels contemporains et notamment des professions de la santé.

RETOUR A LA REVUE VIRTUELLE