TECHNOLOGIE DE LA RECONNAISSANCE
par George Anca (Roumanie)

Intervention à la table ronde "Le français : langue d'innovation", Forum "Nouvelles Technologies et Francophonie", 22 et 23 Mars 2006, Timisoara. Roumanie et Francophonie. États Généraux : 20 - 28 Mars (2006-03-28)

Les affirmations clefs :
- la reconnaissance peut être synonyme de la francophonie
- il n'y a pas de connaissance sans reconnaissance
- la technologie la plus parfaite c'est le corps humain

Propositions pour le sommet de la francophonie, septembre 2006, Bucarest.
- pédagogie des nouvelles technologies dans le monde francophone
- des jeux d'enfants dans l'univers "Laissez les enfants lire", projet initié par Geneviève Patte, Marina Debattista, George Anca
- livres à grands caractères dans les pays francophones


TECHNOLOGIE DE LA RECONNAISSANCE

En recevant en préambule les " axes " et le triptyque "innovation, compétitivité et création ", comme guide de cet atelier, on pourrait penser même à la langue roumaine étant une des " langues françaises ", mais aussi de la langue française, comme expression de la créativité roumaine.
Vraiment, les personnalités roumaines francophones - qu'on pourrait encadrer entre le culte traditionnel de la France et la francophonie de l'âge du globalisme ou mieux encore, du glocalisme - ont reconnu les valeurs françaises et à leur tour, elles ont été reconnues en France et dans leurs pays d'origine.
Si Brancusi disait que les artistes font des jouets, on voit aussi des savants jouer. Dans le musée de la Bibliothèque Pédagogique Nationale, nous détenons des lettres échangées par Spiru C. Haret et Gustave Eiffel, en 1912, à l'égard de quelques mouvements pas encore clarifiés du cerf volent et qui pourraient être utilisés pour éviter les capotages, tout comme les accidents d'aviation.
J'ai eu l'occasion de connaître le musicien Dimitrie Cuclin, illustre élève de Vincent d'Indy, le philosophe Mihai Sora, un bon ami de Gabriel Marcel, l'historien des religions, Mircea Eliade, collègue de Paul Ricœur, V.G.Paléologue, l'herméneute de Brancusi, l'écrivain Georges Astalos, ancien boursier de Pierre Emmanuel et lauréat de l'Académie Française pour la poésie.
La reconnaissance peut être synonyme de la francophonie. Le sanskrit " abhijnana " et le grec " anagnorisis ", à côté du théâtre de Kalidasa ou de la poétique de la tragédie d'Aristote, se présentent devant nous comme une invitation à la reconnaissance de soi. Le titre complet de la pièce " Sakuntala " est " La reconnaissance de Sakuntala ". La fille de la nymphe, mère du peuple indien, femme de Dushyanta est reconnue également par Apollinaire. Mais le philosophe le plus illustratif de la reconnaissance est à présent Paul Ricœur avec son " Parcours de la reconnaissance " qui met à jour les pensées classiques de Hegel jusqu'à Jacques Lacan.
À Timisoara, à la Maison d'Édition Amarcord on a publié, sous le patronage de l'Ambassade de France en Roumanie , la traduction du livre de Paul Ricœur, " La mémoire, l'histoire, l'oubli " dont nous citons :
" Sous l'histoire, la mémoire et l'oubli.
Sous la mémoire et l'oubli, la vie.
Mais raconter la vie, ça c'est une autre histoire,
Inachevée ".
Le testament philosophique de Paul Ricœur, " Parcours de la reconnaissance ", a été conçu comme parcours des moments de la vie même de l'auteur, est par conséquent, paraphrasé, " Le parcours de Paul Ricœur ".
Reconnaître c'est d'abord identifier ou distinguer un objet, un lieu ou une personne,perdus de vue depuis longtemps. C'est aussi se reconnaître soi même, contre la méconnaissance de soi même. Le troisième moment du parcours, c'est la reconnaissance mutuelle.
On dit dans la sémantique générale de la psychothérapie qu'il n'y a pas de connaissance sans reconnaissance. Dans un autre sens, la reconnaissance est le sentiment d'un bien fait, " la mémoire du cœur " (Hans Christian Andersen).
On parle de la perspective de mondialisation de la (re)connaissance de l'homme et de la société, de la anosognosie (non reconnaissance du trouble), la non reconnaissance des droits nouveaux.
Les analogies spirituelles avec la technologie biométrique de la reconnaissance faciale, rétinienne, vocale, de l'écriture, de la parole d'empreintes, d'entités, d'images, rappellent que la technologie la plus parfaite c'est le corps humain.
En fait, la technologie et la littérature sont entrées dans un rapport de complémentarité et en approchant informatique et création, démarches algorithmiques, textualités électroniques , nouvelles pratiques de lecture - écriture, incidence des technologies sur la représentation, cyberpunks.
Dans le milieu littéraire , on cite souvent le " Voyage " de Baudelaire :
" O, Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie,ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noir comme de l'encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tout ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! "
Charles Baudelaire a été le poète français le plus traduit en roumain. Parmi ses traducteurs, il y en a un qui était aveugle. On peut saisir comme véritable innovation, l'assourdissante version roumaine qu'il a réalisée à la poésie "Les Petites Vieilles " :
" Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs ! "

" De soarta rusinate, voi umbre scorojite,
Ce-n tremur mergeti frânte, lungi ziduri dibuind,
Nu va saluta nimeni, amarnice ursite !
Umane vreascuri doara-n vecie înflorind ! "
C'est sur une piste indo-européenne à partir de Kalidasse jusqu'à Apollinaire (dans sa fameuse " Chanson du Mal-Aimé ") que l'éternelle reconnaissance abhijnana de Sakuntala est présente :
" L'époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D'attente et d'amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle "
Mon ami, le grand sociologiste des Indes, André Beteille,avec père français et mère bengali, je le vois comme une abhijnana - reconnaissance entre Dushyanta et Sakontala, mais aussi entre francophonie et indianisme.
Sur le terrain de l'éducation, le psychologue parle de l'estime de soi en tant qu'un résultat d'une autoévaluation, un " baromètre "révélant dans quelle mesure nous vivons en concordance avec nos valeurs. (Michelle Larivey)
On peut être valorisé ou dévalorisé devant les propres yeux par nos différentes actions. L'importance de l'estime de soi pour la qualité de vie se manifeste étant favorable à l'actualisation, attrait pour les semblables, une base pour une certaine relation épanouissante, un gage pour la réussite.
La carte de la francophonie adopté par la Conférence ministérielle de la francophonie Antananarivo, le 23 nov.2005 re-consacre la langue française comme un précieux héritage
commun et un moyen d'accès à la modernité, un outil de communication, de réflexion et de création qui favorise l'échange d'expérience.
Entre 25 juin et 2 juillet à Sinaïa va se dérouler le 20-e Congrès du CIÉF sous l'Appel " Francophonies et dialogues interculturels ". Les thèmes proposés sont :

La Roumanie est l'un des 50 États membres de la francophonie, sans du moins être un pays francophone, mais étant placé dans l'espace francophone et de la latinité innée, selon la Carte. La " roumanité " peut être vue comme un cas de convergence positive, dans l'espace francophone contemporain. L'impact du français parmi les Roumains est aussi observable, par exemple, dans la communauté roumaine de Belgique, matérialisé dans l'émancipation sociale, la tolérance, la convivialité et le métissage culturel au-delà du roumain et du français également. Des trois perspectives divergentes du " vivre ensemble " dans une société multiculturelle, on distingue trois abords :

La dernière propose l'élaboration des modalités du " vivre ensemble " à partir des interactions concrètes des individus, ou des groupes porteurs d'histoire, de codes et d'héritages culturels différents. (Marc André)
On peut se demander si Bucarest peut-il faire figure de centre littéraire francophone, si l'on suit le titre du livre " Roumanie, capitale...Paris ". Dans son étude " Centre(s) et périphérie(s) dans les lettres francophones, m-me M.Perisanu souligne que l'aire des études francophones peut s'élargir et se restreindre, selon une géométrie variable. " Mouvante et dérangeante parfois, la francophonie littéraire est une patrie mythique encore trop morcelée, représentant un nouvel espace littéraire original ". L'exil linguistique des écrivains tels Elena Vacarescu (Hélène Vacaresco), Tristan Tzara, Emil Cioran, Panaït Istrati, Mircea Eliade, Eugen Ionescu (Eugène Ionesco), Valentin Gheorghiu, Vintila Horia, Bebe Fundoianu (Benjamin Fondane), Gherasim Luca, Dumitru Tepeneag, Paul Goma, Bujor Nedelcovici, Georges Astalos, Matei Visniec, a apporté au patrimoine francophone du XX-ième siècle un pilier soutenant tout un pan de la modernité: l'ennui, l'attente vide, le sens existentiel de la négation, la déconstruction, l'avant-gardisme expérimental, l'expression de la dérision.
" Le mot sablier " de Dumitru Tsepeneag est un roman charnière qui figure concrètement le trajet qui mène l'écrivain du roumain au français.
Cioran parlait de " l'immatérielle suprématie de la langue française " et de la manière dont celle-ci (vraie ascèse) a discipliné sa pensée : " J'aurais dû choisir n'importe quel idiome, sauf le français, car je m'accorde mal avec son air distingué ; il est aux antipodes de ma nature, de mes débordements de mon moi véritable et de mon genre de misères. Par sa rigidité, par la somme des contraintes élégantes qu'il représente, il apparaît comme un exercice d'ascèse ou plutôt comme un mélange de camisole de force ou de salon. Or, c'est précisément à cause de cette incompatibilité que je suis attaché à lui ".
Un jeu périphérie - centre c'est l'épatante histoire des relations Provence et Roumanie ayant son sommet dans l'amitié de Frédéric Mistral et de Vasile Alecsandri, auteur de la chanson " La gente latine " couronnée à Montpellier par Mistral même.
Le choix de la France est bien roumaine. Le sculpteur Brancusi et George Apostu sont passés au-delà, à Paris. Cristian Breazu y est au comble de sa création. Les dramaturges viennent en force après Eugène Ionesco. Le théâtre de la francophonie de l'exil ou de la prison est celui de Georges Astalos dont le présent stand de Timisoara, en synchronie avec celui de la Foire du livre de Paris, où il a un stand à lui, à 30 livres plantés aux pals de Dracula et son double, montre des titres tels :
- " Dracula et ses doubles ".Du sommaire : Le vrai visage de Dracula ; Le bal du cimetière ; Coup de sifflet.
- " Historikon ". Du sommaire : L'Échafaud ; Robespierre ; Napoléon.
- " Sans issue ". Du sommaire : Qu'allons-nous faire sans Willi ; Mademoiselle Helsinka ; Le puits.
- " L'Insoumission ". Du sommaire : Une prière de trop ; Paroles de sable ; La pomme.
- " Utopies ". Du sommaire : Invitation à la mégalomanie ; Dissertation sur l'argot ; La pluridimensionnalité du théâtre.
- " L'empreinte de l'exil ", Du sommaire : Caviar vodka et bye bye ; Le sel de l'exil ; Retour au bercail.
- " Les Anges du pouvoir ". Du sommaire : Sur les anges du pouvoir ; Notre thé quotidien ; L'apothéose du vide ;
- " Satires express ". Du sommaire : Cambriolage à sec ; Chaussures de dames ; Les bonnes odeurs.
- " Herr Haupfmann " - autofiction romanesque.
Dans la culture et l'éducation de la Roumanie on distingue un penchant particulier pour Jean Jacques Rousseau avec son " Émile ou de l'éducation ". Les traductions se sont succédées en accord avec les évolutions de la langue roumaine, mais tout en se concentrant sur l'esprit de l'auteur. En fait, la spiritualité éducationnelle rousseauiste va se préserver à travers les nouvelles technologies.
Pour tomber sur le sujet de l'atelier que vous avez organisé, j'aimerais m'exprimer en qualité de bibliothécaire, aussi bien qu'en écrivain et en anthropologiste de la culture.
La Bibliothèque Pédagogique Nationale de la Roumanie qui est entrée en 2006 dans sa 126-ième année d'existence, a constitué du début, un miroir de la pédagogie et de la culture françaises (voir les titres qui existent dans le fonds de livre Ion Zalomit et Alexandru Odobescu). Dans ces collections, bien des titres peuvent être considérés comme des encyclopédies de l'influence - confluence - correspondance roumaines-françaises.
Je voudrais présenter deux ou trois projets de notre Bibliothèque qu'on pourrait mettre en pratique à l'aide des nouvelles technologies de l'information et de la communication et que l'on propose prendre en considération :
1. Projet Patte - Debattista - Anca sur la littérature pour les enfants ( voir les annexes).
2. Organisation en Roumanie des C.D.I., projet précédé par les cours et l'atelier de travail franco-roumain dans la Bibliothèque Pédagogique Nationale au début des années '90. Première responsable, l'animatrice française, madame Lydia Bloch, suivie, les années suivantes par madame Anne Rabany et par m. le professeur Daniel Fondanèche, maître de conférence à l'Université de Paris VI" Denis Diderot ". L'implantation de bien des C.D.I. à Bucarest, à Sibiu, Ploiesti, Jassy, ou Timisoara entre autres, a exigé la formation, l'évaluation et pourquoi pas l'encouragement des cadres spécialisés expressément pour le métier de documentaliste, qui dorénavant exerçaient un métier neuf et incitant. À présent, le Ministère roumain de l'Éducation et de la Recherche, en collaboration avec les Services Français d'Éducation en Roumanie ont séparé apparemment ces centres des bibliothèques scolaires traditionnelles.
Dès sa conception, le C.D.I. avait une quadruple fonction :
- centre unique de documentation regroupant toutes les ressources de l'établissement ;
- centre de relations publiques intérieures et extérieures ;
- centre culturel en relation avec les autres lieux culturels du quartier ou de la ville ;
- centre de recherche pédagogique.
Aujourd'hui, le C.D.I. se veut :
- un système d'information multimédia ;
- un espace de formation, de communication et d'information ;
- un laboratoire d'expérimentation des nouvelles technologies éducatives ;
- un lieu de culture et d'ouverture, de rencontre et d'intégration.

La Bibliothèque Pédagogique Nationale n'a pas considéré cette démarche une menace et un possible projet commun, au cadre de la francophonie on pourrait les mettre en commun . Ainsi, le fonds historique roumain et franco-roumain sera valorisé, tout en le mettant en connexion avec les nouveaux courents de la pensée éducationnelle scientifique et culturelle. Si dans le passé, le français a été l'outil de communication privilégié des élites (voir les salons des boyards), par ce projet on démocratise et on cultive pour innover le français pour les enfants et les enseignants roumains.
3. Dans la même ligne, en Roumanie on peut observer l'absence des publications à grands caractères destinées aux personnes à difficultés de vue. Si un projet francophonique dans cette direction sera mis en route, cela contribuera d'une manière spectaculaire aussi à la diminution de la crise générale de la lecture. http://www.arenotech.org