FINAL EUMEDIS CONFERENCE:
“Closing the digital gap in the Mediterranean region”

Under the auspices of the Ministry of Communications and Information Technology

Bibliotheca Alexandrina, Alexandria, Egypt
10 – 12 June 2006

"Économie growth and social development:
An increag role for the ICT tools and operators in the region".

Un appel du Réseau des Villes Numériques à Alexandrie
P our une économie de l’identité et du savoir
Laura Garcia Vitoria, Directrice scientifique du Réseau européen des Villes Numériques
Présidente d’ARENOTECH

I - HIER

A - Une décennie de rencontres et d' observation

Pour comprendre les modalités de notre entrée dans la société de la connaissance et l’économie du savoir, il nous faut, nous méditerranéens, nous réapproprier notre propre approche temporelle. En 2002, nous avons présenté à Beyrouth une conférence [2] où nous avions pour objectif de montrer que cette nouvelle révolution économique - celle donc de la mobilité, d’une économie avant tout basée sur les services, les biens immatériels, le travail en réseau, la réalité augmentée… - constituait pour la Méditerranée une nouvelle révolution près de 15 000 ans après la mutation néolithique qu’elle avait engendrée - celle, rappelons-le, de la sédentarité, de l’agriculture naissante, des débuts de l’élevage, de l’apparition de la poterie et du textile -. Ceci avec une même démarche pour les mutations néolithique et numérique au travers de la promotion de la créativité et la valorisation de l’identité.

La Méditerranée est ainsi devenue au cours de ces dernières années - et sans que les acteurs concernés s’en rendent toujours bien compte - un véritable laboratoire pour la planète. Parce qu’elle est naturellement une société de l’interactivité et du fonctionnement en réseau, parce qu’un lien fort existe souvent entre l’identité du territoire et les implantations économiques. Parce qu’à l’inverse du concept anglo-saxon de villes intelligentes, certaines villes méditerranéennes constituent de vrais modèles de territoires du savoir - nous à y revenir longuement -). Parce qu’enfin l’impact des infotechnologies pour la Méditerranée permet le respect des différences et de la diversité et que l’effet premier sur un territoire de ces technologies de la connaissance y est d’abord la résurgence de ce qu’il a été et des valeurs défendues par ses habitants. Le contexte, malgré les apparences, nous est donc favorable, à nous tous méditerranéens, si toutefois nous acceptons de nous situer dans la longue durée, si bien sûr nous sommes déterminés à rester nous-mêmes, et si enfin nous évitons de séparer terrain économique et champ culturel.

Valencia, haut lieu de l’innovation méditerranéenne à la fin du siècle dernier

Tout au long de ces dernières années, Valencia constituait pour la Méditerranée le lieu d’expérimentations par excellence de la société de l’information. Le projet Infoville, il y a de cela dix ans également visait en effet à la modernisation de l’administration au travers par exemple de la création de nouveaux espaces de relations commerciales et interpersonnelles. Ce qui fit que dès 1997 40 municipalités suivirent les traces de Villena et que bientôt 25% de la population utilisèrent les services proposés. L’évolution tant économique que technologique rend un tel modèle plus actuel que jamais. Une simple mise en ligne de services et de contenus ne saurait en effet suffire: une liaison directe s’avère à l’évidence indispensable avec l’utilisation des technologies sur le terrain ou encore avec le développement des connaissances qui lui sont inhérentes.

Les analyses relatives au rôle et à l’impact des technologies de l’information dans le monde méditerranéen ont maintenant dix ans : il y a trois mois en effet, ici même dans cette Bibliothèque, il nous a été précisément donné de commémorer cet anniversaire dans le cadre d’un grand colloque sur la francophonie - on sait en effet combien, malgré tous les obstacles et difficultés que l’on connaît, la langue française progresse dans les pays méditerranéens, l’Egypte en étant le premier symbole au travers de son entrée officielle dans les instances de la francophonie -.

Une prise de conscience qui a dix ans

L’Appel de Venise a en effet été lancé au printemps 1996 : il a été à l’origine de la création d’un réseau d’enseignants et de chercheurs largement focalisé sur la Méditerranée. Devenue une organisation non gouvernementale, l’ONG ARENOTECH a donné par la suite naissance à notre propre réseau et maints groupes de réflexion. A l’heure de la genèse d’une Knowledge Society, c’est toute une épistémè qu’il s’agissait ainsi de réécrire, c’est une plate-forme de savoirs et de références qu’il fallait constituer au travers autant des observations de terrain que de l’écriture de scénarios prospectifs [3] . Dans le domaine de l’élaboration de systèmes de savoirs, de leur gestion et de leur transmission, les processus d’innovation et les transferts de compétences ont ainsi retenu tout au long de ces années notre attention - comme celle de nombre de think tanks -, au travers de l’évocation de la création notamment d’environnements régionaux d’apprentissage. Ont été mis en réseau de la sorte - au sein de certains projets euroméditerranéens notamment - les acteurs économiques et culturels autour de modes de transmission de savoirs renouvelés et les porteurs de projets numériques qui ont commencé à devenir de vrais facteurs de développement économique des territoires.

Il convient de citer par ailleurs d’autres rencontres fondatrices d’initiatives concrètes. D’abord le congrès européen de Palerme rassemblant au printemps 2002 les acteurs économiques et intellectuels qui entendaient faire progresser la e-gouvernance méditerranéenne dans tous les domaines, et notamment les nouvelles  formes possibles de politique culturelle et éducative et au sein duquel a été notamment présentée l’initiative italienne de coopération technologique pour le développement, en coopération avec la Banque mondiale (avec notamment la Jordanie, la Tunisie et l’Albanie) [4] .

B - La naissance de nouveaux horizons cognitifs, vecteurs de la création de milieux innovants

La capacité de gestion des connaissances à l’échelle locale est apparue naturellement tout au long de ces années comme la condition première de maintes stratégies, celle relative à la valorisation patrimoniale par exemple. Il ne saurait en effet y avoir création de contenus sans mise en place d’actions d’apprentissage collectif et de gestion de savoirs à l’échelle locale : il ne sert à rien d’observer et relever certaines pratiques et de sélectionner des possibilités technologiques dans le cadre de l’accompagnement d’une collectivité si n’est pas assuré un vrai cadre d’un « KM territorial » reposant sur des dispositifs d’apprentissage collectif. Ces dernières années ont clairement montré que l’on ne saurait réfléchir sur de nouveaux contenus culturels sans la prise en compte de l’espace territorial qui est le leur. Nous l’avons dit : il y a d’une part les technologies pour participer à l’évolution de nos habitudes de perception visuelle et de nos modalités d’apprentissage et d’autre part les hommes avec leurs paroles, leur présence physique, leurs gestes transmettant savoirs faire et mémoire collective. Mais il a aussi les territoires et la réflexion sur leur aménagement, leur développement économique et leur devenir. La réflexion sur de nouvelles formes de contenus culturels constitue ainsi un vecteur important de la création de milieux innovants et il faut se consacrer à l’analyse de la genèse de tels milieux dans le monde méditerranéen.

Le patrimoine et l’ensemble des vecteurs de l’identité d’un territoire figurent aujourd’hui parmi les facteurs les plus importants de l’attractivité territoriale, aux côtés notamment des externalités productrices d’innovation technologique  - ce d’autant qu’un lien millénaire lie, on l’a dit, le monde méditerranéen aux processus d’innovation économique - et singulièrement au travers de nouveaux espaces de formation et de création.

Dans la mesure où seules des technologies innovantes sont susceptibles de mettre à la disposition de chacun ces matériaux identitaires, une telle démarche doit rendre possible transferts technologiques et échanges de compétences et de savoirs, se faisant ainsi vecteur de coopération et d’aide au développement : le rôle majeur sera, ici comme ailleurs, celui des collectivité territoriales dans les années à venir [5] .

Parmi les conséquences de mutations technologiques fortes, figure ainsi toujours la nécessaire inscription culturelle de l’innovation économique territoriale. Un état des lieux des meilleures pratiques et toutes nos analyses démontrent combien il est vain d’espérer des processus d’innovation technologique territoriale sur le long terme si ne se trouvaient pas développées de véritables stratégies de contextualisation - voire de recontextualisation - identitaire -. La dialectique de l’identité et de l’innovation constitue par là même à juste titre le cœur des préoccupations d’un grand nombre d’acteurs territoriaux européens : les processus régionaux d’innovation devant constamment se réinventer eux-mêmes, seule une telle inscription culturelle peut en effet fournir un terreau suffisamment riche pour générer de nouvelles approches. Le rapport des processus d’innovation et des mécanismes identitaires est au coeur du développement des réseaux et d’une diffusion des savoirs qui est la condition même de la création d’un milieu innovant. Les référents identitaires régionaux sont amenés à devenir ainsi non seulement le domaine par excellence des paris technologiques, mais également l’illustration même des enjeux d’une véritable gestion des connaissances et de leur partage. Une telle stratégie culturelle et économique permet également tout naturellement la création de liens entre compétences à l’échelle de la région, mais aussi entre polarités de compétences. Ceci pour les entreprises certes, mais également pour les administrations publiques : la collaboration entre les villes italiennes pour la création de véritables services en ligne en constitue une illustration exemplaire, comme le montre notamment l’exemple de Sienne et son histoire que nous avons eu l’occasion de suivre. C’est un vocabulaire et tout un langage commun qui se trouve ainsi reconstitué. De telles stratégies peuvent par exemple amener les responsables territoriaux à mettre en place des « pôles de délibération » en matière de création de contenus territoriaux. L’un des défis majeurs pour les acteurs territoriaux dans les années qui viennent sera ainsi à l’évidence la gestion de l’information et une réelle intelligence du complexe.

Il en est de même également pour le marché local du travail, les relations entre les entreprises et les lieux de recherche. Et la création locale de contenus culturels en constitue naturellement là encore un vecteur majeur, même s’il ne saurait constituer en aucune manière un champ d’action autonome, ceci au travers d’un programme d’action collective avec les acteurs technologiques, économiques, culturels et territoriaux. Au travers également de la constitution de réseaux entre les pôles-ressources afin de rendre plus optimale la recherche dans ce domaine et plus aisée l’orientation du public intéressé. L’organisation de rencontres méditerranéennes - les conférences et séminaires ARENOTECH par exemple - pour promouvoir de nouvelles réflexions innovantes en la matière a ainsi pu jouer ici et là un rôle d’incitation : la diffusion plus large et plus cohérente des projets et réalisations est passée bien entendu par une meilleure connaissance des mécanismes mêmes de transmission de savoirs et de mémorisation en cas d’utilisation de certaines technologies évoquées.

Une démarche d’apprentissage et de rencontre, du regard de soi et de l’autre, permet d’initier par exemple à une autre forme de visite et d’inviter à un développement économique basé sur la mémoire. L’un des axes majeurs réside naturellement en l’apport de savoirs de la part des internautes usagers du site : les concepteurs du site entendent éviter de le considérer seulement comme un espace de recherche d’information, mais de contribuer à en assurer également la promotion comme un lieu susceptible d’accueillir connaissances et expériences, réalisations et volontés de créer. Qu’il s’agisse ainsi de la perception visuelle ou encore émotionnelle, que cela concerne les cheminements de découverte ou du développement des capacités de mémorisation et de navigation dans les univers de savoirs, qu’il s’agisse enfin de leur structuration et de la constitution des champs de connaissance, l’enjeu majeur est toujours celui de notre intelligence émotionnelle et de nos capacités à nous ouvrir à tout ce qui, dans l’héritage euroméditerranéen, peut transcender nos actions et nos existences. Bref, l’approche d’un passé collectif comme vecteur de compréhension et de collaboration. Et c’est en cela même qu’il nous apparaît comme symbolique des démarches qui doivent être aujourd’hui celles de tous les acteurs mêmes de la transmission des savoirs. La synergie des compétences constitue à l’évidence un facteur de succès, ce qui suppose un rapprochement géographique des savoirs-faire : l’évolution tant économique que technologique dans le domaine des infotechnologies le rend même plus nécessaire que jamais.