Laura
Garcia Vitoria
Présidente de l'ONG ARENOTECH
Une récente enquête sur la confiance à la présentation de laquelle nous avons contribué le mois dernier souligne que seules les collectivités territoriales - et les ONG - semblent moins exposées à la crise généralisée de confiance que connaissent à l’évidence nos sociétés occidentales. Le chantier où s’esquisse aujourd’hui de la manière la plus aboutie un tel constat est assurément celui des programmes de « villes de la connaissance » développés par nombre de collectivités en Europe (Espagne, Allemagne et Italie notamment), en Amérique latine et en Asie.
L’une des caractéristiques majeures de l’époque contemporaine est en effet une nouvelle interaction entre territoires et savoirs. Les ciudades del conocimiento ont constitué en Espagne les premiers exemples européens de gestion locale des processus de capitalisation des savoirs et des connaissances au travers de programmes visant à créer de nouveaux liens entre citoyens et responsables locaux.
C’est par ailleurs un espace économique polarisé et réticulaire que commencent à constituer certains espaces urbains et territoriaux autour des ressources immatérielles de l’expertise de leurs habitants et de l’utilisation des fruits de leur inscription culturelle locale.
L’exemple de Heidelberg s’avère à ce titre éminemment significatif, de même que celui de Stuttgart. Le recours à des processus d’apprentissage collectif à l’échelle des territoires en Italie du Nord et surtout en Italie centrale s’inscrit naturellement dans une même problématique de nouvelles formes de confiance collective à créer. La prime ainsi accordée à l’investissement immatériel se traduit clairement par l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création, des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges, des laboratoires d’idées et d’exploration de nouvelles formes d’expression aboutissant à la genèse de véritables espaces d’ excitation neuronale et à la prise en compte de nouveaux paramètres pour les territoires tels que la gouvernance, les réseaux sociaux bien sûr, mais également l’émergence de nouvelles hiérarchies sociales et informationnelles. Il s’agit par là-même de réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation et donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.
Il s’agit aussi très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial. Les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques et les lieux de création et d’innovation peuvent acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir, au point que la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des métropoles européennes dans les années à venir.
Le concept de ville de la connaissance évolue ainsi aujourd’hui vers
une approche plus large : la citoyenneté de demain sera celle de la connaissance
et de l’expertise vraie, de la confrontation des horizons culturels
et des savoirs partagés entre laboratoires et entreprises innovantes certes,
mais aussi au travers des connaissances et des réflexions de chacun, vecteurs
à leur tour de nouvelles formes d’intelligence économique.
Il faut évoquer à ce stade le continent nord-américain avec les villes ingénieuses canadiennes, Austin au Texas, Monterrey au Mexique naturellement), l’Amérique latine (les villes chiliennes), l’Afrique (les villes camerounaises), mais aussi et surtout les collectivités territoriales asiatiques (de Mumbai à Shanghai). On insistera ici néanmoins essentiellement sur les programmes observés, suivis et accompagnés en Espagne qui constituent autant de paradigmes fondateurs pour les objectifs du présent colloque.
Toute esquisse de prospective territoriale se trouve en effet aujourd’hui centrée notamment sur ces deux axes qui sont amenés à caractériser les espaces de gestion locale des processus de capitalisation des savoirs et des connaissances. On en retiendra ici six illustrations.
A - Les espaces virtuels de recension de toutes les possibilités d’accès à la formation.
Il s’agit là d’une mission majeure de l’ensemble des acteurs locaux, publics et privés dont le développement plus ou moins importé sera clairement conditionné selon collectivités et les régions par une tradition plus ou moins forte d’intelligence territoriale. Villafranca est ainsi l’une des villes qui a pu le mieux esquissé une telle démarche destinée à être de l’ordre de l’évidence dans la décennie à venir.
B - Les actions municipales et régionales de formation au coeur de la bonne gouvernance territoriale.
Former et former encore constitue aujourd’hui un leitmotiv pour les collectivités territoriales les plus dynamiques : Burgos Ciudad XXI prévoie des cours de formation pour les jeunes en difficulté et leur permettre d’accéder aux infotechnologies, des cours de formation aussi pour l’ensemble du personnel municipal. Et il en est de même pour le plan Bilbao 2010 destiné avant tout à conforter le programme d’apprentissage tout au long de la vie mené par la municipalité. Grenade voit l’Institut municipal de formation s’appuyer tout particulièrement sur un centre des nouvelles technologies. Jerez de la Frontera, près de Cadix, a crée dans le même esprit une bourse virtuelle du travail, mais également un amphi virtuel de téléformation. Leon Ciudad Digital porte de la même manière l’accent sur les questions de formation, où les stratégies d’intégration seront également à suivre dans le cadre d’un programme tel que Ciudad Real : Ciudad empressarial virtual.
C - Le repérage et la cartographie des savoirs faire à l’échelle territoriale.
La condition première de l’attractivité économique d’un territoire réside, au-delà de la formation et de la transmission des savoirs dans une connaissance minutieuse des savoirs existants. C’est ce que nous appellerons le processus de Mataro, qui en Catalogne s’est engagée dans cette voie : nous aurons à l’analyser en détail dans la seconde partie de cet exposé.
D - La mise en place de dispositifs complexes mettant en œuvre des externalités économiques vecteurs de polarisation des compétences.
Si l’on reprend les deux mêmes exemples, c’est d’ailleurs l’objectif que s’est fixé pour 2015 la ville de Burgos autour d’une nouvelle génération de parc technologique qui doit aider la ville à se transformer en cité de la connaissance. Il en est de même de Zorrozaurre à Bilbao qui entend devenir un espace d’implantation d’activités permettant l’utilisation de services avancés, future ville à part entière d’une ville de l’innovation et de la connaissance. Nous sommes en présence de nouvelles formes de gestion de la compétitivité territoriale et de ses externalités économiques (culturelles entre autres), sous forme notamment de polarités de compétences [1] : or la constitution de tels pôles suppose précisément une mise en valeur forte de l’image identitaire des territoires, ce qui nous invite à revisiter totalement le rapport de l’héritage culturel au développement économique.
E - L’administration électronique comme processus d’accompagnement de tels programmes.
La dimension de l’administration électronique locale de la ville de La Corogne se définit d’ailleurs en fonction du programme « Coruna, ciudad del conocimiento » qu’elle entend développer dans les années à venir. Elche propose une dimension particulièrement intéressante dans sa réflexion stratégique : elle conçoit le champ de l’e-administration comme « instrument de gestion du changement de modèle urbain ». C’est dans cette optique d’abord que l’e-administration est amené à constituer l’un des cadres futurs de tels programmes. Getafe, dans la région de Madrid, souhaite ainsi viser une situation de réelle compétitivité territoriale, avec surtout un plan de qualité pour la gestion municipale.
F - L’élaboration par les collectivités de leurs propres outils de visibilité.
Si elles le font aujourd’hui peu et surtout mal, la prospective territoriale aura à suivre leur élaboration et leur développement progressif. C’est là que se joueront les rapports futurs entre acteurs territoriaux et chercheurs, domaine d’observation et d’analyse de notre Réseau depuis maintenant cinq ans. Ainsi Sabadell, près de Barcelone, au travers de son « plan pour la société de l’information et de la connaissance », a ainsi crée une Fondation des industries de l’information pour mette en place des formations liées aux infotechnologies et capable de former les entrepreneurs de demain, ceci parallèlement à l’Institut d’études et de recherche appliquée qui développe des fonctionnalités d’observatoire et de développement de projets innovants : le plan Sabadell 2010 souligne que la ville numérique qu’elle entend être viser la formation et la compétitivité territoriale.
Ce que nous pouvons appeler - de manière évidemment métaphorique - les futures stratégies de Lisbonne déclinées à l’échelle locale est appelé à s’incarner dans des quartiers apprenants qu’illustre bien l’exemple de Poblenou à Barcelone. Mais, parmi bien des mécanismes qui commencent d’ores et déjà à se mettre en place, nous aurons à évoquer également une autre traduction possible de telles stratégies et que nous dénommerons le processus de Mataro.
A - Le chantier de Poblenou à Barcelone.
La compatibilité et l’interopérabilité des usages sera de plus en plus la réponse des urbanistes à la complexité qui caractérise l’économie de la connaissance au travers de la mise en place d’infrastructures de la connaissance, vue la propension de l’économie de la connaissance à utiliser l’intelligence comme principale ressource productive. Architectes et urbanistes devront en effet de plus en plus répondre à la nécessité d’améliorer les conditions de transmission de connaissances entre le système d’éducation et de recherche et le système productif et utiliser pour cela leur champ d’intervention, l’espace urbain.
Dans le cas de Barcelone, c’est également l’objectif que s’est clairement fixée la capitale catalane : faire de la ville d’ici 2010 l’un des hauts lieux de convergence des flux d’une nouvelle culture et y assurer un accès intelligent pour tous qui y vivent et y travaillent; la ville, on le sait, entend s’identifier comme un territoire d’innovation constante : on y rencontre donc certes les nécessités de l’alphabétisation digitale et de la connexion électronique pour tous, mais aussi et surtout un plan pour renforcer la création d’une société locale de la connaissance, l’élaboration d’outils destinés au suivi d’une telle construction socio-territoriale et même la création d’un diseno urbano basé sur les infotechnologies. De nouveaux rapports entre habitants, de nouvelles relations avec les acteurs économiques s’y trouvent à chaque fois revendiqués.
La ville est destinée à être non seulement un centre d’échange de biens, mais aussi un forum pour l’échange d’idées et un espace où l’on peut générer, diffuser et appliquer de la connaissance et ce notamment au sein d’espaces dans lesquels se déroulent des activité de création et de divulgation dans le domaine technologique et où se trouve facilitée la relation entre universités, centres technologiques, centres de recherche et activités productives en une concentration d’activités qui favorisent l’interactivité. La ville de demain est une ville d’interactivité spatiale propre à accueillir de telles activités denses en connaissance : infotechnologies, recherche, design, édition et industries culturelles et multimédia. Ce sera le cas du quartier de Poblenou.
Ces espaces de ville complexe auront ainsi à déployer des systèmes d’incitation. Pour favoriser la présence de ces secteurs, il aura à les identifier, à les mettre en relation, à établir des mécanismes d’actualisation au fur et à mesure que de nouvelles activités s’incorporent à l’espace économique. De nouvelles conditions d’utilisation de l’espace public et de l’espace privé se dessinent, avec des infrastructures hautement compétitives adaptées aux requis urbanistiques, économiques, sociaux et environnementaux.
B - Le processus de Mataro
La gestion territoriale des connaissances dans les collectivités va être amenée à s’appuyer sur des processus spécifiques dont certains ont déjà fait l’objet de premières applications. Il nous semble donc intéressant d’en évoquer l’une des plus pertinentes : la démarche de la petite ville de Mataro en Catalogne nous semble parfaitement résumer l’une des concrétisations territoriales possibles des stratégies de Lisbonne, au point qu’au sein de notre Réseau, nous avons baptisé cette démarche le processus de Mataro.
Rappelons en les origines : la Fondation Tecnocampus Mataró avait organisé il y a trois ans de cela un colloque « usagers et réseaux créateurs de la nouvelle ville » qui évoquait les horizons ouverts par la gestion urbaine en réseau. Avec une équipe d’économistes de l’Université Politechnique de Catalogne, ce séminaire a par la suite permis de modéliser un certain nombre d’axes de développement de la ville en la matière.
La ville de Mataro s’était placée d’emblée sous l’égide d’un plan directeur qui entend en faire une ville de la connaissance, capable d’exploiter pleinement le capital intellectuel de la ville et de son territoire [2] comme source principale de richesse, de prospérité et de croissance future. A été utilisé à cette fin une modélisation économique [3] qui se traduit par la création et la gestion d’une plate-forme de connaissance [4] , ceci à partir notamment des micro-clusters existants dans la cité.
Ce processus se base en effet sur cinq points majeurs :
La finalité d’une modélisation globale [5] consiste ainsi à mesurer et gérer le capital intellectual de chacun des micro-clusters présents sur le territoire, ceci à travers notamment un processus de benchmarking de leur capital intellectuel spécifique qui permet par exemple d’obtenir un index de confiance globale [6] . L’application du modèle amène de la sorte à une vision stratégique du développement de la ville, de la cohésion sociale (où la vie associative est amenée à jouer un rôle de tout premier ordre) et des possibilités de croissance économique durable. Les responsables de la collectivité peuvent ainsi juger de l’importance des vecteurs culturels, de la créativité et de l’innovation, véritables piliers du développement urbain futur et des capacités de compétitivité du territoire du fait même de ses actifs intangibles. Le rôle de tels facteurs se voit naturellement démultiplié par les infotechnologies.
Un modèle spécifique [7] implique l’ensemble des micro-clusters (et leurs potentialités face à de nouvelles productions émergentes), aux côtés de la plate-forme globale des capacités intellectuelles de la collectivité ; la gestion commune de ces deux composantes du capital de la ville s’appuie notamment sur des démarches de benchmarking des potentialités d’autres collectivités. On aboutit ainsi à un système de support décisionnel [8] , un système d’information et d’aide aux décisions stratégiques des élus et aux choix de financement, un point de départ aussi pour les investigations ultérieures accompagnant une telle stratégie de construction d’une ville de la connaissance.
Nous avons récemment analysé la manière dont divers outils - dont notamment les technologies de géolocalisation et de marquage de l’espace - permettent le développement de formes d’apprentissage continu au travers de dispositifs mis en place à l’échelle des territoires, et ce en partant notamment de récentes expérimentations menées en Europe du Nord. On mesurera ici au travers d’une simple évocation de quelques exemples combien ceux-ci illustrent les thématiques placées au coeur de notre colloque.
A - Les futurs services d’aide au savoir
Les travaux du Centre de Recherche en Economie et Gestion de l’Université de Rennes ont montré d’ailleurs combien l’intellectualisation de nos productions conduit à développer un lien de plus en plus étroit entre recherche, développement, innovation, éducation, connaissances, connaissance partagée et production de biens et de services [9] et que les multiples dimensions de ce phénomène ont conduit à un réel renouvellement théorique de l’analyse économique.
1 - Des demandes d’abord largement issues du nouveau statut de l’image
L’apparition d’un nouveau statut de l’image explique par exemple parfaitement certaines de ces demandes, l’image apparaissant de plus en plus anthropomorphique, « embarquée » et bien évidemment omniprésente et surtout caractérisée par son ubiquité. De manière plus générale, la crise de la représentation que nous vivons et dans laquelle - plusieurs études récentes le soulignent - les images, support majeur s’il en est de notre « héritage », finiront par ne plus représenter qu’elles mêmes et par être à elles-mêmes leur seul message. Il ne faut pas à cet égard oublier les implications, économiques souvent très concrètes des nouvelles images et l’apport des neurosciences par exemple à « l’anthropologie » des images.
Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, l’image se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle qu’elle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former l’un des processus majeurs à l’œuvre dans le nouvel horizon économique.
Ce qui est très probablement en jeu pour l’essentiel, ce sont les mécanismes d’acquisition, de création et de coordination des connaissances, ainsi que - certains prospectivistes l’oublient trop - les mécanismes d’évolution des organisations reposant sur la croissance cumulative des connaissances : le concept d’image met également en avant le fait même qu’à toute situation doit être conféré un sens [10] .
L’innovation met ainsi en scène la création d’images d’événements futurs permettant de guider l’action. C’est par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : « innovation et production de connaissance dépendent de l’interprétation sociale de la situation. Cette interprétation sociale de la situation contribue à déterminer un plan d’action ».
Tout responsable se doit ainsi d’exercer un véritable leadership cognitif « afin d’aligner les cadres interprétatifs des acteurs ». L’image qu’il déploie permet de faire de l’institution un dispositif cognitif collectif, ce qui fait qu’au-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives.
2 - Le rôle des communautés intensives en connaissances
C’est au travers de ces communautés que a décennie à venir se situe potentiellement au cœur d’une nouvelle culture de la croissance. Ces communautés apparaissent comme de nouvelles formes de coordination efficace dans les organisations sous forme de structures informelles et des systèmes d’échange coopératif volontaire supportant les processus de création et de diffusion des connaissances organisationnelles, et ceci sous deux formes essentielles :
- des communautés de pratiques qui font circuler et qui comparent de manière incessante les « meilleures pratiques »
- des communautés épistémiques surtout qui sont des groupes engagés dans des processus de création de connaissance et qui construisent progressivement pour y parvenir une structure commune permettant une compréhension partagée.
Les entités publiques ou privées devront ainsi apparaître comme un faisceau de ressources dont la logique économique ne sera plus tant l’allocation de ressources que la création de ressources. Elles auront à mettre en place les conditions d’une réelle confiance cognitive et l’élaboration de véritables codebooks de langages communs afin de permettre une vraie approche cognitive de l’action des entreprises et entités publiques ou privées concernées, coopération qui, avec ses modèles mentaux partagés et ses dispositifs cognitifs collectifs, vise à favoriser la création de nouvelles connaissances individuelles par un ensemble d’interactions entre individus, une approche qualifiée par les économistes de transactionnelle ou communicationnelle. Si dans le cadre d’une économie fondée sur la connaissance, il est usuel de parler d’organisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux d’échanges de savoirs, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de l’information. Dans ce sens, les institutions devront se transformer en dispositifs cognitifs collectifs.
3 - Les immatériels du secteur public
Il convient de souligner le rôle futur des infrastructures immatérielles nécessaires pour une bonne gouvernance territoriale. Les services que le secteur public et politique offre, les politiques qui y sont conduites seront ainsi de plus en plus appuyés par la connaissance scientifique, une documentation statistique et qualitative de sujets, un débat, bref des connaissances accumulées et accessibles sans coût que l’on peut appeler les immatériels du secteur politique et publique qui évolueront en permanence tant en gamme qu’en qualité et en utilité sociale. Sans connaissance commune des affaires publiques, il ne pourra y avoir de bonne gouvernance : pour concevoir à l’entrée et suivre et réformer ensuite, les concepteurs politico-administratifs auront besoin de plus de connaissances.
Si l’on utilise la formulation de la bonne gouvernance à partir naturellement de sa racine grecque originelle de kybernan et si l’on confère tout leur poids historique aux systèmes de valeurs et de représentations qu’il véhicule, celle-ci apparaîtra inexistante sans une réelle mobilisation des immatériels du secteur politique et public, en termes d’évaluation par exemple et les élus sont sur le point de devoir associer de plus en plus à leurs choix la réflexion préalable, la recherche du modèle de l’action préférable, l’écriture des diagrammes logiques d’impact, les tests de réussite. Question de culture et surtout de confiance là encore…
Reposant d’avantage sur des savoirs, les politiques publiques européennes devront également se faire les vecteurs d’un large apprentissage que les nouvelles évaluations de politiques publiques et des programmes peuvent permettre à tous d’apprendre : il faudra donc renforcer l’évaluation moderne dans une démarche d’apprentissage collectif des politiques.
B - De nouvelles déclinaisons de l’itinérance cognitive
1 - Des rapports avec notre environnement connotés par des savoirs
Tout notre environnement s’apprête donc à se faire pourvoyeur de connaissances.
On pourra utiliser les Spot Codes - des code-barres circulaires - qui peuvent être placés sur n'importe quel support (arrêt de bus, affiche, annonce, objet...) et lus par un mobile équipé d'un appareil photo et d'un petit logiciel spécifique de reconnaissance d'image. Ils peuvent être affichés sur un écran - un photophone doté d'une optique de basse résolution suffit à les lire - (on sait que des opérateurs tels que Vodafone ou DoCoMo installent d’ores et déjà aujourd'hui le logiciel dans la plupart des nouveaux téléphones qu'ils distribuent en Asie). Mitsubishi développe même depuis deux ans l'idée d'un appareil lecteur d'étiquettes Rfid qui permet de détecter et de rendre lumineuses les étiquettes par rétroprojection du lecteur sur le carton, à l'emplacement même où elles sont collées.
Il en est de même des multiples écrans parsemant nos villes, des écrans qui auront donné naissance à de nouvelles applications ou à de nouvelles générations de machines portables, écrans "dépliables" et "journaux électroniques enroulables" et voir généralisés sur les vêtements ou les emballages de certains objets.
L’informatique diffuse et la publicité sur mesure sont de même sur le point d’être mises en œuvre, on le sait, par une société française de mobilier urbain. Le chaland sera identifié grâce à son téléphone portable ou tout autre objet communiquant ou assistant personnel qu’il aura sur lui et sur lesquels il aura naturellement auparavant entré son profil (type d’informations souhaitées, goûts, âge…). La liaison entre le panneau d’affichage et le portable s’effectue par une liaison de courte portée (infrarouge, Wi-Fi ou Bluetooth), mais l’utilisateur devra télécharger un logiciel sur une borne ou le site de l’annonceur - qui pourra également, plus simplement, diffuser une carte intégrant là encore une puce RFID -. Un tel dispositif pourra ainsi se faire porteur à un endroit donné d’informations et d’illustrations complémentaires - des extraits de films par exemple -.
2 - Un environnement constitué de strates d’espaces et de flux informationnels
Les espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies sans fil et qui nous offrent une sorte d’Internet ambiant qui se transforme la ville en espace de radiofréquence et de réseaux omni-présents. Une ville amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces multiples et où l’intelligence ambiante chère à Ian Pearson permet un renouveau des modes de gestion de la mémoire de nos environnements auxquels nous lient désormais à nouveau d’innombrables liens de savoirs.
Nous sommes aujourd’hui en mesure de créer une possibilité de rencontre entre les strates d’informations qu’est par essence un monument (ses strates chronologiques et symboliques par exemple) et les flux d’informations contemporains, véritable allégorie de la construction identitaire.
On a ainsi tout particulièrement pu mettre l’accent récemment - nous allons le voir - sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain d’annoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, se transformer en auteur en se servant de cet environnement, de se voir auteurs et de vouloir et d’être au départ d’un processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements.
Les récentes expérimentations menées au cours de ces dernières années - telles que celles que nous évoquerons dans la suite de cet exposé - montrent ainsi ce que pourra être par exemple la mobilisation des résonances cognitives des environnements urbains.
3 - De nouvelles demandes face à une recherche territorialisée
L’exemple d’une kennistadt hollandaise s’avère à cet égard significative : déjà connue pour son "projet pilote fibre" qui ambitionne de connecter toute la ville en fibre optique, une municipalité de la banlieue d'Amsterdam, Almere, vient d’annoncer une sorte de première mondiale : la création de la "première grille de calcul hétérogène municipale" afin certes de répondre aux besoins des entreprises et laboratoires publics installés sur le territoire et mettre à disposition de ces laboratoires les capacités inexploitées des ordinateurs reliés à son réseau très haut débit (100 Mb/s), de susciter naturellement aussi une prise de conscience collective des potentialités du haut débit, mais surtout d’associer les habitants de la ville aux travaux des chercheurs. On imagine les habitants d’un quartier ou d’une ville suivre en ligne les travaux sur le patrimoine local, sa restauration, son aménagement, son animation…, mais aussi naturellement tous ceux qui peuvent être intéressés à des titres divers et ne manqueraient souvent pas de se rendre sur place.
Au travers des interrogations qui se trouvent être par essence celles de l’intelligence informationnelle, la question de l’évolution des rapports entre territoires et savoirs constitue un défi tant considérable que multiforme.
Nous souhaiterions que notre présentation puisse constituer un point de départ pour le développement de notre groupe de travail qui analyse depuis plusieurs années maintenant ce sujet et qu’il puisse accueillir notamment nos collègues chinois. C’est la raison pour laquelle tout particulièrement je me propose de présenter également le présent état des lieux à Pékin.
Alors même que les entités étatiques perdent de leur raison d’être en termes de gestion, de partage et de transfert de savoirs, les villes savent aujourd’hui qu’elles jouent sur ce terrain une partie de leur avenir. Et ceci ne saurait nous laisser indifférent.
[1] Ces analyses ont été menées dans le cadre des divers rapports et analyses présentés à partir de l’automne 2001 par le Réseau européen des Villes Numériques.
[2] Le plan GCIM (Gestió del Capital Intellectual a Mataró)
[3] Le modèle CICBS (Cities’ Intellectual Capital Benchmarking System)
[4] Plataforma de Capital Intellectual
[5] Le modèle général CSICM (Model General de Capital Intellectual de les Ciutats)
[6] Global Reliability Index
[7] MECIC (Model Específic de Capital Intellectual de les Ciutats)
[8] DSS (Decisión Support System)
[9] On oublie souvent qu’un tel processus concerne - pour ce qui est de la production, la diffusion et l’utilisation des connaissances - plus de 50% du PIB des états membres de l’OCDE
[10] On se réfèrera ainsi aux travaux de K. Boulding pour lequel « la connaissance trouve son origine et s’incarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par l’acteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de l’individu. Le processus d’élaboration de ces images est fondamental pour la compréhension des processus cognitifs, mais également celle de l’ensemble des activités humaines, y compris l’activité productive ».