Une langue de l'innovation : quelques axes pour le débat...

Laura Garcia Vitoria

Février 2006©

Un grand nombre de constats récemment développés permettent de modifier complètement les traditionnels débats sur la langue française, mais aussi de valider de nouveaux regards et d'en esquisser une vraie prospective.

I - Des constats et études récentes commencent à modifier assez substantiellement les termes du débat. On utilisera notamment ici à ce sujet une synthèse récemment publiée par les Echos qui rejoint largement nos propres constats (voir notes). A ces constats, les participants au débat sont naturellement invités à ajouter leurs propres expériences et références : on s'efforcera en effet de fournir dans nos discutions des références concrètes et des analyses récentes, et non des sentiments subjectifs basés sur une démarche purement personnelle, ce qui a - à notre sens -, toujours détourné la francophonie des vraies questions sur son futur.

1 - Pour ce qui est d'abord des acteurs français entre eux :

  • les observations menées par la direction des relations internationales de l'enseignement au sein de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris : " on assiste à un retournement : " les entreprises sont en train de revenir vers le français " (1).
  • l'étude de l'Observatoire de la formation et des métiers dès 2003 montrait ainsi de vrais changements dans les grandes entreprises françaises travaillant à l'international par rapport à celle publiée en 2002 par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie et qui dressait le tableau du " tout anglais " mis en œuvre par les grands groupes nationaux.
  • le retournement correspond clairement à ces toutes dernières années : Renault, après avoir choisi l'anglais comme véhicule de communication dans son alliance avec une entreprise aussi innovante que Nissan a commencé par renoncer à cette unicité en 2001 pour aujourd'hui épouser un total revirement avec les objectifs de la Fondation Renault : " chargé de promouvoir la langue française dans les pays où Renault est implanté, l'organisme forme les étudiants étrangers à la langue et à la culture française " (2).
  • une telle chronologie d'une mutation qui s'opère quasiment sous nos yeux est illustrée par l'exemple d'AXA Assistance, souvent évoqué récemment lui aussi par les médias, au travers par exemple de la mise en place d'une " commission de terminologie " qu'elle a voulu destinée à préserver la communication interne de l'entreprise face aux influences anglo-saxonnes...Une démarche dont Maxime Amiot rappelle qu'elle a déjà été mis en place bien avant par Peugeot.

2- Si l'anglais commence à apparaître aux yeux de beaucoup de décideurs comme un véhicule linguistique de la division et le " tout anglais " comme contre-productif au sein des grandes société françaises, le débat commence à concerner également les relations internationales.

  • le président du Forum francophone des affaires, par ailleurs Président de la BRED Banque Populaire, souligne ainsi que " le français peut être un formidable avantage concurrentiel pour qui sait l'utiliser "...(3)
  • la stratégie d'LVMH en est une illustration basée sur l'image même de la langue : " Dans le groupe, un cadre ne se sentira pas vraiment intégré s'il ne parle pas le français. Cette langue fait partie intégrante de notre identité " (4). Maxime Amiot conclue : " tandis que les produits vendus à l'étranger gardent leur appellation française, le centre de formation du groupe - basé à Londres... - forme les cadres étrangers à la connaissance de la langue et de la culture française " (5).

II - Un nouveau regard se fait jour. On évoquera ici quelques-uns deux des points développés par le conseil scientifique de l'ONG ARENOTECH que nous dirigeons dans le cadre de son programme " francophonie ".

1 - le français serait ainsi espace sémantique qui sait historiquement mener l'organisation de liens conceptuels et la gestion de la mise en rapport des démarches intellectuelles. Son adoption à des moments spécifiques par les milieux culturels et diplomatiques n'est évidemment pas un hasard : l'innovation conceptuelle dont elle a été porteuse à bien des moments - et qui a en retour souvent décidé de son évolution même - explique que nous soyons à un moment clef de son rôle dans les mutations culturelles et sociétales de notre temps. Elle explique aussi les méfiances dont son utilisation peut faire l'objet par certains décideurs internationaux : son usage à niveau est évidemment tout sauf neutre !

2 - le champ de l'économie de la connaissance et les nouveaux horizons de transfert des savoirs qu'il suppose constitue aux yeux de beaucoup une chance nouvelle pour la langue française. Mais cela, on le reconnaîtra, avec peut-être de redoutables conditions :

  • - par exemple celle d'apparaître clairement comme une langue de l'expertise et donc comme une opportunité pour obtenir et gérer des savoirs
  • - celle également d'apparaître comme un véhicule privilégié de l'excellence : là encore, n'oublions jamais son histoire à ce sujet ! " Pour mettre tout en ligne sans savoir rien, l'anglais c'est génial ", disait - de manière un peu rapide et personnelle - un jeune participant à l'un de nos forums ! Non sans ajouter : " Tout comme pour faire semblant d'écouter l'autre "...

La langue qui incarne une vraie pertinence de la mise en réseau ? C'est ce que sembleraient impliquer ces deux types de considération. Nous rejoignons par là-même la table ronde précédente et nos propres travaux. Mais il est bien d'autres considérations auxquelles il conviendra de laisser toute leur place.

3 - N'oublions en effet pas les nécessaires préconisations pour demain, et donc l'horizon prospectif qu'il nous faut construire. Nous nous proposerons de consacrer une partie du débat à cette question, et donc de déterminer les divers scénarios possibles et les vecteurs qui les sous-tendent à l'horizon 2020 et 2030 (6) :

  • le scénario d'un vrai plurilinguisme vécu au quotidien et notre capacité à le construire en Europe en constitue évidemment une condition
  • le scénario inverse d'une langue unique choisie par défaut
  • celui aussi d'une langue de référence pour les bonnes pratiques et le partage de l'innovation, le tout basé sur la prise en compte des horizons culturels de l'interlocuteur et des outils et cadres les plus pertinents pour le développement de communautés de pratique. Les échanges sur ce dernier scénario a été de plus en plus évoqué tout au cours de ces derniers mois en liaison avec les débats relatifs à l'économie du savoir
(1) Guilhène Maratier-Decléty, in Les Echos, 10-11 février 2006
(2) Maxime Amiot, id.
(3) Steve Gentili, id.
(4) Concetta Lanciaux, id.
(5) Maxime Amiot, id.
(6) Laura Garcia Vitoria, intervention en 2005 à l'Institut de Prospective Technologique de la Commission européenne (www.arenotech.org)