International Knowledge Forum
Avril 2006 Université de Tunis Carthage

LA GESTION DES SAVOIRS, NOUVELLE INTERFACE
ENTRE L’HOMME ET SON ENVIRONNEMENT

Laura Garcia Vitoria
Directrice scientifique, du Réseau européen des Villes Numériques,
Présidente d’ARENOTECH,
Directeur des relations extérieures
du projet de Maison européenne du Développement Durable

NOS OBJECTIFS

Plan

Introduction

I - Des écosystemes de transmission des savoirs

  • A - Des écrans et des flux informationnels
  • B - Un savoir géolocalisé et distribué

II - Un environement processeur de connaissance

  • A - Des savoirs hybrides et fragmentés
  • B - Des dispositifs d'aide à la gestion des connaissances.

Conclusion

Bibliographie

Notes

Sur les chemins du savoir

Nous avons choisi pour notre conférence une démarche quelque peu ambitieuse dans notre approche des défis du KM de demain, ceci au travers d’un double constat :

  1. les infotechnologies ont amené un réel changement dans notre rapport à l’environnement, un rapport à nouveau constitué de savoirs, qu’il s’agisse à l’avenir par exemple d’écosystèmes faits de flux informationnels ou de technologies de géolocalisation et de marquage de l’espace
  2. la conséquence d’une telle mutation a contribué à encore accentuer la fragmentation des savoirs et leur caractère fondamentalement hybride, mais aussi à mesurer le rôle que devront jouer à l’avenir de réels dispositifs de gestion des connaissances dans l’ensemble de nos démarches individuelles et sociales.
C’est donc une quasi-refondation des principes mêmes de gestion des connaissances dont il convient d’évoquer la nécessité.
Ce ne sera pas certes à l’occasion d’une seule intervention que nous pourrons évoquer les regards nouveaux nécessaires et surtout l’ensemble des technologies à prendre en compte : nous souhaitons donc que cette première présentation puisse être suivie d’analyses complémentaires, en lien étroit éventuellement avec une Université ou un Institut de recherche qui souhaiterait s’y consacrer.

Alors même que le KM, nous l’oublions parfois, est en fait une très ancienne démarche [1] , sa reformulation dans le sens où nous l’entendons généralement encore aujourd’hui a elle-même pris quelques rides au cours de ces toutes dernières années. L’objet de la présente présentation entend donc s’attacher à en reformuler certains champs et parfois à refonder les bases mêmes de ceux-ci au travers notamment des contributions récentes des sciences cognitives [2] , mais également à partir d’une prospective de la gestion des savoirs dans un contexte d’intelligence ambiante.

C’est pourquoi, à l’occasion du présent KM Forum, nous souhaitons présenter les grands axes de l’analyse prospective élaborée par ARENOTECH et dédiée aux processus de développement de la gestion des connaissances, ceci parallèlement à une première synthèse relative au KM territorial élaborée dans le cadre du programme des Villes de la connaissance [3] développé par le Réseau européen des Villes Numériques [4] .

Introduction : ARENOTECH, un acteur de l’analyse de l’économie de la connaissance

Il nous faut rappeler le rôle joué en ce domaine par l’ONG ARENOTECH. Espace de confiance basé sur l’échange de connaissances et de bonnes pratiques d’une part, le repérage des compétences et des expertises vraies d’autre part, elle n’a cessé, dans un cadre européen et au travers de multiples partenariats internationaux, de développer des groupes projets [5] et des communautés de pratiques [6] afin de conférer aux décideurs et acteurs - dans les domaines économiques et culturels notamment - une réelle visibilité sur les flux informationnels qui les concernent et la prise en compte de la contribution individuelle aux performances par exemple de nos villes et de nos territoires.

ARENOTECH a beaucoup utilisé, en participant notamment à la création de l’Observatoire européen des espaces multimédia [7] , la notion d’espace public de circulation de la connaissance pour définir son rôle de réseau de recherche dans lesquels les partenaires développent leurs stratégies et leurs connaissances à l’instar de toute communauté intensive en connaissance.

Au travers d’une recherche de codification d’une part croissante de sa base de connaissances, elle entend ouvrir la possibilité de nouvelles approches cognitives. L’organisation de séminaires et surtout sa participation aux rencontres scientifiques lui permettent une réorganisation spatiale continue de ses activités. Elle l’amène aussi à accompagner celles et ceux qui font appel à ses conseils dans la construction des compétences requises par l’économie de la connaissance et qui avaient été souvent mises entre parenthèses par l’économie industrielle.

Au travers du Club d’Analyses Prospectives [8] , ARENOTECH entend permettre à ses partenaires d’avoir une meilleure approche en matière de compréhension et d’anticipation du changement, et pour cela renforcer le caractère interdisciplinaire de son réseau et de ses groupes d’une part, la collaboration internationale avec d’autres communautés intensives en connaissances d’autre part.

Pour évoquer ces nouveaux liens de savoirs entre l’homme et son environnement, nous serons amenés à souligner plus particulièrement les défis d’une gestion des connaissances déclinée au futur. Deux axes seront donc abordés dans la présente analyse : on évoquera successivement les défis de la création et du développement d’écosystèmes de savoirs et celle, de manière plus générale, d’un environnement processeur de connaissance.

I - DES ECOSYSTEMES DE TRANSMISSION DES SAVOIRS

La sémantique de l’informatique embarquée nous permet d’évoquer, ne fut-ce que de manière allégorique, les informations embarquées qui sont amenés à constituer nos écosystèmes de demain. Traditionnellement pris en charge par les véhicules rhétoriques d’une part, les formes visuelles d’autre part, les informations - voire les savoirs dont elles assurent la genèse - sont amenées à être intégrées à quasiment tout type d’objet.

Elles constituent l’intelligence ambiante chère à Ian Pearson [9] . Multiples sont ainsi les liens de savoirs qui se développent à nouveau entre l’individu et l’espace qui l’environne. Véhiculés par des écrans et nombre de flux informationnels, ces liens élaborent des savoirs fragmentés et hybrides : leur conférer cohérence et visibilité constitue donc un premier enjeu majeur en matière de gestion des connaissances.

A – Des écrans et des flux informationnels

Notre environnement se voit transformé en champ d’expérimentation de nouvelles formes de communication et pourvoyeur d’envois informationnels multiples, mais également de documents complémentaires proposés à partir des images qui la parsèment.

1 - Pour ce qui est des envois informationnels et surtout des fils RSS (Really Simple Syndication), on sait qu’il s’agit d’un standard adopté par de multiples sites d’information (mais aussi des blogs) pour diffuser leur fil d’actualité [10] . Peu importe évidemment ici le logiciel de lecture adopté pour recevoir de tels flux informationnels dont l’arrivée se voit signalée en temps réel sur nos écrans et notamment les pages web que nous avons déterminé pour les donner à lire à notre tour. Nos environnements de savoirs sont amenés à être - ils le sont parfois déjà en partie - constitués de la superposition de tels flux : c’est dire le défi à relever pour toute stratégie de gestion des connaissances quelle qu’elle soit.

2 - Les écrans qui parsèment nos espaces de vie - qu’il s’agisse des sphères privées ou publiques -, nous offrent quant à eux des matériaux générateurs d’une foule d’informations complémentaires générées automatiquement ou sur requête. Seront ainsi des composantes de notre environnement des cinq à dix prochaines années des publicités animées pouvant adopter entièrement la forme des colonnes et supports d’affichage tels que les colonnes Morris, le téléviseur capable de s’enrouler tel un journal et se glisser dans la poche ou encore naturellement le papier électronique. De manière plus que symbolique, Koen Joosse, chercheur dans les laboratoires de Philips, propose tout simplement d’étaler, comme s’il s’agissait de réaliser une peinture, les cristaux sur une surface. De manière générale, le KM de demain aura à prendre en compte que toute information sera potentiellement génératrice d’informations complémentaires.

3 - Des interactions nouvelles entre espaces publics et privés de savoirs nous amènent ainsi à esquisser de nouvelles catégorisations et d’autres formes de structuration de nos connaissances.

La distinction ontologique entre connaissances individuelles et collectives et celle - de nature épistémologique - entre connaissances explicites et implicites qui aboutissent aux quatre types de connaissances aujourd’hui généralement reconnues nous permettent de montrer combien les nouveaux liens de savoir qui nous font (et nous feront de plus en plus)  interagir avec notre environnement se font générateurs de process d’innovation en enrichissant d’une part les connaissances ancrées [11] et incorporées [12] et en modifiant surtout d’autre part les rapports de celles-ci aux connaissances codifiées [13] et enregistrées [14] .

On ne peut que s’interroger à cet égard sur l’impact réel des diverses formes de mise en réseau social proposées par les infotechnologies et ses avatars les plus récents, tels que le bookmarking social qui propose des espaces de stockage et d’échanges de données et d’images. Ce besoin de regrouper, voire de hiérarchiser les informations détenues, ne peut en tout cas que s’amener à s’interroger sur une visibilité globale dont la construction s’avère de plus en plus complexe.

B - Un savoir géolocalisé et distribué

Au-delà de ces flux et du formatage des savoirs qu’ils véhiculent, les opportunités communicationnelles créent des possibilités d’itinérance cognitive et des environnements scénarisés pour lesquels s’avèrent indispensables des dispositifs d’aide au traitement des informations et savoirs ainsi mis à disposition.

1 - L’infrastructure invisible de couverture des territoires crée par les technologies télécommunicationelles tend à induire dans le maniement du matériau même de la connaissance tout à la fois d’avantage de simplicité d’une part, au travers d’une structuration spatiale des savoirs, de complexité d’autre part, face à des savoirs pensés comme objets d’interactions. Nous sommes en tout cas amenés à penser  notre environnement en termes d’espace annoté et informationellement amplifié.

Les espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies sans fil et qui nous offrent une sorte d’Internet ambiant décliné à l’échelle de la Cité qui se transforme en ville de la radiofréquence et des réseaux omniprésents. Une ville amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces devenus non quantifiables.

Nous avons ainsi eu l’occasion de mettre récemment l’accent tout particulièrement sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain d’annoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, se transformer en auteur en se servant de cet environnement et d’être au départ d’un processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements.

2 - Un réseau de réflexion qui développe aujourd’hui un important programme de recherche autour des développements potentiels des matrices sociales - Proboscis - est parti de l’idée de ce que des technologies sans fil pouvaient créer en matière de géographie sonore urbaine. Il s’agit au fond de cartographier l’expérience que font au quotidien ceux qui parcourent une ville et qui cherchent à établir un lien entre ce qu’ils font au quotidien - dans leur travail économique, politique, culturel…- et ce qui se passe, se pense, se commente autour d’eux. S’enrichir et enrichir ce que pensent et savent ceux qu’ils côtoient de ce qu’ils croient savoir et penser eux-mêmes. Ce sont en fait des géographies sonores que Proboscis expérimente.

Le projet Urban Tapestries permet ainsi de créer un nouveau paysage urbain : il nous rend tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en ouvrant des espaces d’enquête dans l’épaisseur des expériences de la ville.

Le projet permet aux usagers d’annoter leur propre ville virtuelle, permettant à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent de croître quasi-organiquement, en permettant aux citoyens ordinaires d’enchâsser un savoir social dans le nouveau paysage sans fil de la cité.

Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements, des contenus pour ces emplacements et « enfiler » en quelque sorte les emplacements individuels à des contextes locaux par des dispositifs mobiles. L’usager doit être capable de sélectionner de tels « enfilements » (historiques, sociaux…) ou au contraire de se laisser conduire: il reçoit alors une carte des espaces qui se trouvent associés avec eux : ils peuvent la prendre comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès qu’ils passent près d’un de ces espaces. Il s’agit là d’une sorte de performance de la mémoire collective.

Notre espace de vie au quotidien démultiplie ainsi les publications sur lui-même, des technologies nous permettent ainsi en tout cas de réarticuler ce qui pourra être écrit sur lui. Un outil précieux pour changer son image ? Reconfigurer aussi nos mémoires, autant personnelles que collectives et prendre peut-être la main sur elles... Chacun l’imagine : en rendant invisibles des composantes spatio-temporelles, le risque existe de rendre invisible encore davantage le rapport au pouvoir et son contrôle.

Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre quotidien informationnel. Les outils aujourd’hui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir.

3 - De nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment.

Avec Sonic City, un projet suédois de l’Institut Victoria, nous traduisons en musique l’espace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Processus fort de personnalisation de la ville. Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser, anonymement ou non, des tags musicaux, avec comme résultat la création par exemple de communautés locales et leur lot d’échanges et d’apprentissages potentiels, mais aussi par là-même la gestion de nouveaux types de relation sociale et donc de rapports au savoir.

Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume d’une communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans l’espace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup d’interrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce qu’il nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé.

Texting Glances est de son côté un projet développé par le Trinity College de l’Université de Dublin. Le projet permet de nouvelles formes de construction de la mémoire d’un lieu, espace de transport ou lieu d’attente. Construction, à l’échelle de l’espace d’une ville, en plusieurs points mis en réseaux, au travers de textes et d’images, d’une véritable mémoire collective. En évoquant de tels processus, comment ne pas avoir une pensée émue pour les archivistes du futur et les historiens de la ville. Ah, si les médiévistes disposaient d’un tel matériau. On imagine les scènes le long des processions ou sur les marchés du Moyen Age. On ressent l’irrépressible envie de réécrire l’histoire urbaine des siècles passés en mettant rétrospectivement entre les mains des acteurs de tels outils. Mais avec la masse de traces que nous sommes amenés à ainsi laisser, serons-nous pour autant mieux connus. Le doute est permis.

Cela nous met en tout cas de réfléchir sur la mutation de la perception de l’espace et du temps à l’œuvre sous nos yeux : problématiser nous semble en tout cas être une réelle urgence dans un domaine comme le nôtre , avec le développement de nouvelles temporalités, celle de l’attente par exemple, ou encore et surtout la construction d’infrastructures invisibles. Une sorte d’archéologie à l’envers où creusons métaphoriquement un espace pour y placer contributions et annotations, ce que développent d’ailleurs d’autres projets encore tels que Glitch.

4 - Mais ce sont aussi, au-delà de telles formes d’itinérance cognitive, des environnements scénarisés qui se créent tout autour de nous. La customisation informationnelle que nous commençons à vivre nous met en présence d’environnements à scénarios, par exemple de maisons à scénarios. Une offre domotique récente, on le sait, permet de créer des environnements personnalisés et contextualiser un environnement de travail ou de réflexion. Des objets lumineux changent ainsi de couleur suivant les informations qu’ils reçoivent et ainsi transmettent quasi-allégoriquement, se faisant de la sorte, au-delà même d’une recherche esthétique de l’aléatoire [15] , vecteurs d’annonce, de mémoire ou de rappel d’une donnée ou d’un ensemble de données. Une telle scénarisation constitue une parfaite allégorie de l’aménagement de nos espaces de vie et de savoirs.

II – UN ENVIRONNEMENT PROCESSEUR DE CONNAISSANCE

Nous nous trouvons ainsi de manière générale devant une vision de l’environnement comme processeur de connaissance [16] et non plus tant comme processeur d’information, connaissances parfois encastrées de plus dans des interactions spécifiques et dans des réseaux de relations personnelles. Les distances et les asymétries cognitives s’avèrent donc ici plus fortes naturellement que celles liées à l’information, du fait aussi de l’intellectualisation [17] d’une production largement basée sur le savoir [18] et de l’intégration des connaissances dans les logiques productives [19] .

Cet environnement est ainsi aujourd’hui largement caractérisé par des savoirs hybrides et fragmentés et des dispositifs d’aide à la gestion des connaissances encore trop largement embryonnaires.

A - Des savoirs hybrides et fragmentés

La fragmentation des savoirs aujourd’hui constatée se trouve accélérée, on le sait, par le caractère de plus en plus diffus des sources de l’information et constitue là encore clairement l’un des défis majeurs du KM de demain. Le suivi des rencontres des divers acteurs en la matière en constitue à chaque fois une illustration des plus singulières : nous évoquons volontiers à ARENOTECH ce que nous appelons le paradigme de Tafira [20] .

1 - FADAIAT [21] est une manifestation qui se tient depuis 2004 au sein d’un château médiéval tout au long des dix journées qui entourent la fête de la Saint Jean à Tafira, la bourgade située le plus au sud de l’Europe, accumulant par là-même toutes sortes de  choix symboliques [22] . Elle se déroule en connection avec de nombreux endroits dans le monde grâce à des outils de streaming libres où par exemple des images en provenance de Tanger se voient mixées en temps réel avec des flux musicaux produits à Barcelone. Les organisateurs y disent surtout vouloir y réfléchir à une architecture où l’espace physique, social et les réseaux numériques interagissent pour créer un nouveau territoire : tout comme à Karosta en Lettonie et à Novi Sad en Serbie, le medialab de Tarifa détourne ainsi une ancienne fortification en espace de libre circulation des savoirs. Ce qui nous intéressera ici est naturellement d’y saisir les modalités nouvelles d’une telle circulation et plus encore la gestion de leur structuration : au travers d’une telle démarche et au terme du projet européen DASH, la Borderline Academy entend en effet poser les jalons de nouvelles formes de partage et de gestion des connaissances. Les échanges sont ainsi filmés et archivés en ligne, certains sont regroupés et diffusés sur la télévision locale à l’attention de la population, alors que des ateliers sont consacrés à des sujets aussi divers que la cartographie tactique : on y retrouve tous les défis de la constitution d’une culture numérique où en premier lieu les horizons culturels se voient confrontés en temps réel [23] et où naturellement les objectifs des participants sont multiples. On voit aisément combien s’avère de la sorte difficile toute vision générale et intégrée, en l’absence de dispositifs permettant d’intégrer et d’organiser des connaissances fragmentées et éparpillées au gré des individus, des équipes, des milieux culturels et sociaux, question parallèle à la problématique marshallienne de l’intégration locale des savoirs [24] .

2 - La dernière édition d’Ars Electronica montre bien ainsi que toutes les formes de l’hybride se retrouvent au cœur des réflexions contemporaines sur la connaissance et les typologies potentielles de sa structuration [25] au travers des interactions, mises en parallèles paradoxales, amalgames et mixages de tous ordres, réplications et simulations et toutes sortes d’ingénieries génétiques à l’œuvre dans la noosphère chère à Edgar Morin [26] . La pensée humaine se voit ainsi définit commu un état permanent d’hybridation que nourrit, comme le dit notre collègue Derrick de Kerckhove [27] , la création artistique et la créativité de manière générale.

3 - Le rôle de l’image dans une économie de la connaissance caractérisée par son omniprésence se comprend ainsi mieux, tout en rendant parfois encore plus difficile une approche globale et cohérente. Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, l’image se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle qu’elle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former l’un des processus majeurs à l’œuvre dans le nouvel horizon économique. Issues de travaux eux-aussi publiés au milieu du siècle dernier, les études les plus récentes, nées du constat de pratiques sociales de plus en plus centrées sur l’image, offrent de réelles perspectives pour mieux appréhender  les mécanismes d’acquisition, de création et de coordination des connaissances, ainsi que les mécanismes d’évolution des organisations reposant sur la croissance cumulative des connaissances.

Le concept d’image met également en avant le fait même qu’à toute situation doit être conféré un sens. Michel Renault dans ses travaux sur l’économie de la connaissance se réfère ainsi aux travaux de K. Boulding pour lequel la connaissance trouve son origine et s’incarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par l’acteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de l’individu : le processus d’élaboration de ces images est conséquemment vu comme fondamental pour la compréhension des processus cognitifs.

L’innovation met quant à elle en scène la création d’images d’événements futurs permettant de guider l’action. C’est par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : innovation et production de connaissance dépendent de l’interprétation sociale de la situation et cette interprétation sociale contribue à déterminer un plan d’action. Tout responsable se doit ainsi d’exercer un véritable leadership cognitif afin de tenir compte des cadres interprétatifs des acteurs [28]  : l’image qu’il déploie permet de faire de l’institution un dispositif cognitif collectif, ce qui fait qu’au-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives. Là, plus qu’ailleurs encore, inculture et ignorance ne seront plus de mise puisque, au travers de l’image ainsi forgée, la connaissance collective se verra directement dépendante d’une connaissance individuelle.

Il nous faut prendre en compte aussi les nouveaux rapports à cet égard entre l’aménagement des espaces publics [29] et des supports informationnels basés par exemple sur la connexion à Internet sur de grandes surfaces de verre - grâce à l’utilisation des ondes sonores -, mais également l’utilisation de modèles architecturaux virtuels [30] - au travers notamment des travaux au cours de ces deux dernières années de l’Institut Herz à Berlin -.

La nécessité de création de lieux d’apprentissage locaux sera quant à elle, de ce fait même, indispensable : des lieux virtuels bien sûr (sites d’aide à la formation proposés par les collectivités), mais aussi lieux physiques (création d’universités locales et de nouvelles agoras du savoir).

B - Des dispositifs d’aide à la gestion des connaissances.

Face à une telle fragmentation des connaissances, à leur présentation et à leur transmission, l’aide à la gestion  des savoirs et à la décision informationnelle devient donc à nouveau un champ majeur où un KM renouvelé aura toute sa place, dans l’évaluation notamment de la pertinence des divers outils disponibles. D’où l’importance de la mise en place de dispositifs, au travers par exemple de communautés intensives en connaissances [31] , notamment sous les deux formes bien connues :

- de communautés de pratiques qui font circuler et qui comparent de manière incessante les meilleures pratiques

- de communautés épistémiques surtout qui sont des groupes engagés dans des processus de création de connaissance et qui construisent progressivement pour y parvenir une structure commune permettant une compréhension partagée [32] .

1 - Entreprises, instituts et territoires sont donc amenées à développer d’indispensables stratégies de proximité cognitive : une entreprise ou une institution seront inexistants et condamnés à la plus totale des impuissances si elles ne s’ouvrent pas largement à de multiples communautés informelles interconnectées et complémentaires dans l’accumulation et la génération de la connaissance et où la confiance cognitive joue un rôle essentiel au sein des processus mobilisés. L’entreprise ou l’entité territoriale seront ainsi perçus comme un faisceau de ressources et caractérisés non plus, là encore, par une asymétrie informationnelle, mais bel et bien par une asymétrie cognitive : la logique économique n’y sera plus tant l’allocation de ressources que la création de ressources. D’où la nécessité d’une vraie approche cognitive des entreprises et entités publiques ou privées.

S’il est aujourd’hui usuel de parler d’organisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux d’échanges de savoirs, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de l’information. Et il est vrai que l’on ne peut être qu’abasourdi par la naïveté [33] de nombre de discoureurs dans le traitement qu’ils infligent aux questions liées à la connaissance, l’apprentissage et l’innovation [34] .

2 - La primauté de la coopération cognitive [35] avec ses modèles mentaux partagés et ses dispositifs cognitifs collectifs est évidemment majeure pour toutes les questions liées à l’intelligence collective [36]  : sans partage en effet des cadres cognitifs et interprétatifs et des options théoriques qui les portent, les échanges ne peuvent constituer au mieux qu’une vitrine vite vieillie pour objets surexposés qui n’aura pas la moindre chance de faire converger les actifs liés à la connaissance [37] .

Il ne saurait clairement y avoir mobilisation d’une connaissance dispersée sans que les divers acteurs ne partagent interprétations et significations : un environnement communicationnel commun ne saurait naturellement suffire sans réciprocité des perspectives et réciprocité des motivations capables de constituer des processus dynamiques et un véritable apprentissage où la grammaire sociale se trouve soumise à des processus interprétatifs permanents [38] .

Dans ce sens, les institutions ont vocation à se transformer en dispositifs cognitifs collectifs. Un économiste comme Maurice Baslé [39] ne peut donc que souligner le manque d’infrastructures immatérielles pour la bonne gouvernance politique et publique et son jugement dès lors ne peut qu’être extrêmement sévère : « les services que le secteur public et politique offre, les politiques qui y sont conduites devraient être de plus en plus appuyés par la connaissance scientifique, une documentation statistique et qualitative de sujets, un débat, bref des connaissances accumulées et accessibles sans coût que l’on pourrait appeler immatériels du secteur politique et publique. Ils devraient en permanence évoluer tant en gamme qu’en qualité et en utilité sociale ». L’énumération pourrait ici se faire longue et cruelle : retards dans la connaissance de telles ou telles politiques publiques du point de vue de leur impact et de leur performance, manque de mise à disposition gratuite des base de données et de connaissances par exemple pour les chercheurs. Sans connaissance commune des affaires publiques, il n’est pas de bonne gouvernance [40]  : celle-ci apparaît inexistante sans une réelle mobilisation des immatériels du secteur politique et public, en termes d’évaluation par exemple : les décideurs doivent donc associer de plus en plus à leurs choix la réflexion préalable, la recherche du modèle de l’action préférable, l’écriture des diagrammes logiques d’impact, les tests de réussite….On sait par exemple aujourd’hui que de simples études de cas pourraient, scientifiquement construites, correctement documentées et communiquées, être sources de réflexion pour tous les acteurs [41] . Mais tout cela reste à gérer et à accompagner.

Conclusion : un indispensable regard prospectif

Il s’agit bien là donc d’un véritable défi pour gérer nos connaissances de demain, ce d’autant que tous les aspects évoqués constituent naturellement en eux-mêmes des terrains à mieux appréhender. Si ce rapide panorama, même s’il est bien loin d’être exhaustif par rapport à notre objet, a permis de montrer l’urgence de nouveaux débats et d’esquisser ce que peut - et doit à notre sens - être le KM de demain, il aura pleinement remplis sa mission.

Bibliographie
  1. Aldo Lévy, La gouvernance des savoirs, Actua entreprise, Paris, 2003
  1. Brice Auckenthaler et Pierre d’Huy, L’innovation collective, Liaisons, Rueil-Malmaison, 2003
  1. Céline Lafontaine, L’Empire cybernétique : des machines à penser à la pensée machine, Editions du Seuil, Paris, 2004
  1. Daniel Belet, Devenir une vraie entreprise apprenante, Organisation, Paris, 2003
  1. Jean Pierre Bouchez, Les nouveaux travailleurs du savoir, Organisation, Paris, 2004
  1. Maurice Baslé et Michel Renault, L’Economie fondée sur la connaissance, Economica, Paris 2004
  1. Michel Ferrary et Yvon Pesqueux, L’organisation en réseau, mythes et réalités,  Presses Universitaires de France, Paris, 2005
  1. Michel Launay, Psychologie cognitive, Hachette Livre, Paris, 2004
  1. Paul A. David et Dominique Foray, Introduction à l’économie et à la société du savoir, Revue Internationale des Sciences Sociales, 17, pages 13 à 28, UNESCO, Paris, 2002
  1. Sherry Turke, L’écran Fragmenté, in Technocommunication, Sociétés, n° 79, 2003/1, pages 17 à 34,  Louvain-la-Neuve, 2003
Notes

[1] On se reportera à la communication d’André Jean-Marc Loechel dans le cadre de ce même colloque sur le thème « Le KM territorial, un paradigme de rupture aux racines anciennes ».

[2]   Nous renvoyons ici aux publications de la Bibliothèque Virtuelle Quintilien crée par ARENOTECH (www.arenotech.org).

[3] On se reportera là encore à l’analyse évoquée en note 1.

[4] Cette double analyse a été développée tout au long de l’automne 2005 au travers de la prise en compte d’horizons culturels différents dans le cadre de plusieurs rencontres internationales, au Maroc et en Roumanie notamment, mais également à l’occasion du second Sommet mondial de la Société de l’Information. Une conclusion de l’ensemble des débats et échanges  a été dejà  présentée à l’Université de Nice - Sophia Antipolis en décembre 2005.

[5] Dans le domaine notamment des projets européens relatifs aux nouvelles formes de tourisme de la mémoire.

[6] Ainsi en matière d’échanges de savoirs dans le domaine du développement durable.

[7] On se reportera pour plus de précisions à son site : www.espacesmultimedia.org

[8] On se reportera à la présentation de ses objectifs sur le site d’ARENOTECH.

[9] On sait que Ian Pearson est aujourd’hui l’un des prospectivistes les plus consultés au sein des laboratoires de British Telecom.

[10] Ces fichiers au format XML ainsi régulièrement mis à jour reprennent les titres, mais aussi des textes intégraux de ces sites d’actualité : c’est dire la masse conséquente d’informations et de savoirs fournis de la sorte en temps réel.

[11] Connaissances collectives implicites

[12] Connaissances individuelles implicites

[13] Connaissances collectives explicites

[14] Connaissances individuelles explicites

[15] Nous renvoyons sur ce point à notre analyse sur la thématique de l’aléatoire développée sur notre site.

[16] Expression forgée sur celle de P. Cohendet et P. Llerena « La conception de la firme comme processeur de connaissances », Revue d’Economie Industrielle, Paris, 1999.

[17] On se reportera à la remarquable étude produite sous la direction de Maurice Baslé et Michel Renault par le Centre de Recherche en Economie et gestion de l’Université de Rennes (CREM) et publiée en mai 2004 sous le titre « L’économie fondée sur la connaissance ».

[18] Jean-Luc Maunoury, L’économie du savoir, Paris, 1972.

[19] Ce qui n’enlève rien aux débats sur « le savoir être et plus généralement le capital social », qui « va au-delà du capital humain », comme le précise justement Maurice Baslé.

[20] Nous avons pour habitude au sein du conseil scientifique d’ARENOTECH de dénommer certaines démarches qui nous apparaissent comme clairement paradigmatiques du nom d’un des lieux marquants où de telles démarches ont été observées et analysées.

[21] « A travers les espaces » en langue arabe.

[22] Il s’agit de l’époque de l’année où un grand nombre de clandestins tentent de franchir les trente kilomètres qui séparent la ville espagnole des terres marocaines.

[23] Ainsi une sculpture en création à l’autre bout de l’Europe est-elle projetée à toutes les phases de sa genèse sur un mur du château de Tafira.

[24] Nous renvoyons là encore, dans cette même publication, aux analyses d’André Jean-Marc Loechel.

[25] Ars Electronica à Linz a adopté cette thématique pour rendre compte des dernières créations dans le domaine de l’art électronique.

[26] Nous faisons ici allusion à plusieurs discussions successives que nous avons eues avec l’auteur des Idées.

[27] Derrick de Kerckhove est le guest curator du symposium sur l’hybride organisé au sein de manifestation autrichienne.

[28] En termes de leadership cognitif, on se reportera à notre intervention à l’Université de Mexico (juillet 2005) dont le texte est disponible sur notre site.

[29] Notre projet de Musée virtuel de la Méditerranée y insiste avec force.

[30] On reportera à cet égard aux Actes d’ICHIM, Ecole du Louvre, septembre 2003.

[31] Université Louis Pasteur de Strasbourg.

[32] Aussi ARENOTECH a-t-elle voulu se constituer dès le départ en communauté de pratique, mais aussi en communauté épistémique. Comme pour tous les think tank et ONG, notre apport devra résider aussi dans la co-élaboration de véritables codebooks et de langages communs indispensables à une démarche réellement épistémique des acteurs de la gouvernance sociale.

[33] A l’instar de Michel Renault, on se reportera aux travaux de B. Nooteboom, en ce qui concerne notamment le concept d’embodied cognition.

[34] Espaces multimédia et surtout espaces numériques de travail ont ainsi fait l’objet au cours de ces dernières années de discours où l’inculture la plus grande côtoyait un manque évident d’expérience en matière de transmission de savoirs.

[35]   Pour D. Llerena - déjà cité -, « la coopération cognitive vise à favoriser la création de nouvelles connaissances individuelles par un ensemble d’interactions entre individus ».

[36] Dans le sens que donne évidemment à cette expression Pierre Lévy.

[37] Michel Renault rappelle ainsi l’affirmation de P. Dulbecco et P. Garrouste dans un article aujourd’hui si souvent cité: « si les individus ne peuvent avoir une connaissance parfaite de ce qui détermine les actions des autres, la mise en compatibilité de ces actions devient alors un problème essentiel » (P. Dulbecco et P. Garrouste, Structure de la production et structure de la connaissance, Revue Economique, Paris, 2000).

[38] On sa rappelle de l’importance de la démarche abductive mise en avant par les travaux de Peirce.

[39] Titulaire de la chaire Jean Monnet d’économie et intégration européenne de l’Université de Rennes I, il est aujourd’hui incontestablement l’un des meilleurs spécialistes européens des questions relatives à la gouvernance.

[40] A partir naturellement de sa racine grecque originelle de kybernan

[41] On se reportera là encore aux récents travaux de Maurice Baslé.