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International
Knowledge Forum LA GESTION DES SAVOIRS, NOUVELLE INTERFACE |
Plan I - Des écosystemes de transmission des savoirs
II - Un environement processeur de connaissance
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Nous avons choisi pour notre conférence une démarche quelque peu ambitieuse dans notre approche des défis du KM de demain, ceci au travers dun double constat :
Alors même que le KM, nous loublions parfois, est en fait une très ancienne démarche [1] , sa reformulation dans le sens où nous lentendons généralement encore aujourdhui a elle-même pris quelques rides au cours de ces toutes dernières années. Lobjet de la présente présentation entend donc sattacher à en reformuler certains champs et parfois à refonder les bases mêmes de ceux-ci au travers notamment des contributions récentes des sciences cognitives [2] , mais également à partir dune prospective de la gestion des savoirs dans un contexte dintelligence ambiante.
Cest pourquoi, à loccasion du présent KM Forum, nous souhaitons présenter les grands axes de lanalyse prospective élaborée par ARENOTECH et dédiée aux processus de développement de la gestion des connaissances, ceci parallèlement à une première synthèse relative au KM territorial élaborée dans le cadre du programme des Villes de la connaissance [3] développé par le Réseau européen des Villes Numériques [4] .
Introduction : ARENOTECH, un acteur de lanalyse de léconomie de la connaissance
Il nous faut rappeler le rôle joué en ce domaine par lONG ARENOTECH. Espace de confiance basé sur léchange de connaissances et de bonnes pratiques dune part, le repérage des compétences et des expertises vraies dautre part, elle na cessé, dans un cadre européen et au travers de multiples partenariats internationaux, de développer des groupes projets [5] et des communautés de pratiques [6] afin de conférer aux décideurs et acteurs - dans les domaines économiques et culturels notamment - une réelle visibilité sur les flux informationnels qui les concernent et la prise en compte de la contribution individuelle aux performances par exemple de nos villes et de nos territoires.
ARENOTECH a beaucoup utilisé, en participant notamment à la création de lObservatoire européen des espaces multimédia [7] , la notion despace public de circulation de la connaissance pour définir son rôle de réseau de recherche dans lesquels les partenaires développent leurs stratégies et leurs connaissances à linstar de toute communauté intensive en connaissance.
Au travers dune recherche de codification dune part croissante de sa base de connaissances, elle entend ouvrir la possibilité de nouvelles approches cognitives. Lorganisation de séminaires et surtout sa participation aux rencontres scientifiques lui permettent une réorganisation spatiale continue de ses activités. Elle lamène aussi à accompagner celles et ceux qui font appel à ses conseils dans la construction des compétences requises par léconomie de la connaissance et qui avaient été souvent mises entre parenthèses par léconomie industrielle.
Au travers du Club dAnalyses Prospectives [8] , ARENOTECH entend permettre à ses partenaires davoir une meilleure approche en matière de compréhension et danticipation du changement, et pour cela renforcer le caractère interdisciplinaire de son réseau et de ses groupes dune part, la collaboration internationale avec dautres communautés intensives en connaissances dautre part.
Pour évoquer ces nouveaux liens de savoirs entre lhomme et son environnement, nous serons amenés à souligner plus particulièrement les défis dune gestion des connaissances déclinée au futur. Deux axes seront donc abordés dans la présente analyse : on évoquera successivement les défis de la création et du développement décosystèmes de savoirs et celle, de manière plus générale, dun environnement processeur de connaissance.
I - DES ECOSYSTEMES DE TRANSMISSION DES SAVOIRS
La sémantique de linformatique embarquée nous permet dévoquer, ne fut-ce que de manière allégorique, les informations embarquées qui sont amenés à constituer nos écosystèmes de demain. Traditionnellement pris en charge par les véhicules rhétoriques dune part, les formes visuelles dautre part, les informations - voire les savoirs dont elles assurent la genèse - sont amenées à être intégrées à quasiment tout type dobjet.
Elles constituent lintelligence ambiante chère à Ian Pearson [9] . Multiples sont ainsi les liens de savoirs qui se développent à nouveau entre lindividu et lespace qui lenvironne. Véhiculés par des écrans et nombre de flux informationnels, ces liens élaborent des savoirs fragmentés et hybrides : leur conférer cohérence et visibilité constitue donc un premier enjeu majeur en matière de gestion des connaissances.
A Des écrans et des flux informationnels
Notre environnement se voit transformé en champ dexpérimentation de nouvelles formes de communication et pourvoyeur denvois informationnels multiples, mais également de documents complémentaires proposés à partir des images qui la parsèment.
1 - Pour ce qui est des envois informationnels et surtout des fils RSS (Really Simple Syndication), on sait quil sagit dun standard adopté par de multiples sites dinformation (mais aussi des blogs) pour diffuser leur fil dactualité [10] . Peu importe évidemment ici le logiciel de lecture adopté pour recevoir de tels flux informationnels dont larrivée se voit signalée en temps réel sur nos écrans et notamment les pages web que nous avons déterminé pour les donner à lire à notre tour. Nos environnements de savoirs sont amenés à être - ils le sont parfois déjà en partie - constitués de la superposition de tels flux : cest dire le défi à relever pour toute stratégie de gestion des connaissances quelle quelle soit.
2 - Les écrans qui parsèment nos espaces de vie - quil sagisse des sphères privées ou publiques -, nous offrent quant à eux des matériaux générateurs dune foule dinformations complémentaires générées automatiquement ou sur requête. Seront ainsi des composantes de notre environnement des cinq à dix prochaines années des publicités animées pouvant adopter entièrement la forme des colonnes et supports daffichage tels que les colonnes Morris, le téléviseur capable de senrouler tel un journal et se glisser dans la poche ou encore naturellement le papier électronique. De manière plus que symbolique, Koen Joosse, chercheur dans les laboratoires de Philips, propose tout simplement détaler, comme sil sagissait de réaliser une peinture, les cristaux sur une surface. De manière générale, le KM de demain aura à prendre en compte que toute information sera potentiellement génératrice dinformations complémentaires.
3 - Des interactions nouvelles entre espaces publics et privés de savoirs nous amènent ainsi à esquisser de nouvelles catégorisations et dautres formes de structuration de nos connaissances.
La distinction ontologique entre connaissances individuelles et collectives et celle - de nature épistémologique - entre connaissances explicites et implicites qui aboutissent aux quatre types de connaissances aujourdhui généralement reconnues nous permettent de montrer combien les nouveaux liens de savoir qui nous font (et nous feront de plus en plus) interagir avec notre environnement se font générateurs de process dinnovation en enrichissant dune part les connaissances ancrées [11] et incorporées [12] et en modifiant surtout dautre part les rapports de celles-ci aux connaissances codifiées [13] et enregistrées [14] .
On ne peut que sinterroger à cet égard sur limpact réel des diverses formes de mise en réseau social proposées par les infotechnologies et ses avatars les plus récents, tels que le bookmarking social qui propose des espaces de stockage et déchanges de données et dimages. Ce besoin de regrouper, voire de hiérarchiser les informations détenues, ne peut en tout cas que samener à sinterroger sur une visibilité globale dont la construction savère de plus en plus complexe.
B - Un savoir géolocalisé et distribué
Au-delà de ces flux et du formatage des savoirs quils véhiculent, les opportunités communicationnelles créent des possibilités ditinérance cognitive et des environnements scénarisés pour lesquels savèrent indispensables des dispositifs daide au traitement des informations et savoirs ainsi mis à disposition.
1 - Linfrastructure invisible de couverture des territoires crée par les technologies télécommunicationelles tend à induire dans le maniement du matériau même de la connaissance tout à la fois davantage de simplicité dune part, au travers dune structuration spatiale des savoirs, de complexité dautre part, face à des savoirs pensés comme objets dinteractions. Nous sommes en tout cas amenés à penser notre environnement en termes despace annoté et informationellement amplifié.
Les espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies sans fil et qui nous offrent une sorte dInternet ambiant décliné à léchelle de la Cité qui se transforme en ville de la radiofréquence et des réseaux omniprésents. Une ville amplifiée en quelque sorte par lintrusion despaces devenus non quantifiables.
Nous avons ainsi eu loccasion de mettre récemment laccent tout particulièrement sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain dannoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, se transformer en auteur en se servant de cet environnement et dêtre au départ dun processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements.
2 - Un réseau de réflexion qui développe aujourdhui un important programme de recherche autour des développements potentiels des matrices sociales - Proboscis - est parti de lidée de ce que des technologies sans fil pouvaient créer en matière de géographie sonore urbaine. Il sagit au fond de cartographier lexpérience que font au quotidien ceux qui parcourent une ville et qui cherchent à établir un lien entre ce quils font au quotidien - dans leur travail économique, politique, culturel - et ce qui se passe, se pense, se commente autour deux. Senrichir et enrichir ce que pensent et savent ceux quils côtoient de ce quils croient savoir et penser eux-mêmes. Ce sont en fait des géographies sonores que Proboscis expérimente.
Le projet Urban Tapestries permet ainsi de créer un nouveau paysage urbain : il nous rend tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en ouvrant des espaces denquête dans lépaisseur des expériences de la ville.
Le projet permet aux usagers dannoter leur propre ville virtuelle, permettant à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent de croître quasi-organiquement, en permettant aux citoyens ordinaires denchâsser un savoir social dans le nouveau paysage sans fil de la cité.
Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements, des contenus pour ces emplacements et « enfiler » en quelque sorte les emplacements individuels à des contextes locaux par des dispositifs mobiles. Lusager doit être capable de sélectionner de tels « enfilements » (historiques, sociaux ) ou au contraire de se laisser conduire: il reçoit alors une carte des espaces qui se trouvent associés avec eux : ils peuvent la prendre comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès quils passent près dun de ces espaces. Il sagit là dune sorte de performance de la mémoire collective.
Notre espace de vie au quotidien démultiplie ainsi les publications sur lui-même, des technologies nous permettent ainsi en tout cas de réarticuler ce qui pourra être écrit sur lui. Un outil précieux pour changer son image ? Reconfigurer aussi nos mémoires, autant personnelles que collectives et prendre peut-être la main sur elles... Chacun limagine : en rendant invisibles des composantes spatio-temporelles, le risque existe de rendre invisible encore davantage le rapport au pouvoir et son contrôle.
Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre quotidien informationnel. Les outils aujourdhui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir.
3 - De nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment.
Avec Sonic City, un projet suédois de lInstitut Victoria, nous traduisons en musique lespace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Processus fort de personnalisation de la ville. Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser, anonymement ou non, des tags musicaux, avec comme résultat la création par exemple de communautés locales et leur lot déchanges et dapprentissages potentiels, mais aussi par là-même la gestion de nouveaux types de relation sociale et donc de rapports au savoir.
Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume dune communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans lespace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup dinterrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce quil nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé.
Texting Glances est de son côté un projet développé par le Trinity College de lUniversité de Dublin. Le projet permet de nouvelles formes de construction de la mémoire dun lieu, espace de transport ou lieu dattente. Construction, à léchelle de lespace dune ville, en plusieurs points mis en réseaux, au travers de textes et dimages, dune véritable mémoire collective. En évoquant de tels processus, comment ne pas avoir une pensée émue pour les archivistes du futur et les historiens de la ville. Ah, si les médiévistes disposaient dun tel matériau. On imagine les scènes le long des processions ou sur les marchés du Moyen Age. On ressent lirrépressible envie de réécrire lhistoire urbaine des siècles passés en mettant rétrospectivement entre les mains des acteurs de tels outils. Mais avec la masse de traces que nous sommes amenés à ainsi laisser, serons-nous pour autant mieux connus. Le doute est permis.
Cela nous met en tout cas de réfléchir sur la mutation de la perception de lespace et du temps à luvre sous nos yeux : problématiser nous semble en tout cas être une réelle urgence dans un domaine comme le nôtre , avec le développement de nouvelles temporalités, celle de lattente par exemple, ou encore et surtout la construction dinfrastructures invisibles. Une sorte darchéologie à lenvers où creusons métaphoriquement un espace pour y placer contributions et annotations, ce que développent dailleurs dautres projets encore tels que Glitch.
4 - Mais ce sont aussi, au-delà de telles formes ditinérance cognitive, des environnements scénarisés qui se créent tout autour de nous. La customisation informationnelle que nous commençons à vivre nous met en présence denvironnements à scénarios, par exemple de maisons à scénarios. Une offre domotique récente, on le sait, permet de créer des environnements personnalisés et contextualiser un environnement de travail ou de réflexion. Des objets lumineux changent ainsi de couleur suivant les informations quils reçoivent et ainsi transmettent quasi-allégoriquement, se faisant de la sorte, au-delà même dune recherche esthétique de laléatoire [15] , vecteurs dannonce, de mémoire ou de rappel dune donnée ou dun ensemble de données. Une telle scénarisation constitue une parfaite allégorie de laménagement de nos espaces de vie et de savoirs.
II UN ENVIRONNEMENT PROCESSEUR DE CONNAISSANCE
Nous nous trouvons ainsi de manière générale devant une vision de lenvironnement comme processeur de connaissance [16] et non plus tant comme processeur dinformation, connaissances parfois encastrées de plus dans des interactions spécifiques et dans des réseaux de relations personnelles. Les distances et les asymétries cognitives savèrent donc ici plus fortes naturellement que celles liées à linformation, du fait aussi de lintellectualisation [17] dune production largement basée sur le savoir [18] et de lintégration des connaissances dans les logiques productives [19] .
Cet environnement est ainsi aujourdhui largement caractérisé par des savoirs hybrides et fragmentés et des dispositifs daide à la gestion des connaissances encore trop largement embryonnaires.
A - Des savoirs hybrides et fragmentés
La fragmentation des savoirs aujourdhui constatée se trouve accélérée, on le sait, par le caractère de plus en plus diffus des sources de linformation et constitue là encore clairement lun des défis majeurs du KM de demain. Le suivi des rencontres des divers acteurs en la matière en constitue à chaque fois une illustration des plus singulières : nous évoquons volontiers à ARENOTECH ce que nous appelons le paradigme de Tafira [20] .
1 - FADAIAT [21] est une manifestation qui se tient depuis 2004 au sein dun château médiéval tout au long des dix journées qui entourent la fête de la Saint Jean à Tafira, la bourgade située le plus au sud de lEurope, accumulant par là-même toutes sortes de choix symboliques [22] . Elle se déroule en connection avec de nombreux endroits dans le monde grâce à des outils de streaming libres où par exemple des images en provenance de Tanger se voient mixées en temps réel avec des flux musicaux produits à Barcelone. Les organisateurs y disent surtout vouloir y réfléchir à une architecture où lespace physique, social et les réseaux numériques interagissent pour créer un nouveau territoire : tout comme à Karosta en Lettonie et à Novi Sad en Serbie, le medialab de Tarifa détourne ainsi une ancienne fortification en espace de libre circulation des savoirs. Ce qui nous intéressera ici est naturellement dy saisir les modalités nouvelles dune telle circulation et plus encore la gestion de leur structuration : au travers dune telle démarche et au terme du projet européen DASH, la Borderline Academy entend en effet poser les jalons de nouvelles formes de partage et de gestion des connaissances. Les échanges sont ainsi filmés et archivés en ligne, certains sont regroupés et diffusés sur la télévision locale à lattention de la population, alors que des ateliers sont consacrés à des sujets aussi divers que la cartographie tactique : on y retrouve tous les défis de la constitution dune culture numérique où en premier lieu les horizons culturels se voient confrontés en temps réel [23] et où naturellement les objectifs des participants sont multiples. On voit aisément combien savère de la sorte difficile toute vision générale et intégrée, en labsence de dispositifs permettant dintégrer et dorganiser des connaissances fragmentées et éparpillées au gré des individus, des équipes, des milieux culturels et sociaux, question parallèle à la problématique marshallienne de lintégration locale des savoirs [24] .
2 - La dernière édition dArs Electronica montre bien ainsi que toutes les formes de lhybride se retrouvent au cur des réflexions contemporaines sur la connaissance et les typologies potentielles de sa structuration [25] au travers des interactions, mises en parallèles paradoxales, amalgames et mixages de tous ordres, réplications et simulations et toutes sortes dingénieries génétiques à luvre dans la noosphère chère à Edgar Morin [26] . La pensée humaine se voit ainsi définit commu un état permanent dhybridation que nourrit, comme le dit notre collègue Derrick de Kerckhove [27] , la création artistique et la créativité de manière générale.
3 - Le rôle de limage dans une économie de la connaissance caractérisée par son omniprésence se comprend ainsi mieux, tout en rendant parfois encore plus difficile une approche globale et cohérente. Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, limage se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle quelle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former lun des processus majeurs à luvre dans le nouvel horizon économique. Issues de travaux eux-aussi publiés au milieu du siècle dernier, les études les plus récentes, nées du constat de pratiques sociales de plus en plus centrées sur limage, offrent de réelles perspectives pour mieux appréhender les mécanismes dacquisition, de création et de coordination des connaissances, ainsi que les mécanismes dévolution des organisations reposant sur la croissance cumulative des connaissances.
Le concept dimage met également en avant le fait même quà toute situation doit être conféré un sens. Michel Renault dans ses travaux sur léconomie de la connaissance se réfère ainsi aux travaux de K. Boulding pour lequel la connaissance trouve son origine et sincarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par lacteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de lindividu : le processus délaboration de ces images est conséquemment vu comme fondamental pour la compréhension des processus cognitifs.
Linnovation met quant à elle en scène la création dimages dévénements futurs permettant de guider laction. Cest par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : innovation et production de connaissance dépendent de linterprétation sociale de la situation et cette interprétation sociale contribue à déterminer un plan daction. Tout responsable se doit ainsi dexercer un véritable leadership cognitif afin de tenir compte des cadres interprétatifs des acteurs [28] : limage quil déploie permet de faire de linstitution un dispositif cognitif collectif, ce qui fait quau-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours davantage à revêtir des dimensions cognitives. Là, plus quailleurs encore, inculture et ignorance ne seront plus de mise puisque, au travers de limage ainsi forgée, la connaissance collective se verra directement dépendante dune connaissance individuelle.
Il nous faut prendre en compte aussi les nouveaux rapports à cet égard entre laménagement des espaces publics [29] et des supports informationnels basés par exemple sur la connexion à Internet sur de grandes surfaces de verre - grâce à lutilisation des ondes sonores -, mais également lutilisation de modèles architecturaux virtuels [30] - au travers notamment des travaux au cours de ces deux dernières années de lInstitut Herz à Berlin -.
La nécessité de création de lieux dapprentissage locaux sera quant à elle, de ce fait même, indispensable : des lieux virtuels bien sûr (sites daide à la formation proposés par les collectivités), mais aussi lieux physiques (création duniversités locales et de nouvelles agoras du savoir).
B - Des dispositifs daide à la gestion des connaissances.
Face à une telle fragmentation des connaissances, à leur présentation et à leur transmission, laide à la gestion des savoirs et à la décision informationnelle devient donc à nouveau un champ majeur où un KM renouvelé aura toute sa place, dans lévaluation notamment de la pertinence des divers outils disponibles. Doù limportance de la mise en place de dispositifs, au travers par exemple de communautés intensives en connaissances [31] , notamment sous les deux formes bien connues :
- de communautés de pratiques qui font circuler et qui comparent de manière incessante les meilleures pratiques
- de communautés épistémiques surtout qui sont des groupes engagés dans des processus de création de connaissance et qui construisent progressivement pour y parvenir une structure commune permettant une compréhension partagée [32] .
1 - Entreprises, instituts et territoires sont donc amenées à développer dindispensables stratégies de proximité cognitive : une entreprise ou une institution seront inexistants et condamnés à la plus totale des impuissances si elles ne souvrent pas largement à de multiples communautés informelles interconnectées et complémentaires dans laccumulation et la génération de la connaissance et où la confiance cognitive joue un rôle essentiel au sein des processus mobilisés. Lentreprise ou lentité territoriale seront ainsi perçus comme un faisceau de ressources et caractérisés non plus, là encore, par une asymétrie informationnelle, mais bel et bien par une asymétrie cognitive : la logique économique ny sera plus tant lallocation de ressources que la création de ressources. Doù la nécessité dune vraie approche cognitive des entreprises et entités publiques ou privées.
Sil est aujourdhui usuel de parler dorganisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux déchanges de savoirs, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de linformation. Et il est vrai que lon ne peut être quabasourdi par la naïveté [33] de nombre de discoureurs dans le traitement quils infligent aux questions liées à la connaissance, lapprentissage et linnovation [34] .
2 - La primauté de la coopération cognitive [35] avec ses modèles mentaux partagés et ses dispositifs cognitifs collectifs est évidemment majeure pour toutes les questions liées à lintelligence collective [36] : sans partage en effet des cadres cognitifs et interprétatifs et des options théoriques qui les portent, les échanges ne peuvent constituer au mieux quune vitrine vite vieillie pour objets surexposés qui naura pas la moindre chance de faire converger les actifs liés à la connaissance [37] .
Il ne saurait clairement y avoir mobilisation dune connaissance dispersée sans que les divers acteurs ne partagent interprétations et significations : un environnement communicationnel commun ne saurait naturellement suffire sans réciprocité des perspectives et réciprocité des motivations capables de constituer des processus dynamiques et un véritable apprentissage où la grammaire sociale se trouve soumise à des processus interprétatifs permanents [38] .
Dans ce sens, les institutions ont vocation à se transformer en dispositifs cognitifs collectifs. Un économiste comme Maurice Baslé [39] ne peut donc que souligner le manque dinfrastructures immatérielles pour la bonne gouvernance politique et publique et son jugement dès lors ne peut quêtre extrêmement sévère : « les services que le secteur public et politique offre, les politiques qui y sont conduites devraient être de plus en plus appuyés par la connaissance scientifique, une documentation statistique et qualitative de sujets, un débat, bref des connaissances accumulées et accessibles sans coût que lon pourrait appeler immatériels du secteur politique et publique. Ils devraient en permanence évoluer tant en gamme quen qualité et en utilité sociale ». Lénumération pourrait ici se faire longue et cruelle : retards dans la connaissance de telles ou telles politiques publiques du point de vue de leur impact et de leur performance, manque de mise à disposition gratuite des base de données et de connaissances par exemple pour les chercheurs. Sans connaissance commune des affaires publiques, il nest pas de bonne gouvernance [40] : celle-ci apparaît inexistante sans une réelle mobilisation des immatériels du secteur politique et public, en termes dévaluation par exemple : les décideurs doivent donc associer de plus en plus à leurs choix la réflexion préalable, la recherche du modèle de laction préférable, lécriture des diagrammes logiques dimpact, les tests de réussite .On sait par exemple aujourdhui que de simples études de cas pourraient, scientifiquement construites, correctement documentées et communiquées, être sources de réflexion pour tous les acteurs [41] . Mais tout cela reste à gérer et à accompagner.
Conclusion : un indispensable regard prospectif
Il sagit bien là donc dun véritable défi pour gérer nos connaissances de demain, ce dautant que tous les aspects évoqués constituent naturellement en eux-mêmes des terrains à mieux appréhender. Si ce rapide panorama, même sil est bien loin dêtre exhaustif par rapport à notre objet, a permis de montrer lurgence de nouveaux débats et desquisser ce que peut - et doit à notre sens - être le KM de demain, il aura pleinement remplis sa mission.
Bibliographie[1] On se reportera à la communication dAndré Jean-Marc Loechel dans le cadre de ce même colloque sur le thème « Le KM territorial, un paradigme de rupture aux racines anciennes ».
[2] Nous renvoyons ici aux publications de la Bibliothèque Virtuelle Quintilien crée par ARENOTECH (www.arenotech.org).
[3] On se reportera là encore à lanalyse évoquée en note 1.
[4] Cette double analyse a été développée tout au long de lautomne 2005 au travers de la prise en compte dhorizons culturels différents dans le cadre de plusieurs rencontres internationales, au Maroc et en Roumanie notamment, mais également à loccasion du second Sommet mondial de la Société de lInformation. Une conclusion de lensemble des débats et échanges a été dejà présentée à lUniversité de Nice - Sophia Antipolis en décembre 2005.
[5] Dans le domaine notamment des projets européens relatifs aux nouvelles formes de tourisme de la mémoire.
[6] Ainsi en matière déchanges de savoirs dans le domaine du développement durable.
[7] On se reportera pour plus de précisions à son site : www.espacesmultimedia.org
[8] On se reportera à la présentation de ses objectifs sur le site dARENOTECH.
[9] On sait que Ian Pearson est aujourdhui lun des prospectivistes les plus consultés au sein des laboratoires de British Telecom.
[10] Ces fichiers au format XML ainsi régulièrement mis à jour reprennent les titres, mais aussi des textes intégraux de ces sites dactualité : cest dire la masse conséquente dinformations et de savoirs fournis de la sorte en temps réel.
[11] Connaissances collectives implicites
[12] Connaissances individuelles implicites
[13] Connaissances collectives explicites
[14] Connaissances individuelles explicites
[15] Nous renvoyons sur ce point à notre analyse sur la thématique de laléatoire développée sur notre site.
[16] Expression forgée sur celle de P. Cohendet et P. Llerena « La conception de la firme comme processeur de connaissances », Revue dEconomie Industrielle, Paris, 1999.
[17] On se reportera à la remarquable étude produite sous la direction de Maurice Baslé et Michel Renault par le Centre de Recherche en Economie et gestion de lUniversité de Rennes (CREM) et publiée en mai 2004 sous le titre « Léconomie fondée sur la connaissance ».
[18] Jean-Luc Maunoury, Léconomie du savoir, Paris, 1972.
[19] Ce qui nenlève rien aux débats sur « le savoir être et plus généralement le capital social », qui « va au-delà du capital humain », comme le précise justement Maurice Baslé.
[20] Nous avons pour habitude au sein du conseil scientifique dARENOTECH de dénommer certaines démarches qui nous apparaissent comme clairement paradigmatiques du nom dun des lieux marquants où de telles démarches ont été observées et analysées.
[21] « A travers les espaces » en langue arabe.
[22] Il sagit de lépoque de lannée où un grand nombre de clandestins tentent de franchir les trente kilomètres qui séparent la ville espagnole des terres marocaines.
[23] Ainsi une sculpture en création à lautre bout de lEurope est-elle projetée à toutes les phases de sa genèse sur un mur du château de Tafira.
[24] Nous renvoyons là encore, dans cette même publication, aux analyses dAndré Jean-Marc Loechel.
[25] Ars Electronica à Linz a adopté cette thématique pour rendre compte des dernières créations dans le domaine de lart électronique.
[26] Nous faisons ici allusion à plusieurs discussions successives que nous avons eues avec lauteur des Idées.
[27] Derrick de Kerckhove est le guest curator du symposium sur lhybride organisé au sein de manifestation autrichienne.
[28] En termes de leadership cognitif, on se reportera à notre intervention à lUniversité de Mexico (juillet 2005) dont le texte est disponible sur notre site.
[29] Notre projet de Musée virtuel de la Méditerranée y insiste avec force.
[30] On reportera à cet égard aux Actes dICHIM, Ecole du Louvre, septembre 2003.
[31] Université Louis Pasteur de Strasbourg.
[32] Aussi ARENOTECH a-t-elle voulu se constituer dès le départ en communauté de pratique, mais aussi en communauté épistémique. Comme pour tous les think tank et ONG, notre apport devra résider aussi dans la co-élaboration de véritables codebooks et de langages communs indispensables à une démarche réellement épistémique des acteurs de la gouvernance sociale.
[33] A linstar de Michel Renault, on se reportera aux travaux de B. Nooteboom, en ce qui concerne notamment le concept dembodied cognition.
[34] Espaces multimédia et surtout espaces numériques de travail ont ainsi fait lobjet au cours de ces dernières années de discours où linculture la plus grande côtoyait un manque évident dexpérience en matière de transmission de savoirs.
[35] Pour D. Llerena - déjà cité -, « la coopération cognitive vise à favoriser la création de nouvelles connaissances individuelles par un ensemble dinteractions entre individus ».
[36] Dans le sens que donne évidemment à cette expression Pierre Lévy.
[37] Michel Renault rappelle ainsi laffirmation de P. Dulbecco et P. Garrouste dans un article aujourdhui si souvent cité: « si les individus ne peuvent avoir une connaissance parfaite de ce qui détermine les actions des autres, la mise en compatibilité de ces actions devient alors un problème essentiel » (P. Dulbecco et P. Garrouste, Structure de la production et structure de la connaissance, Revue Economique, Paris, 2000).
[38] On sa rappelle de limportance de la démarche abductive mise en avant par les travaux de Peirce.
[39] Titulaire de la chaire Jean Monnet déconomie et intégration européenne de lUniversité de Rennes I, il est aujourdhui incontestablement lun des meilleurs spécialistes européens des questions relatives à la gouvernance.
[40] A partir naturellement de sa racine grecque originelle de kybernan
[41] On se reportera là encore aux récents travaux de Maurice Baslé.