International Knowledge Forum
Avril 2006 Université de Tunis Carthage

Le KM territorial : un paradigme de rupture
André Jean Marc Loechel
Président du Réseau européen des Villes Numériques
et Laura Garcia Vitoria, Directrice scientifique du RVN

Introduction

I - Le traitement de la connaissance au cœur d'un espace économique polarisé et réticulaire

II - Le KM et la gestion de la boite à outils territoriale

III - La prospective du traitement territorial des connaissances

Conclusion

Notes

Bibliographie

Sur les chemins du savoir

Introduction

La gestion des connaissances a aujourd’hui considérablement développé sa dimension territoriale au point d’apparaître comme géo-économie de l’expertise et de la compétence.

Nous envisagerons donc successivement dans cette présentation :

I - Le traitement de la connaissance au cœur d’un espace économique polarisé et réticulaire

Le traitement territorial des savoirs et des connaissances s’insère pleinement avant tout dans le double mouvement économique contemporain de polarisation et de réticularisation des compétences. La réécriture du statut du KM à l’échelle du territoire implique donc une analyse précise de ces processus, analyse qui se doit notamment de prendre en compte la programmatique territoriale même de l’économie de la connaissance dont nous pouvons aujourd’hui analyser la genèse.

A - Le traitement du savoir comme externalité majeure du développement économique

La gestion des savoirs prend en ce début de siècle peu à peu place au cœur de la géo-économie contemporaine et constitue l’externalité majeure parmi les vecteurs

1- Le KM et la localisation des activités économiques

a - Les polarités économiques et les polarisations territoriales de compétences et de compétitivité constituent aujourd’hui, on le sait, l’une des composantes de la nouvelle géographie économique qui naît sous nos yeux. Les économistes soulignent combien ces effets d’agglomération, qui poussent à la nécessaire synergie - spatiale ou réticulaire - des firmes d’un même secteur sur quelques sites, jouent un rôle de plus en plus important et placent en tout cas la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique et au cœur du changement dans la typologie des externalités de localisation des entreprises - et par conséquent dans les formes locales d’organisation économique -. Le rapport des territoires à la R&D tant publique que privée est d’ailleurs amené à en constituer l’une des grandes composantes.

Les processus d’accompagnement sont, en matière de gestion et d’intégration des savoirs, en ces cas comme en d’autres, essentiels. Il est ainsi intéressant de noter les nouveaux objectifs des agences de valorisation de la recherche consistant à susciter l’émergence de Silicon Valley en entourant un certain nombre de grandes entreprises d’un tissu de petites entreprises, même si la construction de pôles régionaux de spécialité, au-delà des grappes d’entreprises, requièrent, on l’a vu, bien d’autres ingrédients, dont beaucoup sont de fait attachés à l’existence d’aires métropolitaines véritables, tissus conjonctifs économiques en puissance.

Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourd’hui que le regroupement sur un même site d'un grand nombre de moteurs de l’innovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création d’une structure de type cluster et permet très vite d’en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à élaborer d’importants programmes dans le but d’étendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle et scientifique et la communauté des entreprises. Il s’agit par ces stratégies d’encourager et de soutenir les synergies entre les activités de recherche existantes dans les régions afin de permettre le partage et la création de connaissances.

b - Il s’agit donc très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial. Le facteur K des modèles de croissance endogène développés par la littérature économique depuis les années quatre-vingt du siècle dernier constitue la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques et que les lieux de création et d’innovation peuvent acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir. Celles-ci s’inscrivent en effet, on le sait, dans une forte recomposition du système productif global, recomposition où la place des vecteurs culturels par exemple s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création : au-delà du regroupement dans de mêmes lieux de laboratoires, d’instituts universitaires et d’entreprises, l’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels.

Les infotechnologies ont largement contribué à donner naissance à ces polarités et réseaux d’excellence en confortant notamment :

2- Les interactions locales entre production, transmission et usages de la connaissance

a - Les nouveaux horizons de l’intelligence économique

Au cœur d’une telle démarche visant à créer de nouveaux rapports entre savoirs et territoires, les préoccupations que nous rencontrons sont nombreuses: développement de l’attractivité territoriale, intelligence économique aussi. Du renseignement économique traditionnel aux dispositifs capteurs des flux informationnels, le champ à saisir s’était en effet déjà considérablement élargi tout au long de ces dernières années dans ce domaine, mais depuis peu nous sommes sur le point d’assister à la constitution d’espaces complètement nouveaux, avec de nouvelles formes d’intelligence territoriale.

b - Le temps d’une nouvelle interaction entre avec un environnement constitué de savoirs.

Tout notre environnement s’apprête donc de manière générale à se faire pourvoyeur de connaissances. On pourra utiliser ainsi les Spot Codes qui sont des code-barres circulaires qui peuvent être placés sur n'importe quel support (arrêt de bus, affiche, annonce, objet...) et lus par un mobile équipé d'un appareil photo et d'un petit logiciel spécifique de reconnaissance d'image. Ils peuvent être affichés sur un écran - un photophone doté d'une optique de basse résolution suffit à les lire - (on sait que des opérateurs tels que Vodafone ou DoCoMo installent d’ores et déjà aujourd'hui le logiciel dans la plupart des nouveaux téléphones qu'ils distribuent en Asie). En Corée, il est ainsi possible, moyennant quelques centimes d'euros, d'obtenir via son téléphone mobile de l'information sur 400 000 objets et produits identifiés par leur code à barre. Lors du dernier SiGGraph en août 2004, Mitsubishi, présentait même l'idée d'un appareil lecteur d'étiquettes Rfid qui permettrait de détecter et de rendre lumineuses les étiquettes par rétroprojection du lecteur sur le carton, à l'emplacement même où elles sont collées. Il en est de même des multiples écrans parsemant nos villes, des écrans [4] qui auront donné naissance à de nouvelles applications ou à de nouvelles générations de machines portables, écrans dépliables et journaux électroniques enroulables et voir généralisés sur les vêtements ou les emballages de certains objets. La prise en compte des informations dont de tels supports sont porteurs ne pourra guère se faire par les utilisateurs sans dispositifs de gestion et d’intégration.

c - De nouvelles demandes face à une recherche territorialisée

L’exemple d’une kennistadt hollandaise s’avère à cet égard significative : déjà connue pour son "projet pilote fibre" qui ambitionne de connecter toute la ville en fibre optique, une municipalité de la banlieue d'Amsterdam, Almere, vient d’annoncer une sorte de première mondiale : la création de la "première grille de calcul hétérogène municipale" afin certes de répondre aux besoins des entreprises et laboratoires publics installés sur le territoire et mettre à disposition de ces laboratoires les capacités inexploitées des ordinateurs reliés à son réseau très haut débit (100 Mb/s), de susciter naturellement aussi une prise de conscience collective des potentialités du haut débit, mais surtout d’associer les habitants de la ville aux travaux des chercheurs. On imagine les habitants d’un quartier ou d’une ville suivre en ligne les travaux sur le patrimoine local, sa restauration, son aménagement, son animation…, mais aussi naturellement tous ceux qui peuvent être intéressés à des titres divers et ne manqueraient souvent pas de se rendre sur place. Le KM se fait ici interface.

3 - Les enjeux de la connaissance dans la collaboration entre polarités de compétitivité

L’action des collectivités territoriales aura d’abord à permettre aux entreprises de leurs territoires de mutualiser leurs marchés, même si une réflexion reste à mener quant aux difficultés suscitées par les potentielles intégrations de savoirs-faire permettant d’éviter la délocalisation de certaines activités. La mise en réseau de métropoles souffre encore à cet égard de concurrences séculaires, que ce soit dans la mise en œuvre de savoirs faire marchands ou dans l’échange potentiel de connaissances savantes.

Grâce à une telle démarche, aux antipodes pourtant du concept anglo-saxon de villes intelligentes, certaines villes méditerranéennes comme Valence constituent ainsi à ce jour de vrais modèles en ce qui concerne une telle mise en réseau, au point que l’impact des infotechnologies  y est susceptible de permettre le respect des différences et de la diversité, avec notamment un lien fort entre l’identité du territoire et les implantations économiques.

Les collectivités territoriales ont d’autre part aujourd’hui besoin de laboratoires communs pour imaginer les outils qui leur permettront interactivité et fonctionnement en réseau. Le concept de laboratoire numérique territorial que nous avons développé récemment place cette question au cœur même de tous les dispositifs dont le point commun réside de toute manière dans la création et la circulation des connaissances entre leurs services respectifs.

De même, le résultat de l’évolution en cours aboutit en tout cas à un phénomène majeur : la généralisation de l’entreprise étendue, vecteur par définition de coopération entre entreprises situées sur des territoires différents : les trois quarts de la production d’une entreprise - c’est parfois, on le sait, déjà le cas - seront réalisés par d’autres, et par essence à distance.

La pression agglomérative des externalités de communication est amenée quant à elle clairement à croître - de manière quasi-exponentielle, estiment même certains membres de notre conseil scientifique -, du fait notamment qu’elles ne sont pas porteuses seulement d’une logique d’agglomération, mais également d’une logique de coopération.

La création en commun de contenus culturels en constitue naturellement un vecteur important : dans la mesure où seules des technologies innovantes sont susceptibles de remettre à la disposition de chacun un tel matériau identitaire, une telle démarche doit rendre possible les échanges de compétences et de savoirs, se faisant ainsi vecteur de coopération et de contribution au développement. Un tel processus a été largement évoqué récemment par la Déclaration de Logroño du 12 mai 2003.

Il ne saurait y avoir par ailleurs création de contenus sans la mise en place évoquée d’actions d’apprentissage collectif et de gestion de savoirs à une échelle plus large : il ne sert à rien d’observer et relever certaines pratiques et de sélectionner des possibilités technologiques dans le cadre de l’accompagnement d’une collectivité si n’est pas assuré un vrai cadre collaboratif d’un KM territorial reposant sur des dispositifs d’apprentissage collectif tels que ceux évoqués ici.

L’on peut relever ici à ce jour de singulières réussites en ce domaine, mais aussi des freins et des erreurs majeurs pour ce qui est des défis des travailleurs du savoir à l’échelle des instances territoriales de développement économique.

De manière générale la métropolisation territoriale, essentielle dans l’établissement d’un vrai diagnostic sur l’avenir des régions, renvoie très largement à la prise en compte de nouveaux paramètres pour les territoires tels que la gouvernance, les réseaux et l’émergence de nouvelles hiérarchies sociales et des sociétés informationnelles. Ces paramètres doivent eux-mêmes à opérer une vraie mobilisation en faveur de telles collaborations.

La coopétition, c’est la collaboration, mais aussi une compétition forte entre territoires : l’un ne saurait être exclusif de l’autre. Les nouvelles logiques induites se situent ainsi naturellement au niveau des enjeux de planification et d’aménagement spatial, mais aussi à celui de nouvelles formes de concurrence entre les territoires.

B - Le territoire comme espace de méta-savoirs

Les territoires et les métropoles sont ainsi clairement amenées à (re)devenir de grandes usines à savoir  [5] , où, bien davantage encore, les méta-savoirs - ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [6] - constitueront le principal facteur de pouvoir. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel d’analyser le développement de villes et territoires numériques, ceci au travers par exemple du phénomène des territoires apprenants [7] , autrement dit - de manière plus large - dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement.

1- Le KM dans les programmes de villes de la connaissance et de territoires apprenants

Avant que d’évoquer un ensemble d’exemples concrets, il convient tout à la fois de rappeler le concept, mais également l’évolution à ce jour des territoires apprenants et autres villes éducatives.

a - le concept

Pour ce qui est du concept, la ville comme laboratoire numérique, véritable city - lab de l’apprenance, nous est aujourd’hui nécessaire pour anticiper le moment où l’économie classique ne fera appel à guère plus de 5% de la population active. Aussi l’innovation culturelle, économique et sociale doit-elle devenir le fait de tous : mais cela ne sera possible que lorsque, nous l’avons souvent dit, chaque municipalité et chaque territoire auront leur portail de la formation et que chaque collectivité disposera d’une réelle stratégie en matière de construction d’une ville de la connaissance. C’est d’abord donc en cela que les experts de la gestion des connaissances pourront aider les acteurs locaux, afin qu’elles aient la visibilité nécessaire pour mettre à disposition de chacun les outils nécessaires pour y contribuer, ce d’autant que les villes de la connaissance sont par excellence des territoires du benchlearning.

b - son évolution

Il nous paraît important de souligner combien le concept de ville de la connaissance évolue aujourd’hui, une décennie après sa naissance, vers une seconde étape. Non bien sûr que tout soit réglé, bien loin de là, en termes d’infrastructure et de débit, voire d’inclusion - numérique certes, mais surtout culturelle -. Mais cette seconde étape sera celle d’une vraie gestion territoriale des savoirs. On aura beau lui coller tous les labels possibles, sans synergie avec le tissu économique local et surtout avec les institutions d’enseignement et de recherche, il sera bien difficile d’envisager des sites web pertinents pour les collectivités et de manière générale une stratégie cohérente de services en ligne pour une meilleure formation de tous. Et là, plus question de rhétorique : la citoyenneté de demain sera celle de la connaissance et de l’expertise vraie, de la confrontation des horizons culturels et des savoirs partagés entre laboratoires et entreprises innovantes certes, mais aussi au travers des connaissances et des réflexions de chacun au sein des quartiers intelligents et apprenants [8] .

c - les axes des principaux programmes

1 - l’exemple espagnol

Les premiers programmes de villes de la connaissance en Europe ont été formulés grâce aux initiatives des collectivités territoriales espagnoles. Las ciudades del conocimiento se sont définies dès l’origine comme des espaces et de la gestion locale des processus de capitalisation des savoirs et des connaissances. Nous évoquerons donc tout d’abord leur exemple.

S’il y a un plan stratégique d’une collectivité à suivre - du point de vue qui est le nôtre ici -, c’est bien celui de Burgos. Annoncé l’an dernier, il vise à faire de la ville en 2015 une cité de la connaissance, ce en s’appuyant notamment sur le développement d’un parc technologique. C’est un peu d’ailleurs la même direction qu’entend prendre le plan Bilbao 2010 (avec le programme d’apprentissage tout au long de la vie mené par la municipalité et surtout la création à Zorrozaurre d’un espace d’implantation d’activités permettant l’utilisation de services avancés, future ville à part entière d’une « ville de l’innovation et de la connaissance ». De même en est-il du programme « Coruna, ciudad del conocimiento », où peut-être la dimension de l’administration électronique locale de la ville de La Corogne se veut plus précise. « Séville 2010 » - qui se définit elle aussi « ville de l’innovation et de la connaissance » s’est fixée des horizons encore plus larges : son centre historique a ainsi pour vocation de devenir dès 2004 un « quartier de la nouvelle économie de la connaissance ». Une restauration d’une quinzaine d’édifices doit notamment héberger « les activités spécifiques d’une économie de la connaissance » : il nous sera difficile de ne pas organiser un colloque comme celui de Bahia à Séville l’an prochain… C’est la même insistance encore que l’on note à Huelva qui entend se convertir en « cité du savoir, cité de la connaissance ». A Saragosse, à travers le programme « Zaragoz@ccessible » qui veut développer une « ciudad del conocimiento ». Ou encore à Sabadell, près de Barcelone, au travers de son « plan pour la société de l’information et de la connaissance » : la municipalité a ainsi crée une « Fondation des industries de l’information » pour mette en place des formations liées aux infotechnologies et capable de former les entrepreneurs de demain ; ceci parallèlement à l’Institut d’études et de recherche appliquée qui développe des fonctionnalités d’observatoire et de développement de projets innovants. Le plan « Sabadell 2010 » souligne que la ville numérique qu’elle entend être viser la formation et la compétitivité territoriale. « eDonosti.net » s’insère dans le cadre du projet Urban dans lequel la cité de San Sebastian est engagée. S’appuyant comme tant d’autre sur la gestion de son identité et de son inscription patrimoniale, la collectivité s’y décrit en termes prospectifs de ville de la créativité et de l’innovation…..Elche propose une dimension particulièrement intéressante dans sa réflexion stratégique : elle conçoit le champ de l’e-administration comme « instrument de gestion du changement de modèle urbain », une approche que nous entendons suivre plus particulièrement dans les années qui viennent. Getafe, dans la région de Madrid, souhaite quant à elle, viser une situation de réelle compétitivité territoriale, avec par exemple un plan de qualité pour la gestion municipale. Grenade voit l’Institut municipal de formation s’appuyer tout particulièrement sur un centre des nouvelles technologies. Jerez de la Frontera, près de Cadix, a crée dans le même esprit une bourse virtuelle du travail, mais également un amphi virtuel de téléformation. « Leon Ciudad Digital » porte de la même manière l’accent sur les questions de formation. Former, former encore constitue ainsi un leitmotiv pour les collectivités territoriales en Espagne avec les initiatives de Burgos Ciudad XXI, prévoyant des cours de formation pour les jeunes en difficulté et leur permettre d’accéder aux infotechnologies, des cours de formation aussi pour l’ensemble du personnel municipal. Les stratégies d’ « integracion sociolaboral » seront également à suivre dans le cadre d’un programme tel que « Ciudad Real : Ciudad empressarial virtual ». On se reportera à la liste des exemples sélectionnés dans le cadre de l’annexe fournie à la fin de la présente synthèse.

Dans le cas de Barcelone, c’est également, au-delà des ambitions économiques qui caractérisent la ville - la dimension culturelle qu’il convient de relever tout d’abord dans l’objectif que s’est clairement fixée la capitale catalane : faire de la ville d’ici 2010 l’un des hauts lieux de convergence des flux d’une nouvelle culture numérique et y assurer un accès intelligent pour tous qui y vivent et y travaillent. La transmission d’une information qui puisse se présenter réellement sous une forme interactive constitue de même l’un des objectifs majeurs du plan stratégique de Barcelone Métropole. Les objectifs qu’elle s’était donné pour 2005 en la matière ne souffraient guère d’ambiguïté : « Barcelone, est-il en effet écrit dans le troisième plan stratégique, doit s’identifier comme un territoire d’innovation constante ».

On y rencontre donc certes les nécessités de l’alphabétisation digitale et de la connexion électronique pour tous, mais aussi et surtout un plan de recherche en partenariat avec les universités pour renforcer la création d’une société locale de la connaissance, l’élaboration d’outils destinés au suivi d’une telle construction territoriale et même la création d’un diseno urbano basé sur les infotechnologies. Le transfert de technologie est naturellement omniprésent aussi bien dans les projets que les réalisations catalanes, ceci au travers de la création de centres adéquats permettant la création d’entreprises à partir de technologies innovantes et surtout le soutien de projets permettant de créer des usages applicatifs à partir des laboratoires de recherche : c’est la raison d’être par exemple du plan Barcelona biomedica. Le programme Barcelone numérique s’est également donné pour objectifs - entre bien d’autres - la création de centres commerciaux virtuels (n’imaginant d’ailleurs pas qu’une grande ville ne puisse se fixer à elle-même un tel défi) et la possibilité d’une manière générale de faciliter les infrastructures de connexion et surtout construire une administration numérique quasi-systémique afin de mettre à disposition de tous les acteurs du développement urbain et, au-delà, de l’ensemble de la population - avant même les services électroniques - l’information la plus exhaustive possible [9] .

Villes intelligentes ou cités-savoir, peu importe au fond la sémantique utilisée et les modalités de mise en œuvre de tels objectifs. Pour le marché local du travail, les relations entre les entreprises et les lieux de recherche, l’essentiel réside dans une gestion de l’intelligence collective territoriale.

Certaines gèrent des programmes d’espaces virtuels de recension de toutes les possibilités d’accès à la formation : il s’agit là d’une mission majeure de l’ensemble des acteurs locaux, publics et privés dont le développement plus ou moins importé sera clairement conditionné selon collectivités et les régions par une tradition plus ou moins forte d’intelligence territoriale. On rappellera que Villafranca est l’une des villes qui a pu le mieux esquissé une telle démarche destinée à être de l’ordre de l’évidence dans la décennie à venir.

Les actions municipales et régionales de formation qui seront l’évidence même de la bonne gouvernance territoriale de 2020. Le repérage et la cartographie des savoirs faire à l’échelle territoriale est donc sur le point de devenir la condition première de l’attractivité économique d’un territoire réside, au-delà de la formation et de la transmission des savoirs dans une connaissance minutieuse des savoirs existants. C’est ce que nous appellerons le processus de Mataro, du nom de la ville qui en Catalogne s’est engagée dans cette voie et sur lequel il nous faudra revenir plus longuement.

La mise en place de dispositifs complexes mettant en œuvre les externalités évoquées est clairement au centre de tels programmes, alors même que l’administration électronique se fait dès lors processus d’accompagnement de tels programmes. Enfin, les collectivités se doivent à cette fin de façonner leurs propres outils de visibilité : si elles le font aujourd’hui peu et surtout mal, la prospective territoriale aura à suivre leur élaboration et leur développement progressif. C’est là que se joueront notamment les rapports futurs entre acteurs territoriaux et chercheurs.

b - au-delà des collectivités hispaniques, de nombreuses villes européennes ont récemment connu une évolution similaire.

De l’Italie aux Pays-Bas -dont on connaît précisément les relations historiques avec l’Espagne (et on sait combien l’histoire culturelle des territoires européens joue aujourd’hui à nouveau un rôle tout à fait considérable)-, on assiste ainsi  au renouveau du plus ancien axe européen de territoires de la connaissance et de l’excellence : ces prolégomènes d’une Renaissance d’un axe rhénan prolongé de Visby à l’Etna Valley redonnent véritablement forme et sens aux visions médiévales des pouvoirs carolingiens et bourguignons. De même en est-il de la Hanse numérique dans le Nord de l’Europe - de Bergen à Tallin - ou encore de l’Europe centrale focalisée en la matière sur Munich et Berlin. C’est un espace économique polarisé et réticulaire que commencent à constituer certains espaces urbains et territoriaux autour des ressources immatérielles de l’expertise et de l’utilisation des fruits de leur inscription culturelle locale. L’exemple de Heidelberg s’avère à ce titre éminemment significatif, de même que celui de Stuttgart. Le recours à des processus d’apprentissage collectif à l’échelle des territoires en Italie du Nord et surtout en Italie centrale renvoie, quant à elle, plutôt aux polarités de compétitivité.

C - de l’Amérique latine à l’Asie… et à l’Afrique

Sans négliger le continent nord-américain (les villes ingénieuses canadiennes, Austin au Texas, Monterrey au Mexique naturellement), les villes européennes - et l’objectif de Lisbonne reste en cela parfaitement valide -  constituent aujourd’hui potentiellement de vrais modèles pour l’Amérique latine (les villes chiliennes), l’Afrique (les villes camerounaises), mais aussi les collectivités territoriales asiatiques (de Bangalore à Shanghai). Ces dernières au demeurant s’en sont bien rendues compte : c’est bel et bien en Europe qu’elles viennent aujourd’hui chercher les cadres d’un vrai partage des savoirs : c’est là au demeurant l’un de nos objectifs essentiels pour les journées que nous organisons prochainement en Inde, où la ville de Mumbai par exemple se veut nouvelle Knowledge City.

La chambre de commerce indienne y a entrepris de développer un plan de transformation  de la ville de Mumbai en véritable cité de la connaissance. Pour ses responsables, le développement des infrastructures de communication et de l’architecture logicielle permet de s’engager dans un processus de compétitivité qui puisse permettre à des villes comme Mumbai  de profiter de l’outsourcing d’activités américaines et internationales. A cette fin, le Chambre a pris la décision de créer un think tank composé d’habitants concernés par une telle démarche et de décideurs économiques et de membres du monde académique afin de développer une opinion publique qui soit largement informée de telles opportunités et de créer un réel débat avec les acteurs politiques et les responsables gouvernementaux afin que chacun soit bien persuadé de la nécessité de développer les nouvelles activités liées au savoir et à la connaissance, autour notamment d’une prospective des activités liées aux infotechnologies et aux télécommunications. Les rapports tissés entre l’Inde et sa diaspora sont perçus en outre comme un vecteur majeur au sein de la task force organisée en vue du développement de la ville.

2 - Les « quartiers apprenants », laboratoires d’un nouveau KM territorial : le paradigme de Poblenou

La compatibilité et l’interopérabilité des usages sera de plus en plus la réponse des urbanistes à la complexité qui caractérise l’économie de la connaissance au travers de la mise en place d’infrastructures de la connaissance, vue la propension de l’économie de la connaissance à utiliser l’intelligence comme principale ressource productive. Architectes et urbanistes devront en effet répondre à la nécessité d’améliorer les conditions de transmission de connaissances entre le système d’éducation et de recherche et le système productif et utiliser pour cela leur champ d’intervention, l’espace urbain. C’est ce que symbolise aujourd’hui le chantier de Poblenou à Barcelone qui illustre bien la transformation d’un quartier de l’époque industrielle en quartier du savoir, de la créativité et du transfert de technologie qui s’y veut omniprésent au travers de centres adéquats permettant la création d’entreprises à partir de technologies innovantes et surtout le soutien de projets permettant de créer des usages applicatifs à partir des laboratoires de recherche.

La ville est destinée à être non seulement un centre d’échange de biens, mais aussi un forum pour l’échange d’idées et un espace où l’on peut générer, diffuser et appliquer de la connaissance et ce notamment au sein d’espaces dans lesquels se déroulent des activité de création et de divulgation dans le domaine technologique et où se trouve facilitée la relation entre universités, centres technologiques, centres de recherche et activités productives en une concentration d’activités qui favorisent l’interactivité. La ville de demain est une ville d’interactivité spatiale propre à accueillir de telles activités denses en connaissance : infotechnologies, recherche, design, édition et industries culturelles et multimédia.

Ces espaces de ville complexe auront ainsi à déployer des systèmes d’incitation. Pour favoriser la présence de ces secteurs, il aura à les identifier, à les mettre en relation, à établir des mécanismes d’actualisation au fur et à mesure que de nouvelles activités s’incorporent à l’espace économique. De nouvelles conditions d’utilisation de l’espace public et de l’espace privé se dessinent, avec des infrastructures hautement compétitives adaptées aux requis urbanistiques, économiques, sociaux et environnementaux.

3 - Le développement d’une géo-économie d’espaces interrégionaux de connaissances en construction

Au-delà, ce sont également des espaces régionaux et interrégionaux de connaissances qui se développent pour faciliter transferts technologiques et mutualisation d’outils. Une stratégie qui entend se situer par rapport à l’action de réseaux tels que ceux construits par des quartiers apprenants qui aujourd’hui permettent à de nombreuses collectivités européennes de travailler et de réfléchir ensemble dans leurs programmes de villes intelligentes ou de cités-savoir.

Il faut ainsi songer à ce que sera la Hanse numérique dans le Nord de l’Europe - de Bergen à Tallin - ou encore les constructions territoriales ultrapériphériques de la Communauté européenne sous l’égide notamment des Canaries qui, de Tenerife à Las Palmas, semblent destinés à devenir très bientôt des territoires d’expérimentation et d’interface de mise en œuvre de tels modèles à l’échelle atlantique.

Mais l’exemple emblématique sera clairement méditerranéen : la coopétition euro-méditerranéenne qui caractérisera le monde économique et culturel de 2020 s’inscrit dans le développement d’un espace méditerranéen de la connaissance. Ces régions, nous l’avons analysé à l’occasion de récentes conférences à Sarajevo et surtout à Beyrouth [10] , y sont d’ailleurs parfaitement préparées depuis les mutations néolithiques.

L’apport des sciences cognitives au management territorial a permis d’envisager de transformer une collectivité territoriale en véritable système apprenant. Les domaines que nous évoquons ici ont, là encore, tout leur rôle dans la mise en place de tels dispositifs.

Ce sont là, sans exclusive là encore, les trois formes contemporaines majeures de territoires en réseaux qui prennent place eux-mêmes dans une évolution économique et sociale majeure.

C - La collectivité locale comme fondatrice de stratégies d’incitation à la créativité

Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas. Dans notre approche métropolitaine des nouveaux pôles de compétence, il convient donc de se garder par exemple d’une prise en compte systématique, en tant que tels, des pépinières et lieux d’incubation. Non pas qu’il ne faille les prendre en compte et disposer d’une typologie des méthodes mises en œuvre pour leur développement, mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, s’il n’est pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain [11] , de la genèse de véritables espaces d’excitation neuronale. Au travers de nos séminaires rassemblant les acteurs territoriaux, c’est tout le champ des processus émergents de la créativité qu’il nous a été donné d’analyser, une créativité cependant non basée sur un regroupements d’idées de quelques consultants désoeuvrés qui détenaient jusque là le monopole en la matière, mais précisément sur une véritable gestion des savoirs, expertises et ancrages culturels à l’œuvre.

Le triptyque curiosité vs créativité vs attractivité se veut fondateur du marketing territorial, mais chacune de ces étapes s’avère tributaire à sa façon d’un traitement rigoureux des connaissances.

La portée symbolique des nouvelles localisations sur un territoire tient-elle aujourd’hui de l’évidence : la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des métropoles européennes dans les années à venir. En tout cas, la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des collectivités locales dans les années à venir.

Ce qui veut dire concrètement (au-delà même de la cartographie des flux de données qui constitueront clairement la géographie des villes et territoires numériques à l’horizon 2008 - 2010) l’importance dans les processus d’attractivité des nouveaux lieux de création [12] , des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [13] , des laboratoires d’idées [14] et d’exploration de nouvelles formes d’expression [15] . Nous assistons ainsi à la genèse de véritables espaces de création, avec de nouveaux paramètres pour les territoires tels que de formes inédites de bonne gouvernance et l’émergence d’hiérarchies sociales nouvelles qui marqueront les sociétés informationnelles et les tissus conjonctifs économiques qui les caractériseront.

Le rôle de la création et de la créativité à l’échelle des villes et territoires de demain constitue également un vecteur majeur dans le processus contemporain de développement d’une économie de la connaissance précisément basée sur le leadership créatif en partenariat avec l’Université de Mexico. Il ne s’agit en effet pas seulement ici d’évocations sémantiques et d’une approche nouvelle de la gestion entrepreneuriale : l’un des enjeux réside en effet dans le défi de nouveaux vécus des réalités territoriales et des stratégies de l’innovation qui sont sur le point de bouleverser nos villes et régions.

Pour cela, tous les acteurs locaux doivent être intégrés dans le développement de tels processus, singulièrement le domaine des institutions culturelles et scientifiques [16] , mais aussi les partenaires sociaux et la société civile.

II - Le KM et la gestion de la boite à outils territoriale

Le rôle d’une gestion territoriale des savoirs s’avère essentielle, ceci singulièrement aux trois niveaux de la mémoire, de l’innovation et de la prospective :

A - La mémoire indispensable à la genèse de l’apprenance organisationnelle : les territoires à la recherche de leur ADN culturel

Pour que les démarches précédemment évoquées puissent se développer, il est une condition majeure à remplir qui réside dans une vraie gestion de l’identité territoriale. Sans la prise en compte des horizons culturels qui sont ceux de nos territoires, la plupart de ces programmes seraient clairement voués à l’échec : il ne s’agit là en rien d’une vision par trop intellectuelle de leur développement dans la mesure où, bien au contraire, la mise en exergue de la mémoire portée par les collectivités territoriales rencontre d’incontestables intérêts économiques au travers du développement par exemple de musées virtuels et d’une mise en ligne des référents patrimoniaux, gages notamment de nouvelles formes de tourisme de la mémoire. En outre, au-delà même des programmes prospectifs et de la mise en place de stratégies identitaires pour le développement territorial, une telle démarche permet bien souvent la création de petites entreprises innovantes et une réflexion technologique non négligeable dans le domaine de la formation des divers acteurs.

Aussi la donnée majeure à retenir sur les quinze années à venir en ce domaine tient-elle tout à la fois de l’ordre de l’évidence pour tous ceux qui se retrouvent quotidiennement dans les villes et régions d’Europe, mais aussi, encore aujourd’hui, d’un réel paradoxe aux yeux de certains : comme à d’autres moments de mutation culturelle et économique intense, les collectivités auront été amenées pendant plus de dix ans à mener un très lourd processus de reconquête de leur territoire, de leur identité, de leur histoire. C’est cette démarche qui leur aura permis de s’ouvrir à d’autres présences, d’autres partenariats, d’autres mises en réseaux, sans pour cela perdre leurs spécificités en termes d’image ou de potentialités d’attractivité que la globalisation économique et culturelle leur aura permis de conforter. Le marketing territorial - et donc la gestion d’une véritable compétitivité entre les territoires - seront à l’évidence l’une des fonctions majeures des collectivités dans les années à venir, remplaçant ainsi les archaïsmes d’un égalitarisme régional mal conçu et mal pensé.

Mais si l’identité et toutes les composantes du genius loci attirent et polarisent les activités économiques liées notamment - mais non pas du tout exclusivement - aux hautes technologies, le champ de l’industrie liée aux médias et à la connaissance - dont ces activités font partie ou avec laquelle elles sont en relation plus ou moins étroite - façonne à son tour un complément d’identité culturelle dont elle continue en quelque sorte l’élaboration séculaire.

B - L’identité au cœur des processus d’innovation

Le cercle vertueux de ces nouveaux horizons économiques et culturels se clôt de la sorte: c’est là incontestablement la grande chance des villes numériques, grâce également à la création de systèmes régionaux de recherche et d’innovation : l’attractivité d’un espace est issue d’abord de la gestion de son identité culturelle, issue aussi et surtout de la boîte à outil collective de l’innovation. Est essentielle l’idée que prospective technologique et gestion de l’identité vont de pair et qu’il est tout à fait essentiel pour les acteurs locaux, économiques, éducatifs et culturels de les conjuguer simultanément dans l’élaboration des stratégies de développement de territoires numériques et des villes de la connaissance. Une stratégie de e-services particulièrement volontaire et surtout efficace est donc d’abord le fait notamment de collectivités qui visent un tel statut de villes apprenantes et où la stratégie municipale veille à une formation susceptible de compléter ses atouts de compétitivité, au travers par exemple de son héritage culturel. Cette sémantique omniprésente de la société de la connaissance, comme d’ailleurs l’ensemble des défis des travailleurs du savoir à l’échelle des instances territoriales de développement économique, se trouve clairement aux antipodes des rhétoriques politiciennes traditionnelles et elle vaut donc la peine que nous la suivions de près et que nous l’accompagnions de nos analyses et préconisations.

L’interaction quasi-systémique qui s’opère sur ce terrain est souvent difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime considérable ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité - cela s’avère particulièrement vrai pour les nouveaux lieux de création - qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains.

C - La gestion des connaissances comme initiatrice d’une démarche sur le long terme et de la prise en compte des diverses formes du développement durable.

Des maisons européennes de l’éthique et du développement durable à Paris, Bruxelles et Madrid, un collège de hautes études environnementales à Madrid encore, un réseau d’excellence européen et un pôle d’intelligence autour de l’empreinte écologique des territoires, de nouvelles aides européennes…, les projets internationaux se multiplient pour permettre aux acteurs locaux de mieux collaborer ensemble et de présenter leurs projets. Leur point commun réside précisément dans la mise en œuvre des technologies  de la connaissance. 

Les Maisons européennes de l’éthique et du développement durable visent à réunir les acteurs européens - territoires, entreprises et associations - et à leur permettre notamment de véritables synergies inter-régionales et la participation à une réelle collaboration européenne en la matière. Ces lieux seront également largement ouverts au monde de l’enseignement et de la recherche, au travers d’animations et de rencontres, avec la création progressive dans plusieurs régions européennes de lieux de réflexion prospective sur la nature du développement des villes et des territoires de demain. 

On sait aujourd’hui combien la ville peut clairement contribuer à la durabilité en analysant les données relatives à l’organisation des mobilités, aux incidences écologiques des métabolismes urbains, et ce malgré la fragmentation des politiques. D’où naturellement de nouvelles questions sur la gestion des territoires de demain, par exemple sur la gestion de tous les savoirs disponibles relatifs par exemple aux relations entre forme urbaine et maîtrise de l’empreinte écologique du métabolisme urbain. Comme le soulignait très récemment un réseau d’experts suisses qui prépare actuellement une réunion internationale sur ce sujet, l'idée de ville de la connaissance précisément met en évidence de nouveaux modes de régulation urbaine fondés sur l'apprentissage collectif, la participation et la concertation des acteurs publics et privés et, ce faisant, elle invite à une réflexion sur le fonctionnement des services publics et sur les enjeux des politiques en la matière. Au-delà même de la morphogenèse urbaine ou de l’éco-urbanisme, les acteurs territoriaux depuis quelques années sont ainsi amenés dans de nombreuses régions européennes à relire les processus urbains sous l’angle plus particulier des métabolismes qui les caractérisent: consommation, transformation, stockage des ressources naturelles (air, eau, sol, paysage) et culturelles (patrimoine bâti) : l’empreinte écologique est précisément l’objet majeur du réseau d’excellence qui est en train de se constituer en Europe, avec la participation tant de collectivités que de laboratoires de recherches et d’universités qui entendent gérer ensemble les multiples savoirs réunis sur cette question. L’un des sujets que comptent aborder par ailleurs les futures maisons du développement durable réside dans la manière dont le pouvoir urbain et les connaissances actuelles structurent les politiques du développement durable et comment, en retour, celui-ci influence la structuration les politiques publiques en termes de contraintes, mais aussi d’opportunités (modalités d’action publique, participation des habitants, nouvelles pratiques d’expertise), ou encore aux processus de mobilisation des ressources d’action (nouvelles ressources cognitives et organisationnelles).

La complexité de conservation et de traitement des données concernant ce triptyque stratégique de l’identité, de l’innovation et de la durabilité des actions basées sur une réflexion à long terme pose naturellement la question de leurs évaluations et de l’utilisation de celles-ci dans les projections prospectives.

III - La prospective du traitement territorial des connaissances

Les divers scénarios récemment élaborés quant au développement de l’économie de la connaissance - tant à l’occasion du séminaire de Fontevraud organisé par ARENOTECH que du Forum qui s’est tenu sous l’égide de l’Institut de Prospective Technologique du Centre Commun de recherche de la Commission européenne à Séville permettent de mieux définir les possibilités futures des nouveaux rapports entre savoirs et territoires, plus précisément entre la compétitivité par le savoir et les territoires, et ceci à travers :

A - Des savoirs cartographiés, des connaissances modélisées et partagées : l’exemple du processus de Mataro

La gestion territoriale des connaissances dans les collectivités à l’horizon 2020 est amenée à s’appuyer sur des processus spécifiques dont certains ont déjà fait l’objet de premières applications. Il nous semble donc intéressant d’en évoquer l’une des plus pertinentes au regard de nos propres recherches et la démarche de la petite ville de Mataro déjà citée nous semble parfaitement résumer l’une des concrétisations territoriales possibles des stratégies évoquées, au point qu’au sein de notre Réseau, nous avons baptisé cette démarche le processus de Mataro.

1- La Fondation Tecnocampus y avait organisé il y a trois ans de cela un colloque « usagers et réseaux créateurs de la nouvelle ville » qui évoquait les horizons ouverts par la gestion urbaine en réseau. Avec une équipe d’économistes de l’Université Politechnique de Catalogne, ce séminaire a par la suite permis de modéliser un certain nombre d’axes de développement de la ville en la matière. La ville s’était placée d’emblée sous l’égide d’un plan directeur qui entend en faire une ville de la connaissance, capable d’exploiter pleinement le capital intellectuel de la ville et de son territoire [17] comme source principale de richesse, de prospérité et de croissance future. A été utilisé à cette fin une modélisation économique [18] qui se traduit par la création et la gestion d’une plate-forme de connaissance [19] , ceci à partir notamment des micro-clusters existants dans la cité.

2- Ce processus se base en effet sur cinq points majeurs :

3- La finalité d’une modélisation globale [20] consiste ainsi  à mesurer et gérer le capital intellectuel de chacun des micro-clusters présents sur le territoire, ceci à travers notamment un processus de benchmarking de leur capital intellectuel spécifique qui permet par exemple d’obtenir un index de confiance globale [21] . L’application du modèle amène de la sorte à une vision stratégique du développement de la ville, de la cohésion sociale (où la vie associative est amenée à jouer un rôle de tout premier ordre) et des possibilités de croissance économique durable. Les responsables de la collectivité peuvent ainsi juger de l’importance des vecteurs culturels, de la créativité et de l’innovation, véritables piliers du développement urbain futur et des capacités de compétitivité du territoire du fait même de ses actifs intangibles. Le rôle de tels facteurs se voit naturellement démultiplié là encore par les infotechnologies. Un modèle spécifique [22] implique l’ensemble des micro-clusters (et leurs potentialités face à de nouvelles productions émergentes), aux côtés de la plate-forme globale des capacités intellectuelles de la collectivité ; la gestion commune de ces deux composantes du capital de la ville s’appuie notamment sur des démarches de benchmarking des potentialités d’autres collectivités. On aboutit ainsi à un système de support décisionnel [23] , un système d’information et d’aide aux décisions stratégiques des élus et aux choix de financement, un point de départ aussi pour les investigations ultérieures accompagnant une telle stratégie de construction d’une ville de la connaissance.

B - Des outils, des pratiques et des centres d’excellence

1- Seules des pratiques de benchmarking, des outils de visibilité et d’analyse prospective et des centres d’excellence permettront un reengineering des processus mis en œuvre par les acteurs territoriaux : ils constitueront quelques-uns des chantiers futurs du KM territorial. Un tel regard prospectif sur l’avenir de nos collectivités s’avère indispensable à l’heure où nos sociétés et nos villes ont pris l’habitude de décliner au futur leur propre présent - voire leur quotidien -, et ce au travers de processus multiples de partage de savoirs.

2- Toute une interrogation de prospective territoriale porte ainsi sur de futurs espaces - virtuels aussi bien que réels, thématiques ou encore géographiques - de gestion locale des processus de capitalisation des savoirs et des connaissances -, à l’instar par exemple du Centre international du patrimoine virtuel actuellement en cours de constitution. La traduction spatiale de plusieurs secteurs de l’économie immatérielle de services pourra dépendre à l’évidence à l’horizon 2030 d’une telle cartographie de ces lieux de savoirs.

3- La mise à disposition de tels outils sera également amenée à prendre place dans des dynamiques de la proximité aujourd’hui encore mal comprises, et surtout en relation avec les futurs modes locaux de gouvernance et de relations de pouvoirs pour lesquels il convient d’espérer de ne pas avoir à retenir le scénario d’une e-démocratie qui n’aura longuement pas su prendre le tournant de pratiques précisément basées sur la connaissance.

C - Les territoires perçus et vécus comme des espaces de projets

1- Un nouveau regard, réellement fondateur, nous fait depuis peu individuellement et collectivement considérer et définir l’environnement spatial comme un projet - ou un ensemble de projets -. Le temps des structures, en termes notamment d’institutions territoriales, se trouve définitivement révolu. Plus important, un tel regard tend à rendre le travail des divers acteurs territoriaux plus réflexif, mais il rend également encore plus nécessaire l’apprentissage organisationnel et donc indispensable une vraie gestion et structuration des savoirs locaux

2- Une telle dialectique d’approche territoriale se fait elle aussi fortement productrice de connaissances, dans la mesure même où elle refonde les mécanismes de l’intelligence territoriale et leur ancrage dans l’histoire, mais où elle exige naturellement aussi un suivi et une évaluation.

3- La conséquence essentielle réside dans un territoire complexifié, une approche de l’espace quotidien qui ne l’est pas moins et une approche décisionnelle difficile à mener, de par la prise en compte d’échelles temporelles multiples d’abord, de par la gestion d’une véritable mémoire organisationnelle d’autre part.

Conclusion

Pour Alain Bouvier [24] , le management des systèmes apprenants consiste notamment à accroître l’intelligence et les savoirs du système - territorial par exemple -, et notamment à le doter d’un modèle cognitif et épistémologique.

Le KM doit donc permettre d’objectiver d’une part les informations disponibles et leur nécessaire contextualisation, conceptualiser d’autre part - à partir notamment des savoirs théoriques qui jouent à nouveau un rôle de premier plan - les résultats obtenus et les tentatives d’expérimentation, ainsi que les tâtonnements empiriques. Les systèmes apprenants qu’il aura aidé à construire inviteront toujours davantage à de nouvelles formes de pilotage et de management, qu’il lui faudra à leur tour accompagner.

Le KM territorial apparaît donc bel et bien aujourd’hui comme un paradigme de rupture.

Notes

[1] Selon l’expression utilisée par les acteurs territoriaux canadiens.

[2] Un béhavioriste comme Georges Chetochine souligne un autre grand retour, celui des valeurs, alors même que les économistes et analystes de l’Europe du Nord (en Scandinavie notamment) rappellent que l’innovation n’est guère possible sans exigence de transparence.

[3] Nous y reviendrons dans la seconde partie de cette étude.

[4] On se reportera à l’étude de Laura Garcia Vitoria dans cette même publication.

[5]   « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[6]   On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[7]   On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en œuvre du savoir - financement, production et marchés de l’innovation).

[8] Le concept de tels quartiers est aujourd’hui largement reconnu : après avoir constitué le sujet de nombreux séminaires du Réseau européen des Villes Numériques, mais aussi de l’ONG ARENOTECH, ils font l’objet d’une séance de travail en France à l’assemblée nationale le 12 juillet 2005 sous l’égide de la Fondation Concorde.

[9] Gestion de l’identité catalane d’une part, mise à disposition de tous d’une visibilité maximale sur toutes les possibilités de la ville en matière de compétitivité innovante d’autre part : deux ingrédients majeurs qui, on l’a vu lors de notre journée européenne de Logroño, permettent de caractériser le concept même de ville numérique.

[10] Les analyses évoquées sont en ligne sur le site www.arenotech.org

[11]   C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.

[12]    Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.

[13]    Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe)  souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».

[14]   On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.

[15]   Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.

[16]   On se reportera sur ce point au travail de F.Schutte et P.C. van der Sijde : The University and its region. Examples of regional development from the European Consortium of Innovative Universities (Twente University Press, 2000).

[17] Le plan GCIM (Gestió del Capital Intellectual a Mataró)

[18] Le modèle CICBS (Cities’ Intellectual Capital Benchmarking System)

[19] Plataforma de Capital Intellectual

[20] Le modèle général CSICM (Model General de Capital Intellectual de les Ciutats)

[21] Global Reliability Index

[22] MECIC (Model Específic de Capital Intellectual de les Ciutats)

[23] DSS (Decisión Support System)

[24] Alain Bouvier, Management et sciences cognitives, Paris, 2004

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