À LA RECHERCHE DE LA VILLE-RHIZOPHORE

Johanna Järvinen-Tassopoulos, Université d’Helsinki, Département de Politique Sociale, FIN

Chaque création de l’homme porte en soi les marques de son imagination et les traces de l’imaginaire collectif. Le but de ma présentation est de discuter l’enracinement de la ville virtuelle (ou la ville numérique) dans le discours scientifique et littéraire sur les différents topoï. En suivant les définitions de la postmodernité élaborées par Michel Maffesoli (1992, 244; 2003, 31), j’ai l’intention de réfléchir, par l’intermédiaire de la question de l’enracinement, sur la synergie des éléments archaïques et du développement technologique. D’après le sociopolitologue finlandais Risto Eräsaari (1985), les villes sont les miroirs et les belvédères du développement social.

Je suis à la recherche de la ville-rhizophore. D’un côté elle serait enracinée dans des conceptions utopiques et topographiques et d’un autre côté elle laisserait ses racines numériques envelopper la ville contemporaine, notre chez-soi. Dans un premier temps, je vais évoquer quelques conceptions de l’utopie. Dans un deuxième temps, je vais illustrer comment le miroir, l’invisible et la nostalgie reflètent la culture et la société, mais aussi comment ils se projettent dans l’imaginaire et la mémoire des individus et des communautés. Finalement, je vais essayer d’interpréter l’idée de la ville virtuelle selon les conceptions traitées auparavant.

I DE LA CITÉ IDÉALE À L’(E)UTOPIE

Depuis l’Antiquité les hommes n’ont cessé d’analyser la nature humaine et de présenter des formes idéalisées de la vie sociale. Dans les dialogues de La République Platon décrit la cité idéale qui se base sur des lois fondamentales et sur une dynamique sociale définie. Les conceptions platoniciennes ont inspiré Thomas More, l’homme de la Renaissance, qui a inventé la notion d’utopie (sans oublier celle d’eutopie). La lecture des utopies historiques peut nous aider à comprendre le besoin d’esquisser une mythologie humaine, de modifier l’existence des hommes et d’améliorer la vie sociale.

La cité idéale et l’utopie forment le « ciment mythologique » de la communauté humaine, mais en même temps elles contribuent à la transformation de son histoire. Elles tentent de lier la réalité à l’imaginaire (cf. Morin 2001, 159). En analysant le devenir culturel de « l’inconscient collectif », Gilbert Durand (2000, 124) décrit comment les cités, les monuments et les constructions de la société « viennent capter et identifier la pulsion des archétypes dans la mémoire du groupe. » Selon lui « la cité concrète » modélerait « le désir de la cité idéale ». Ainsi une utopie ne serait « jamais pure de sa niche socio-historique ». 

Selon Michel Foucault (1992, 9) les utopies offriraient aux hommes de la consolation, un certain type de discours et même de la fabulation. Elles peuvent représenter des espaces « sans lieu réel » comme elles peuvent illustrer « la société elle-même perfectionnée » ou encore « l’envers de la société » (Foucault 1994b, 755). L’utopie n’est pas seulement une projection, elle est aussi une fondation. En écrivant sur la création de l’île d’Utopie, Louis Marin (1988, 134) fait du « non-lieu » le « lieu même du texte » ou le « résultat d’une écriture fondamentale » et donc un « récit de fondation ». Au lieu de présenter ce lieu en un « lieu imaginaire », Marin joue avec l’idée de l’indétermination. La description et le récit ne sont finalement que du discours et le lieu deviendrait « le lieu-dit ». D’après Maffesoli (1992, 244-245) les utopies sociales seraient caractérisées par « le retour, la renaissance ou l’affermissement de la communauté organique ». Si l’origine communautaire « sert d’anamnèse et donc de fortifiant au présent », son rappel par contre « redonne force à une institution donnée ».

Que dire de l’eutopie? Marin (1988, 123-124) explique la naissance du concept de la manière suivante : « l’omicron de la négation devient l’epsilon du bonheur ». L’eutopie serait tout d’abord un « lieu du bonheur ». Plus précisément elle serait la « réalisation de la République platonicienne » où « l’abondance en hommes, ressources et lois excellentes » serait la garantie du bonheur social. La République traite la question de la « société des gens heureux » (Livre V 458 e), mais la cité idéale n’est pas exclusivement une projection eutopique. D’autre part on peut retrouver le thème de l’abondance souligné par Marin dans le mythe de l’Atlantide (Critias). Selon le récit mythique les richesses et les ressources naturelles permettaient aux habitants de l’île une vie sans peine.

II LE MIROIR, L’INVISIBLE ET LA NOSTALGIE

Je vais continuer ma lecture topographique en prêtant attention aux concepts suivants : le miroir, l’invisible et la nostalgie. Ces concepts possèdent le même lien particulier avec le monde réel que les utopies, mais ils représentent la réalité différemment. Selon Foucault (1994a, 274) le miroir « donne aux choses un espace hors d’elles et transplanté » et il « multiplie les identités et mêle les différences en un lieu impalpable que nul peut dénouer ». Dans le texte magnifique « Des espaces autres » (1994b, 756) le miroir offre « une sorte d’expérience mixte, mitoyenne » entre les utopies et les hétérotopies. Tantôt Foucault présente le miroir en une utopie (ou « un lieu sans lieu »), tantôt en une hétérotopie qui unit dans le reflet du miroir la place réellement occupée et la vision de la place irréelle.

Contrairement aux utopies, les hétérotopies sont des lieux réels et localisables, bien qu’elles soient en même temps des « contre-emplacements » et des espaces « absolument autres » (ibid., 755-756). Dans « Les mots et les choses » (Foucault 1992, 9-10) les hétérotopies sont définies par le langage. Elles empêchent celui-ci de se développer par ses moyens propres et elles « dénouent le mythe ». Foucault a discerné cinq principes qui aident à comprendre l’essence des hétérotopies. Chaque culture a ses hétérotopies : dans certaines sociétés elles indiquent la crise, dans d’autres la déviation. Chaque société peut donner une fonction précise à l’hétérotopie existante (cf. le cimetière). Les hétérotopies sont capables de réunir en un seul lieu des espaces incompatibles entre eux (cf. le théâtre, le cinéma, le jardin), mais elles peuvent aussi représenter des ruptures temporelles ou exprimer des hétérochronies qui se trouvent hors du « temps traditionnel » (cf. le cimetière, le musée, la bibliothèque, la foire, les villages de vacances). Enfin les hétérotopies font référence à « un système d’ouverture et de fermeture ». Certains lieux sont isolés (cf. la caserne, la prison), alors que d’autres sont accessibles par des rites spécifiques (cf. les hammams, le sauna).

Tous les lieux ne sont pas visibles. Dans ses « Leçons américaines » Italo Calvino (1999, 80-81) dit que les hommes recherchent des choses cachées, probables ou hypothétiques. Selon lui un mot peut unir le visible à l’invisible. Dans la préface des « Villes invisibles » l’auteur représente son livre comme « un rêve qui naît au coeur des villes invivables ». Ainsi « la ville d’utopie » devient un lieu « que nous ne pouvons cesser de chercher même si nous ne l’entrevoyons pas. » Il me semble que l’invisible peut devenir visible grâce à la connaissance, l’imagination et la rêverie. Autrement dit les choses inconnues nous restent invisibles, si nous ne savons pas ce qu’il faut regarder, chercher et trouver. Par conséquent le voyageur Marco Polo décrit les villes invisibles de telle manière qu’elles deviennent enfin  visibles à Kublai Khan.

Après avoir écouté plusieurs récits, l’empereur prend conscience du « voyage dans la mémoire » fait par le Vénitien (Calvino 2001, 117). Ce genre de voyage semble évoquer un lieu créé de souvenirs et d’émotions que l’on peut appeler « la nostotopie » (Järvinen-Tassopoulos 2005). Ce lieu se forme de l’idée persistante du retour et de la nostalgie éprouvée. Or la nostotopie refléterait « le lieu originel » à partir duquel on rêve et « la nostalgie du nid » (Maffesoli 1997, 91). Comme le nid, ce lieu de mémoire se transformerait en « un refuge » où l’on « rêve de revenir » (Bachelard 2001, 93-99). Cet « ailleurs mythique » se lierait au vécu individuel et communautaire par l’intermédiaire du sentiment nostalgique.

III DE LA VILLE VIRTUELLE À LA VILLE-RHIZOPHORE

Olivier Jonas (2002) qui a longuement écrit sur les utopies urbaines assure que plus personne ne rêve de la ville idéale suivant les utopies historiques. Selon lui, l’utopie urbaine contemporaine est à situer entre autres dans l’imaginaire télécommunicationnel, les multi-médias et la réalité virtuelle. « Rêver la ville se conjuguera toujours au présent comme au futur », dit-il. L’extase technologique des années 1990 a engendré des visions audacieuses et un vocabulaire futuriste. Cependant on ne peut pas vraiment nier l’enracinement de la ville virtuelle dans la mythologie humaine et l’imaginaire social. Les visions du passé ne doivent pas être écartées de son analyse, car elles désigneront d’une manière indirecte où sont les vraies innovations à faire (cf. Loechel 2003). D’autre part, les phénomènes archaïques sont déjà présents dans le quotidien de la ville : il suffit de penser au flux des idoles et des icônes, à tous les haut-lieux et scènes urbains et aux tribus diverses.

La ville virtuelle peut être considérée comme un espace utopique et une eutopie possible. Du temps va passer avant que l’on entre dans l’ère des « réseaux sans fil couvrant la ville » et que l’on puisse garantir une connexion pour tous et techno-alphabétiser massivement les individus (Garcia Vitoria 2004). La cité numérique idéale serait l’espace public de tous les citoyens virtuels: un lieu d’égalité, d’activité et de créativité, un espace de parole et de récit, mais surtout un domaine de la vie commune.

Comme les villes réelles et les villes imaginaires, les villes virtuelles seraient des miroirs du développement social, des lieux invisibles et des espaces culturels. Selon Mikio Wakabayashi (2002, 14) le cyberespace et « la cyberville » font miroiter les besoins et les désirs des citoyens mécontents de la vie urbaine et sociale. Au lieu de devenir des hétérotopies négatives, les villes virtuelles devraient être des espaces de possibilité et de découverte en liaison souple avec les villes réelles. Dans son livre sur les cybervilles Christine Boyer (1996, 53) évoque la photographie et le cinéma dont le but était de « rendre l’invisible visible » : c’est à la ville virtuelle de se rendre visible au citoyen en lui offrant de la connaissance et de l’information. Par exemple le musée virtuel peut aider les visiteurs à découvrir la ville réelle d’une manière historique (Linturi & Simula 2005), mais il peut tout autant offrir un lieu de communication et d’interaction par l’intermédiaire des images (Huhtamo 2002, 14). Enfin l’idée de chez-soi ne doit pas être sous-estimée lors de la création de la ville virtuelle. L’idée peut être réalisée sous forme de galerie d’images, de banque de récits et d’espace sonore. Il ne faudra pas non plus oublier ce que veulent dire « la terre de naissance » (Morin 2002, 137) et « la nostalgie du foyer » (Maffesoli 1997, 137). Selon les significations que les individus veulent leur donner, ceux-ci pourront ensuite les transformer en expressions et en illustrations pour conserver la mémoire et pour créer des mythes contemporains.         

Conclusion

La ville-rhizophore est une tentative de conceptualiser et de théoriser le lien vital entre la ville virtuelle et l’imaginaire culturel et social. Ce lien serait représenté par la redécouverte de la mythologie qui témoignerait du passé, du présent et du futur de l’homme. Les discours utopiques et les conceptions topographiques sont selon moi des indices archaïques qui peuvent avoir un impact favorable sur la création de la ville virtuelle et le développement technologique. D’autre part, les visions antérieures peuvent offrir des perspectives inattendues et des angles de vue potentiels aux créateurs et aux habitants de la ville numérique.

Bibliographie