1st EUJAPAN FORUM 2005
on the Promotion of European and Japanese Culture
and Traditions in Cyber-Societies and Virtual Reality
Laval Virtual 2005

Itinérance cognitive
et nouvelles formes de tourisme de la mémoire
Programmes et projets de gestion numérique
de l’identité territoriale

Laura Garcia Vitoria, Présidente d’ARENOTECH
et directrice scientifique du RVN
en collaboration avec André Jean-Marc Loechel (RVN)
Pierre Aussage (Asian Digital Cities) et Aude Alliot (RVN)

Résumé

I - Infotechnologies
et exploration de la mémoire

II - La place des créateurs
dans l’économie
de la connaissance

III - Les nouveaux destins
de l’image.

Notes

Résumé

Dans notre intervention, nous entendons adopter un regard résolument prospectif sur les horizons nouveaux ouverts par la présence de nouveaux horizons technologiques, porteurs à leur tour, de nouveaux paradigmes de création et de rapport au savoir. Nous évoquerons également le regard porté sur les scènes culturelles des dix prochaines années par les économistes de la connaissance : comme dans le cas des technologies, une telle intégration à nos analyses sur l’innovation éducative et la place de l’art dans la société et la ville de demain est indispensable. Enfin, chacun perçoit bien le potentiel du nouveau statut de l’image, et là encore il convient de mobiliser les travaux théoriques les plus récents sur le sujet.

L’exigence en matière de visibilité et de prise en comte du plus grand nombre possible de vecteurs à l’œuvre sous nos yeux est certainement le dénominateur commun des facteurs ainsi évoqués, car ces nouveaux paradigmes rendent caducs les vieilles habitudes permettant de formuler des analyses non basées sur une vision globale de sociétés en profondes mutations. Les avis et pensées de chacun perdent de fait tout impact, lorsque leur formulation ne se base pas sur une profonde exigence de savoirs et de connaissances.

Tel est le défi que nous entendons formuler en conclusion de nos analyses : les créateurs, éducateurs et artistes sauront-ils être, à l’échelle de leurs villes et de leurs territoires, - comme ils l’ont souvent été à l’heure des grandes mutations intellectuelles et technologiques du passé - des porteurs d’identité et des passeurs de savoirs ?

C’est en lien étroit avec les territoires que se développent de multiples possibilités de création et d’apprentissage. Au travers ainsi de nos préconisations en matière d’utilisation de nouveaux outils de cognition et d’aide à la création au sein du projet européen MOSAIC [1], nous avons eu l’occasion de développer, dans de récentes interventions - à Beyrouth, Sarajevo, Cayenne, Pamplune, Marseille,…[2] - les nouveaux paradigmes de telles mutations.

Quatre d’entre elles - mais il en est bien d’autres - apparaissent décisives par rapport à l’objet de nos présents propos.

La première relève naturellement de la profonde aventure technologique dans laquelle se sont engagées nos sociétés : il ne se passe de jour, on le sait, sans que de nouvelles approches technologiques ne remettent en question les certitudes de la veille. Aussi nous tenterons présentement d’en évoquer quelques exemples sans pour autant céder à la tentation d’un exposé par trop « technique ». Il nous faudra évoquer entre autres les rapports entre l’aménagement des espaces publics [3] et des supports informationnels basés par exemple sur la connexion à Internet sur de grandes surfaces de verre ou encore l’utilisation de modèles architecturaux virtuels [4].

La seconde apparaît tout aussi évidente : la mutation sociale et intellectuelle qui verra la fin de la présente décennie caractérisée par l’émergence d’une société de la connaissance où la gestion de l’identité et de la mémoire collective se transforment précisément en enjeux décisifs, dans le domaine notamment d’une mobilité individuelle qui relève toujours davantage d’une itinérance cognitive : l’impact territorial des technologies de la mobilité et de ces nouvelles formes d’itinérance se trouvent aujourd’hui largement expérimentées en Europe (à Londres l’hiver dernier, à Venise tout aussi récemment, à Helsinki au cours de cet été ou encore à Alcala de Henares très prochainement).

La gestion de l’identité et des référents patrimoniaux des collectivités territoriales permet de revisiter un siècle et demi de regards artistiques sur les territoires mais aussi, peut-être, le rapport de l’héritage culturel au développement économique contemporain.

La troisième est relative aux nouvelles formes de gestion et d’administration de nos territoires et de leurs externalités économiques sous forme notamment de polarités de compétences et de compétitivité. Il nous faut souligner combien l’écologie de croissance se traduisant par la constitution de tels pôles suppose précisément une mise en valeur forte de l’image identitaire, innovante et créative des territoires.

Une quatrième enfin se doit d’être évoquée : la crise de la représentation que nous vivons et dans laquelle - plusieurs études récentes le soulignent - les images, support majeur s’il en est de notre « héritage », finissent par ne plus représenter qu’elles mêmes et par être à elles-mêmes leur seul message. Maints acteurs culturels se sont ainsi privés d’outils précieux en oubliant les implications souvent très concrètes, des nouvelles images, l’apport des neurosciences par exemple à « l’anthropologie » des images.

I - Infotechnologies et exploration de la mémoire

Il nous faut nous démarquer d’un certain nombre de vieux schémas d’analyse, en évoquant notamment les réflexions prospectives aujourd’hui en cours, dans le domaine notamment de l’utilisation des technologies de géolocalisation et de marquage de l’espace dans la mobilisation des résonances cognitives des environnements patrimoniaux.

Les espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies sans fil et qui nous offrent une sorte d’Internet ambiant décliné à l’échelle de la Cité qui se transforme en ville de la radio-fréquence et des réseaux omni-présents. Une ville amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces informationnels. Une possibilité de rencontre aussi entre les strates d’informations qu’est par essence un monument ou une œuvre d’art et les flux d’informations contemporains, véritable allégorie de la construction identitaire.

On a ainsi tout particulièrement pu mettre l’accent récemment sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain d’annoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, se transformer en auteur en se servant de cet environnement, de se voir auteurs et de vouloir et d’être au départ d’un processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements.

Un réseau de réflexion qui développe aujourd’hui un important programme de recherche autour des développements potentiels des matrices sociales - Proboscis - est parti de l’idée de ce que des technologies sans fil pouvaient créer en matière de géographie sonore urbaine. Il s’agit au fond de cartographier l’expérience que font au quotidien ceux qui parcourent une ville et qui cherchent à établir un lien entre ce qu’ils font au quotidien - dans leur travail économique, politique, culturel…- et ce qui se passe, se pense, se commente autour d’eux. S’enrichir et enrichir ce que pensent et savent ceux qu’ils côtoient de ce qu’ils croient savoir et penser eux-mêmes. Ce sont en fait des géographies sonores que Proboscis expérimente.

Le projet Urban Tapestries permet ainsi de créer un nouveau paysage urbain : il nous rend tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en ouvrant des espaces d’enquête dans l’épaisseur des expériences de la ville : le projet permet aux usagers d’annoter leur propre ville virtuelle, permettant à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent de croître quasi-organiquement, en permettant aux citoyens ordinaires d’enchâsser un savoir social dans le nouveau paysage sans fil de la cité.

Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements, des contenus pour ces emplacements et « enfiler » en quelque sorte les emplacements individuels à des contextes locaux par des dispositifs mobiles. L’usager doit être capable de sélectionner de tels « enfilements » (historiques, sociaux…) ou au contraire de se laisser conduire: il reçoit alors une carte des espaces qui se trouvent associés avec eux : ils peuvent la prendre comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès qu’ils passent près d’un de ces espaces. Il s’agit là d’une sorte de performance de la mémoire collective

La ville au quotidien démultipliera ainsi les publications sur elle-même : des technologies nous permettent ainsi en tout cas de réarticuler ce qui pourra être écrite sur elle. Un outil précieux pour changer l’image d’une ville ? Reconfigurer aussi nos mémoires, autant personnelles que collectives et prendre peut-être la main sur elles...Chacun l’imagine : en rendant invisibles des composantes spatio-temporelles, le risque existe de rendre invisible encore davantage le rapport au pouvoir et son contrôle.

Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre « quotidien informationnel ». Les outils aujourd’hui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir.

De nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment.

Avec Sonic City, un projet suédois de l’Institut Victoria, nous traduisons en musique l’espace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Processus fort de personnalisation de la ville. Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser, anonymement ou non, des tags musicaux : création de communautés locales, gestion de nouveaux types de relation sociale.

Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume d’une communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans l’espace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup d’interrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce qu’il nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé.

Texting Glances est de son côté un projet développé par le Trinity College de l’Université de Dublin. Le projet permet de nouvelles formes de construction de la mémoire d’un lieu, espace de transport ou lieu d’attente. Construction, à l’échelle de l’espace d’une ville, en plusieurs points mis en réseaux, au travers de textes et d’images, d’une véritable mémoire collective. On ne peut s’empêcher de penser aux archivistes et aux futurs historiens de la ville : si les médiévistes disposaient aujourd’hui d’un tel matériau, l’histoire urbaine des siècles passés pourrait ainsi être rétrospectivement écrite.

La mutation de la perception de l’espace et du temps à l’œuvre sous nos yeux  constitue donc un élément clef lorsque l’on aborde les impératifs présents et futurs  de l’économie patrimoniale. Il s’avère donc urgent de prendre en compte un tel développement de nouvelles temporalités - celle de l’attente par exemple - ou encore et surtout la construction d’infrastructures invisibles qui permet une sorte d’archéologie à l’envers où nous creusons métaphoriquement un espace pour y placer contributions et annotations, ce que développent d’ailleurs d’autres projets encore tels que Glitch.

D’autres outils à notre disposition ont été développés par des projets européens, entre autres :
  1. Le projet  CHIMER  en Galicia, (http://www.arenotech.org/12mayo2003/actas%2012%20mayo/chimer.htm
  2. MIXED 3D à Berlin, http://www.arenotech.org/12mayo2003/actas%2012%20mayo/Logrono2003-Acte-Renault.htm
  3. Le projet PEACH ou  un Pocket PC pour la visite d’un monument et la compression du décor (Personal Experience with Active Cultural Heritage).
    Le projet a come objectif la création et la manipulation interactive de films virtuels virtuelle photo-realiste, ce qui permet de voir et d’étudier en réalité virtuelle, par exemple,  la tour del castillo de Buonconsiglio de Trento.

II - La place des créateurs dans l’économie de la connaissance.

De telles pratiques ne sauraient donc constituer à l’avenir un champ spécifique, séparé du quotidien et encore moins des autres vecteurs de pratiques artistiques. Bien au contraire, les connotations culturelles et patrimoniales sont non seulement amenées à prendre une place centrale dans les démarches d’aménagement des collectivités, mais ce sont surtout de nouveaux rapports des territoires aux savoirs qui aujourd’hui commencent à apparaître dans le cadre de l’émergence d’une économie de la connaissance.

Des travaux ont ainsi mis en évidence que l’intellectualisation de nos productions conduit à développer un lien de plus en plus étroit entre recherche, développement, innovation, création, éducation, connaissances, connaissance partagée et production de biens et de services [5] et que les multiples dimensions de ce phénomène ont même conduit (combien de créateurs et de responsables culturels l’ignorent !) à un réel renouvellement théorique de l’analyse économique.

Des communautés apparaissent par exemple comme de nouvelles formes de coordination efficace dans les organisations intensives en connaissances sous forme de structures informelles et des systèmes d’échange coopératif volontaire supportant les processus de création et de diffusion des connaissances organisationnelles, et ceci sous deux formes essentielles :

Ces groupes entendent mettre en place les conditions d’une réelle confiance cognitive et l’élaboration de véritables codebooks de langages communs afin de permettre une vraie approche cognitive de l’action des entreprises et entités publiques ou privées concernées, coopération qui, avec ses modèles mentaux partagés et ses dispositifs cognitifs collectifs, vise à favoriser la création de nouvelles connaissances individuelles par un ensemble d’interactions entre individus, une approche qualifiée par les économistes de transactionnelle ou communicationnelle. Si dans le cadre d’une économie fondée sur la connaissance, il est usuel de parler d’organisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux d’échanges de savoirs, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de l’information.

Dans ce sens, les institutions ont vocation à se transformer en dispositifs cognitifs collectifs et les implications de tels processus dont nous pouvoir aujourd’hui voir la genèse sont considérables pour tous les domaines d’éducation et de pratiques artistiques.

Chacun s’accorde aujourd’hui sur le fait que c’est bien à l’échelle régionale qu’il convient donc d’abord et avant tout de se placer : c’est essentiellement au niveau local que les politiques d’innovation sont et seront toujours d’avantage développées.

III - Les nouveaux destins de l’image

Le rôle de l’image s’avère évidemment majeur dans la société de la connaissance qui se construit sou nos yeux. Société basée sur la connaissance et caractérisée par une omniprésence de l’image : ces deux aspects ont très curieusement été séparés ces dernières années dans les analyses telles que celles que nous évoquons ici, du fait même, on le sait, de la traditionnelle répartition des champs d’analyses dans la constitution traditionnelle des grands registres. Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, l’image se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle qu’elle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former l’un des processus majeurs à l’œuvre, y compris dans le nouvel horizon économique.

Issues de travaux eux-aussi publiés au milieu du siècle dernier, les études les plus récentes, nées du constat de pratiques sociales de plus en plus centrées sur l’image, offrent précisément de réelles perspectives pour mieux appréhender «  les mécanismes d’acquisition, de création et de coordination des connaissances, ainsi que les mécanismes d’évolution des organisations reposant sur la croissance cumulative des connaissances ».

Le concept d’image met également en avant le fait même qu’à toute situation doit être conféré un sens. Michel Renault se réfère ainsi aux travaux de K. Boulding pour lequel « la connaissance trouve son origine et s’incarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par l’acteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de l’individu. Le processus d’élaboration de ces images est fondamental pour la compréhension des processus cognitifs, mais également celle de l’ensemble des activités humaines, y compris l’activité productive ».

L’innovation met ainsi en scène la création d’images d’événements futurs permettant de guider l’action. C’est par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : « innovation et production de connaissance dépendent de l’interprétation sociale de la situation. Cette interprétation sociale de la situation contribue à déterminer un plan d’action ».

Tout responsable se doit ainsi d’exercer un véritable leadership cognitif « afin d’aligner les cadres interprétatifs des acteurs ». L’image qu’il déploie permet de faire de l’institution un dispositif cognitif collectif, ce qui fait qu’au-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives.

Ce sera là le grand défi pour tous les créateurs et artistes : sauront-ils, à l’échelle de leurs villes et territoires, être - comme ils l’ont souvent été à l’heure des grandes mutations intellectuelles et technologiques du passé - des porteurs d’identité et des passeurs de savoirs ?

Notes


[1] L’ensemble des préconisations se trouve sur notre site www.arenotech.org

[2] Ces interventions sont intégralement consultables sur notre site.

[3] Notre projet de Musée virtuel de la Méditerranée y insiste avec force.

[4] On reportera à cet égard aux Actes d’ICHIM, Ecole du Louvre, septembre 2003.

[5] On oublie souvent qu’un tel processus concerne - pour ce qui est de la production, la diffusion et l’utilisation des connaissances - plus de 50% du PIB des états membres de l’OCDE