III COLÓQUIO INTERNACIONAL REDES E CIBERCIDADES CIBERURBE. A CIDADE NA SOCIEDADE DA INFORMAÇÃO

Salvador de Bahia, 12 – 14 de abril de 2004

La ville numérique : un nouvel horizon pour la gouvernance des territoires

André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques

Je tiens à remercier très sincèrement André Lémos et l’Université de Salvador de Bahia grâce à laquelle il m’est donné d’introduire le présent colloque.

Il s’agit là - pour tous les acteurs territoriaux, associatifs, économiques et culturels que je représente - d’un moment important qui nous permettra, je l’espère, de construire ensemble, au travers d’une entité spécifique de suivi et d’accompagnement des collectivités territoriales d’Amérique latine et sous l’égide de la Communauté européenne, une série de projets euro-latins associant universitaires et chercheurs des deux continents.

Après une brève présentation de notre Réseau que vous retrouverez largement développée sur la nouvelle plate-forme de travail actuellement en cours de constitution - plate-forme que je présenterai pour la première fois à l’occasion de cette Rencontre et dont j’espère qu’elle sera aussi la vôtre, je souhaite surtout vous livrer l’essentiel de notre analyse relative à la ville numérique comme pôle de compétence, avant que ne vous soit présentés les programmes de villes de la connaissance et les stratégies de gestion de l’identité développés par un nombre de plus en plus important de collectivités et dont je sais qu’il sont tout particulièrement suivis au Brésil, grâce notamment à l’action de nos collègues de l’Université de San Paolo.

Un réseau pour créer de  nouveaux rapports entre culture et innovation à l’échelle des territoires européens

On sait que le Réseau européen des Villes Numériques s’adresse aux acteurs locaux, institutions territoriales, organismes économiques et entités culturelles dont les stratégies entendent faire des infotechnologies et de manière générale des technologies de la convergence des outils majeurs d'aménagement et de restructuration des espaces territoriaux. Mais au-delà des outils numériques qu'il entend promouvoir, c'est à une nouvelle architecture des pouvoirs locaux qu'il appelle, une architecture territoriale qui permette expérimentations et réalisations communes entre des villes soucieuses autant de leur identité que de leur capacité à inventer leur futur.

Une telle synergie passe avant tout une réelle prise en compte de ce domaine par la recherche universitaire qui, longtemps écartée des débats autour des impacts économiques et sociétaux d’une telle mutation territoriale, peut aujourd’hui apporter à cet égard des savoirs d’autant plus indispensables qu’ils ont le plus souvent intimement liés à l’identité locale.

Tous ceux qui souhaitent participer à travers ce réseau aux actuels débats sur la nouvelle dimension de la gouvernance locale en Europe, comme aujourd’hui en Amérique latine et en Asie, réfléchir et s’informer en la matière sont évidemment conviés à participer à ses activités. Vous tous, rassemblés à l’occasion de ce colloque de Bahia, êtes naturellement les bienvenus en son sein. Rassembler en effet à cette fin élus et acteurs de tous horizons, chercheurs et experts constitue en effet l’objectif même de notre action.

Villes numériques et pôles de compétence territoriaux : le développement d’une nouvelle approche territoriale.

Au travers de nos séminaires rassemblant les acteurs territoriaux, c’est tout un nouveau champ culturel dont nous avons à observer aujourd’hui la genèse et dont nous pouvons commencer à estimer l’impact dans la constitution de véritables territoires numériques. Il s’agit du rôle nouveau des facteurs culturels sur les chantiers économiques de la globalisation et de l’actuel développement d’une nouvelle approche territoriale au travers de la constitution de pôles de compétence territoriaux.

Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent aujourd’hui l’une des composantes des fortes mutations territoriales auxquelles nous assistons. Celles-ci s’inscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels. Des mécanismes d’agencement géo-économique sous forme de nouveaux pôles de compétence sont en effet également repérables à l’échelle des territoires, avec de nouveaux points d’ancrage culturels et de manière générale une nouvelle géométrie des territoires.

Dans un récent article [1], Jean-Louis Mucchielli souligne combien ces « effets d’agglomération », qui poussent à la concentration des firmes d’un même secteur sur quelques « sites » [2], jouent un rôle de plus en plus important, avec un jeu des nouveau d’externalités de nature multiple : ce phénomène de « labor pooling » place en tout cas la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique. Les métropoles sont ainsi clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [3], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [4]) constitueront le principal facteur de pouvoir. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel d’analyser le développement de villes et territoires numériques, ceci au travers par exemple du phénomène des « territoires apprenants » [5], autrement dit - de manière plus large - dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement.

L’interaction quasi-systémique entre technologies et identités qui s’opère sur ce terrain s’est avéré encore récemment fort difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime considérable ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains.

La nouvelle géométrie territoriale que les pôles de compétence commencent à tracer et que leur mise en réseau donnera à voir avec davantage de force rappelle singulièrement les configurations topographiques de la Renaissance européenne où l’activité économique et la vie urbaine se positionnent autour de points d’ancrage, de points de repère aussi bien matériels qu’immatériels.

Ce qui veut dire concrètement (au-delà même de la cartographie des flux de données qui constitueront clairement la géographie des villes et territoires numériques à l’horizon 2008 - 2010) l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [6], des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [7], des laboratoires d’idées [8] et d’exploration de nouvelles formes d’expression [9].

Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas. Dans notre approche métropolitaine des nouveaux pôles de compétence, il convient donc de se garder par exemple d’une prise en compte systématique, en tant que tels, des pépinières et lieux d’incubation. Non pas qu’il ne faille les prendre en compte et disposer d’une typologie des méthodes mises en œuvre pour leur développement - c’était là bien au contraire l’un de nos objets premiers [10] -. Mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, s’il n’est pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain[11], de la genèse de véritables espaces « d’excitation neuronale » [12].

On sait aussi que de manière générale la métropolisation territoriale, essentielle dans l’établissement d’un vrai diagnostic sur l’avenir des régions, renvoie très largement à la prise en compte de nouveaux paramètres pour les territoires tels que la gouvernance, les réseaux et l’émergence de nouvelles hiérarchies sociales et des sociétés informationnelles. Les nouvelles logiques induites se situent naturellement au niveau des enjeux de planification et d’aménagement spatial, mais aussi à de nouvelles formes de concurrence entre les territoires [13].

Les processus d’accompagnement sont, en ces cas comme en d’autres, essentiels. Il est ainsi intéressant de noter les nouveaux objectifs des agences de valorisation de la recherche consistant à susciter l’émergence de « Silicon Valley » en entourant un certain nombre de grandes entreprises d’un tissu de petites entreprises [14], même si la construction de « pôles régionaux de spécialité », au-delà des clusters et autres grappes d’entreprises, requièrent, on l’a vu, bien d’autres ingrédients, dont beaucoup sont de fait attachés à l’existence d’aires métropolitaines véritables, « tissus conjonctifs » économiques [15] en puissance.

Il s’agit très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial : la carte qui accompagne « l’audit de la France» réalisé par le journal français Les Echos est ainsi tout naturellement celle des principales implantations universitaires [16]. C’est là aussi le rôle qu’il convient d’espérer que les lieux d’accès aux réseaux et à leurs contenus pourront à l’avenir s’approprier.

Le facteur K [17] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [18] et que les lieux de création et d’innovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir ».

Même si la mise en réseau de métropoles souffre encore à cet égard de concurrences séculaires, que ce soit dans la mise en œuvre de savoirs faire marchands ou dans l’échange potentiel de connaissances savantes, la portée symbolique des nouvelles localisations sur leur territoire tient-elle aujourd’hui de l’évidence : la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des métropoles européennes dans les années à venir.

Mais si l’identité et toutes les composantes du genius loci attirent et polarisent les activités économiques liées notamment (mais non pas du tout exclusivement) aux hautes technologies, le champ de l’industrie liée aux médias et à la connaissance - dont ces activités font partie ou avec laquelle elles sont en relation plus ou moins étroite - façonne à son tour un complément d’identité culturelle dont elle continue en quelque sorte l’élaboration séculaire.

Le cercle vertueux de ces nouveaux horizons économiques et culturels se clôt de la sorte: c’est là incontestablement la grande chance des villes numériques, grâce également à la création de systèmes régionaux de recherche et d’innovation.

Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourd’hui [19] que le regroupement sur un même site d'un grand nombre de moteurs de l’innovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création d’une structure de type « cluster » et permet très vite d’en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à élaborer d’importants programmes dans le but d’étendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle et scientifique et la communauté des entreprises. Il s’agit par ces stratégies d’encourager et de soutenir les synergies entre les activités de recherche existantes dans les régions [20].

Pour cela, tous les acteurs locaux doivent être intégrés dans la stratégie régionale, à savoir les autorités régionales, le secteur privé, le domaine des institutions culturelles et scientifiques [21], ainsi que les partenaires sociaux et la société civile. Tel est incontestablement l’enjeu des nouvelles formes de gouvernance locale que requiert une communauté numérique.

Dans ce contexte, il manque notamment une vraie réflexion de la part des acteurs culturels sur les processus d’innovation et l’attractivité des territoires. C’est là l’une des tâches que le Réseau européen des Villes Numériques s’est donnée au travers même de son positionnement et de ses préconisations.

La ville numérique de seconde génération

Pour conclure, il nous paraît important de souligner combien le concept de ville numérique évolue aujourd’hui, une décennie après sa naissance, vers une seconde étape. Non bien sûr que tout soit réglé, bien loin de là, en termes d’infrastructure et de débit, voire d’inclusion - numérique certes, mais surtout culturelle -. Cette seconde étape sera celle de la gestion territoriale des savoirs. On aura beau lui coller tous les labels possibles, sans synergie avec le tissu économique local et surtout avec les institutions d’enseignement et de recherche, il sera bien difficile d’envisager des sites web pertinents pour les collectivités et de manière générale une stratégie cohérente de services en ligne.  

Et là, plus question de rhétorique : la citoyenneté de demain sera celle de la connaissance et de l’expertise vraie, de la confrontation des horizons culturels et des savoirs partagés entre laboratoires et entreprises innovantes certes, mais aussi au travers des connaissances et des réflexions de chacun. Le quartier et la ville, dans cette nouvelle étape aujourd’hui amorcée, seront d’abord et avant tout les territoires de la compétitivité et de l’attractivité.

Une attractivité issue d’abord de la gestion de son identité culturelle, issue aussi et surtout de la boîte à outil collective de l’innovation que les élus auront pour mission première de veiller à constituer avec l’apport de tous.

La ville comme laboratoire numérique, véritable city - lab, nous sera bien nécessaire pour anticiper le moment où l’économie classique ne fera appel à guère plus de 5% de la population active. Aussi l’innovation culturelle, économique et sociale doit-elle devenir le fait de tous : mais cela ne sera possible que lorsque, nous l’avons souvent dit, chaque municipalité et chaque territoire auront leur portail de la formation et que chaque collectivité disposera d’une réelle stratégie en matière de construction d’une ville de la connaissance.

C’est d’abord donc à cela qu’il nous faudra aider les collectivités, afin qu’elles aient la visibilité nécessaire pour mettre à disposition de chacun les outils nécessaires pour y contribuer. Telle est la démarche majeure qu’il nous faut aujourd’hui construire ensemble.


[1]   Revue « Sociétal », livraison du 1er trimestre 2002.

[2]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[3]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[4]  On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[5]  On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en œuvre du savoir - financement, production et marchés de l’innovation).

[6]   Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.

[7]   Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe)  souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».

[8]  On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.

[9]  Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.

[11]  C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.

[12]   Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets d’aménagement.

[13]  Tous facteurs qui supposent de nouveaux outils de développement de la cohésion et de l’intégration territoriale et de gestion des partenariats urbains.

[16]  De même en est-il de la réflexion menée par la région Aquitaine en matière de géographie des formations comme élément de structuration de l’espace régional, avec une systématisation des rapprochements à des fins de mutualisations entre pépinières d’entreprises et pôles de formation.

[17] K pour Knoledge naturellement.

[18] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.

[19]  C’était loin d’être le cas il y encore quelques années, comme le démontrent un certain nombre d’études canadiennes que nous serons amenés à évoquer par la suite.

[20]  Les universités et leurs réseaux d’institutions culturelles forment ainsi des noeuds de recherche régionaux et des partenariats d'innovation, qui revêtent des formes différentes, allant des liens fructueux avec la communauté locale des PME à des approches plus larges dans un contexte régional. Le consortium européen des universités innovantes (European Consortium of Innovative Universities) (ECIU) constitue un exemple d'interrelation positive naissante entre les universités et leur « hinterland ». Fondé en 1996 par l'Université de Twente (Pays-Bas), il comprend à présent des universités les plus innovantes et les plus entreprenantes d'Europe : son objectif consiste à mettre en place des interactions dynamiques avec le milieu environnant dans les domaines de l'éducation, de la recherche, du transfert de technologie de l'information, de l'éducation permanente, du développement régional et de divers services.

Les entreprises, que ce soit dans le cadre de leurs opérations courantes ou de leurs centres de R&D, apportent aussi une expérience à ces partenariats, notamment dans le domaine du développement technologique ou de la gestion des droits de propriété intellectuelle (DPI).

[21]  On se reportera sur ce point au travail de F.Schutte et P.C. van der Sijde : “The University and its region. Examples of régional development from the European Consortium of Innovative Universities(Twente University Press, 2000) http://www.villesnumeriques.org .©