Villes numériques, villes de la connaissance et territoires du benchlearning de l’innovation et de l’identité
Laura Garcia Vitoria, Présidente d’ARENOTECH
Responsable scientifique du Réseau européen des Villes Numériques©
Nombreuses sont aujourd’hui les collectivités territoriales qui ont récemment développé des programmes de villes de la connaissance.
Au cœur d’une telle démarche visant à créer de nouveaux rapports entre savoirs et territoires, les préoccupations que nous rencontrons sont nombreuses: développement de l’intelligence économique et de l’attractivité territoriale, réflexion - à l’inverse - sur les potentielles mutualisations de savoirs-faire permettant d’éviter la délocalisation de certaines activités - ceci aussi bien sur les continents européen qu’américain - et bien évidemment mise en place de processus d’innovation - technologique tout autant que sociétale -. De manière générale en effet, un tel regard prospectif sur l’avenir de nos collectivités s’avère indispensable à l’heure où nos sociétés et nos villes ont pris l’habitude de décliner au futur leur propre présent - voire leur quotidien - et ce au travers notamment de portails de formation de toutes sortes et de processus multiples de partage de savoirs.
Or, pour que de telles démarches puissent se développer, il est une condition majeure à remplir qui réside dans une vraie gestion de l’identité territoriale. Sans la prise en compte des horizons culturels qui sont ceux de nos territoires, la plupart des programmes de villes numériques et villes de la connaissance seraient clairement voués à l’échec : il ne s’agit là en rien d’une vision par trop « intellectuelle » de leur développement dans la mesure où, bien au contraire, la mise en exergue de la mémoire portée par les collectivités rencontre d’incontestables intérêts économiques au travers du développement par exemple de musées virtuels et d’une mise en ligne des référents patrimoniaux, gages notamment de nouvelles formes de tourisme de la mémoire. En outre, au-delà même des programmes prospectifs et de la mise en place de stratégies identitaires pour le développement territorial, une telle démarche permet bien souvent la création de petites entreprises innovantes et une réflexion technologique non négligeable dans le domaine de la formation des divers acteurs.
Je regrette de ne pas être en mesure de mener une telle réflexion à vos côtés. Je souhaite néanmoins que puisse être avancée dans vos travaux l’idée que prospective technologique et gestion de l’identité vont de pair et qu’il est tout à fait essentiel pour les acteurs locaux, économiques, éducatifs et culturels de les conjuguer simultanément dans l’élaboration des stratégies de développement de territoires numériques et des villes de la connaissance : le suivi de la plupart des projets et réalisations ibériques, mais aussi européennes en la matière nous montre en effet qu’il s’agit là d’une spécificité majeure de l’économie numérique. Une stratégie de e-services particulièrement volontaire et surtout efficace est donc d’abord le fait notamment de collectivités qui visent un tel statut de villes apprenantes et où la stratégie municipale veille à une formation susceptible de compléter ses atouts de compétitivité.
Une telle sémantique omni-présente de la « société de la connaissance » se trouve clairement aux antipodes des rhétoriques politiciennes traditionnelles et elle vaut donc la peine que nous la suivions de près et que nous l’accompagnions de nos analyses et préconisations. Dans l’approche que nous proposons présentement, nous évoquerons d’abord l’exemple des villes ibériques qui ont su très tôt développer de tels programmes.
I - « Las ciudades del conocimiento » : une nouvelle génération de villes numériques.
S’il y a un plan stratégique d’une collectivité à suivre - du point de vue qui est le nôtre ici -, c’est bien celui de Burgos. Annoncé l’an dernier, il vise à faire de la ville en 2015 une cité de la connaissance, ce en s’appuyant notamment sur le développement d’un parc technologique. C’est un peu d’ailleurs la même direction qu’entend prendre le plan Bilbao 2010 (avec le programme d’apprentissage tout au long de la vie mené par la municipalité et surtout la création à Zorrozaurre d’un espace d’implantation d’activités permettant l’utilisation de services avancés, future ville à part entière d’une « ville de l’innovation et de la connaissance ». De même en est-il du programme « Coruna, ciudad del conocimiento », où peut-être la dimension de l’administration électronique locale de la ville de La Corogne se veut plus précise.
« Séville 2010 » - qui se définit elle aussi « ville de l’innovation et de la connaissance » s’est fixée des horizons encore plus larges : son centre historique a ainsi pour vocation de devenir dès 2004 un « quartier de la nouvelle économie de la connaissance ». Une restauration d’une quinzaine d’édifices doit notamment héberger « les activités spécifiques d’une économie de la connaissance » : il nous sera difficile de ne pas organiser un colloque comme celui de Bahia à Séville l’an prochain…
C’est la même insistance encore que l’on note à Huelva qui entend se convertir en « cité du savoir, cité de la connaissance ». A Saragosse, à travers le programme « Zaragoz@ccessible » qui veut développer une « ciudad del conocimiento ». Ou encore à Sabadell, près de Barcelone, au travers de son « plan pour la société de l’information et de la connaissance » : la municipalité a ainsi crée une « Fondation des industries de l’information » pour mette en place des formations liées aux infotechnologies et capable de former les entrepreneurs de demain ; ceci parallèlement à l’Institut d’études et de recherche appliquée qui développe des fonctionnalités d’observatoire et de développement de projets innovants. Le plan « Sabadell 2010 » souligne que la ville numérique qu’elle entend être viser la formation et la compétitivité territoriale.
« eDonosti.net » s’insère dans le cadre du projet Urban dans lequel la cité de San Sebastian est engagée. S’appuyant comme tant d’autre sur la gestion de son identité et de son inscription patrimoniale, la collectivité s’y décrit en termes prospectifs de ville de la créativité et de l’innovation…..
Elche propose une dimension particulièrement intéressante dans sa réflexion stratégique : elle conçoit le champ de l’e-administration comme « instrument de gestion du changement de modèle urbain », une approche que nous entendons suivre plus particulièrement dans les années qui viennent.
Getafe, dans la région de Madrid, souhaite quant à elle, viser une situation de réelle compétitivité territoriale, avec par exemple un plan de qualité pour la gestion municipale. Grenade voit l’Institut municipal de formation s’appuyer tout particulièrement sur un centre des nouvelles technologies. Jerez de la Frontera, près de Cadix, a crée dans le même esprit une bourse virtuelle du travail, mais également un amphi virtuel de téléformation. « Leon Ciudad Digital » porte de la même manière l’accent sur les questions de formation.
Former, former encore constitue ainsi un leitmotiv pour les collectivités territoriales en Espagne avec les initiatives de Burgos Ciudad XXI, prévoyant des cours de formation pour les jeunes en difficulté et leur permettre d’accéder aux infotechnologies, des cours de formation aussi pour l’ensemble du personnel municipal. Les stratégies d’ « integracion sociolaboral » seront également à suivre dans le cadre d’un programme tel que « Ciudad Real : Ciudad empressarial virtual ». On se reportera à la liste des exemples sélectionnés dans le cadre de l’annexe fournie à la fin de la présente synthèse.
Dans le cas de Barcelone, c’est également, au-delà des ambitions économiques qui caractérisent la ville - la dimension culturelle qu’il convient de relever tout d’abord dans l’objectif que s’est clairement fixée la capitale catalane : faire de la ville d’ici 2010 l’un des hauts lieux de convergence des flux d’une nouvelle culture numérique et y assurer un « accès intelligent » pour tous qui y vivent et y travaillent. La transmission d’une information qui puisse se présenter réellement sous une forme interactive constitue de même l’un des objectifs majeurs du plan stratégique de Barcelone Métropole. Les objectifs qu’elle s’était donné pour 2005 en la matière ne souffraient guère d’ambiguïté : « Barcelone, est-il en effet écrit dans le troisième plan stratégique, doit s’identifier comme UN TERRITOIRE D’INNOVATION CONSTANTE ». Est évoquée la « Ciudad del Conocimiento al alcance de los ciudadanos, y capital de sectores de nuevas actividades y de servicios en un marco de eficiencia y calidad ». On y rencontre donc certes les nécessités de l’alphabétisation digitale et de la connexion électronique pour tous, mais aussi et surtout un plan de recherche en partenariat avec les universités pour renforcer la création d’une société locale de la connaissance, l’élaboration d’outils destinés au suivi d’une telle construction territoriale et même la création d’un « diseno urbano » basé sur les infotechnologies. Le transfert de technologie est naturellement omniprésent, ceci au travers de la création de centres adéquats permettant la création d’entreprises à partir de technologies innovantes et surtout le soutien de projets permettant de créer des usages applicatifs à partir des laboratoires de recherche : c’est la raison d’être par exemple du plan « Barcelona biomedica ». Le programme « Barcelone numérique » s’est également donné pour objectifs - entre bien d’autres - la création de centres commerciaux virtuels (n’imaginant d’ailleurs pas qu’une grande ville ne puisse se fixer à elle-même un tel défi) et la possibilité d’une manière générale de faciliter les infrastructures de connexion et surtout construire une administration numérique quasi-systémique afin de mettre à disposition de tous les acteurs du développement urbain et, au-delà, de l’ensemble de la population - avant même les services électroniques - l’information la plus exhaustive possible.
Gestion de l’identité catalane d’une part - au travers par exemple cette année de l’organisation du Forum mondial de la culture -, mise à disposition de tous d’une visibilité maximale sur toutes les possibilités de la ville en matière de compétitivité innovante d’autre part : deux ingrédients majeurs qui, on l’a vu lors de notre journée européenne de Logroño, permettent de caractériser le concept même de ville numérique.
De nombreuses collectivités d’Amérique latine - au Mexique et au Chili notamment, mais aussi et surtout au Brésil - ont adopté de tels programmes. Mais au-delà - et c’est d’ores et déjà le cas pour ce qui est d’un certain nombre de pays méditerranéens -, ce sont des espaces régionaux et interrégionaux de connaissances qu’il convient de créer pour faciliter transferts technologiques et mutualisation d’outils, entre Europe et Amérique latine par exemple. La collaboration entre les collectivités pour la création de véritables services en ligne en constitue une illustration exemplaire : nombreux en sont aujourd’hui - heureusement - les exemples.
Il s’agit ainsi de se situer par rapport à l’action de réseaux tels que ceux construits par des « quartiers apprenants » qui aujourd’hui permettent à de nombreuses collectivités européennes de travailler et de réfléchir ensemble dans ces domaines. Ville intelligente, cité savoir, quartier apprenant, peu importe au fond la sémantique utilisée et les modalités de mise en œuvre de tels objectifs. Pour le marché local du travail, les relations entre les entreprises et les lieux de recherche, l’essentiel réside dans une gestion de l’intelligence collective territoriale.
Les collectivités territoriales ont en effet aujourd’hui besoin de laboratoires communs pour imaginer les outils qui leur permettront interactivité et fonctionnement en réseau. Le concept de laboratoire numérique territorial que nous avons développé récemment place cette question au cœur même de tous les dispositifs dont le point commun réside de toute manière dans la création et la circulation des connaissances.
Grâce à une telle démarche, aux antipodes pourtant du concept anglo-saxon de villes intelligentes, certaines villes méditerranéennes comme Valence constituent ainsi à ce jour de vrais modèles dans le monde des entreprises, au point que l’impact des infotechnologies y est susceptible de permettre le respect des différences et de la diversité, avec notamment un lien fort entre l’identité du territoire et les implantations économiques.
Et la création locale de contenus culturels en constitue naturellement un vecteur majeur : dans la mesure où seules des technologies innovantes sont susceptibles de remettre à la disposition de chacun un tel matériau identitaire, une telle démarche doit rendre possible les échanges de compétences et de savoirs, se faisant ainsi vecteur de coopération et de contribution au développement. Un tel processus a été largement évoqué récemment par la Déclaration de Logroño du 12 mai 2003.
Il ne saurait en effet y avoir création de contenus sans la mise en place évoquée d’actions d’apprentissage collectif et de gestion de savoirs à une échelle plus large : il ne sert à rien d’observer et relever certaines pratiques et de sélectionner des possibilités technologiques dans le cadre de l’accompagnement d’une collectivité si n’est pas assuré un vrai cadre collaboratif d’un « KM territorial » reposant sur des dispositifs d’apprentissage collectif tels que ceux évoqués plus haut.
II - La gestion de l’identité, condition première des processus d’innovation.
A l’occasion des présentations que nous avons récemment faites à Beyrouth ou encore à Sarajevo notamment, nous avons tenu tout particulièrement à mettre l’accent sur l’importance pour toutes les collectivités territoriales de se réapproprier avant tout leur propre identité. Nous souhaitons très rapidement souligner l’importance d’une telle démarche : s’il n’est point de ville numérique sans programme de ville de la connaissance et de capitalisation de savoirs et de savoirs-faire, il ne saurait y avoir d’innovation technologique ni processus de co-intelligence territoriale sans prise en compte de l’identité d’une collectivité.
Cette approche globale nous semble d’autant plus importante qu’à la suite du projet MOSAIC de la Commission européenne, nous nous sommes proposés de nous attacher au développement de véritables stratégies non seulement en matière de mise en ligne et de promotion patrimoniale, mais également de valorisation de cette démarche en termes de développement d’objet de connaissances susceptibles d’aider à la constitution de vrais repères en termes d’identité locale.
Le patrimoine et l’ensemble des vecteurs de l’identité d’un territoire figurent aujourd’hui, aux côtés notamment des externalités productrices d’innovation technologique, parmi les facteurs les plus importants de l’image d’une collectivité.
Sa mise en ligne et la réflexion sur de nouvelles formes de contenus culturels constitue un vecteur important de la création de milieux innovants et il est important que les élus territoriaux suivent de très près tout ce qui peut conforter la genèse de tels milieux.
Parmi les conséquences de mutations technologiques fortes, on sait que figure toujours la nécessaire inscription culturelle de l’innovation économique territoriale : un état des lieux des meilleures pratiques et toutes nos analyses démontrent combien il est vain d’espérer des processus d’innovation technologique territoriale sur le long terme si ne se trouvaient pas développées de véritables stratégies de contextualisation, voire de recontextualisation identitaire.
Une telle dialectique de l’identité et de l’innovation constitue par là même, à juste titre, le cœur des préoccupations d’un grand nombre d’acteurs : les processus régionaux d’innovation devant constamment se réinventer eux-mêmes, seule une telle inscription culturelle peut en effet fournir un terreau suffisamment riche pour générer de nouvelles approches. Ce rapport des processus d’innovation et des mécanismes identitaires est au coeur du développement des réseaux et d’une diffusion des savoirs qui, on l’a dit, est la condition même de la création d’un milieu innovant. Le patrimoine virtuel et les référents identitaires régionaux sont amenés à devenir ainsi non seulement le domaine par excellence des paris technologiques, mais également l’illustration par excellence des enjeux d’une véritable gestion des connaissances et de leur partage.
La stratégie culturelle et économique ainsi formulée permet également, tout naturellement, la création de liens entre compétences à l’échelle de la région, mais aussi entre pôles de compétences. Ceci pour le secteur privé certes, mais également pour les administrations publiques.
Les nouveaux rapports des territoires aux savoirs sont en effet présents tant au niveau de l’aménagement numérique des territoires qu’au niveau de la volonté des collectivités de se ré-emparer de la gestion des activités de formation et d’en faire une arme dans les stratégies d’attractivité des villes et régions, qui sont d’abord et avant tout , naturellement, des démarches d’apprentissage et de rencontre, du regard de soi et de l’autre, permettant dans le domaine touristique par exemple d’inciter les visiteurs à d’autres forme de visite et d’inviter à un vrai développement économique basé sur la mémoire.
Qu’il s’agisse ainsi de la perception visuelle ou encore sensitive, qu’ils s’agisse des cheminements de découverte ou du développement des capacités de mémorisation et de navigation dans les univers de savoirs, qu’il s’agisse enfin de leur structuration et de la constitution des champs de connaissance, l’enjeu majeur est celui de notre intelligence émotionnelle et de nos capacités à nous ouvrir à tout ce qui, dans nos héritages, peut transcender nos actions et nos existences.
C’est ce à quoi bien des collectivités commencent à s’attacher : l’approche d’un passé collectif comme vecteur de compréhension et de collaboration. Et c’est en cela même qu’il nous apparaît comme symbolique des démarches qui doivent être aujourd’hui celles de tous les acteurs mêmes de la transmission des savoirs. Je suis certaine que c’est à cela d’abord que vous allez vous attacher dans ce colloque. Bons travaux donc. http://www.arenotech.org ©