Collloque : L’intelligence économique, un atout de la Défense globale en France
Journées d’Education à l’Esprit de Défense - Centre mondial de la paix - VERDUN - 3 et 4 mai 2004
Avec la participation de : Ministère de l'interiéur, Ministère de la Défense, Ministère de l'Education Nationale, Chambre de Commerce.
Polarités de compétence et réseaux d’excellence en Europe
Les infotechnologies comme vecteurs de l’intelligence économique territoriale
Les villes de la connaissance :
des programmes territoriaux d’intelligence économique
Laura Garcia Vitoria
Responsable scientifique du Réseau Européen des Villes Numériques
Introduction
Le
Réseau européen des Villes Numériques est d’abord et avant tout celui des acteurs
de l’intelligence territoriale.
Or, parler aujourd’hui d’intelligence territoriale comme axe majeur de l’intelligence économique revient, en termes de prospective notamment, à prendre en compte l’espace territorial sous trois angles essentiels, qui sont ceux sur lesquels précisément travaille le RVN :
· celui d’un espace annoté et informationnellement amplifié qui est celui de la ville numérique de demain
· celui d’un espace de la connaissance et de la gestion des processus de capitalisation des savoirs (nous évoquerons ici les exemples espagnols qui s’avèrent aujourd’hui les plus concrets et surtout singulièrement précurseurs en la matière)
· celui enfin d’un espace économique polarisé et réticulaire, sans l’accompagnement et l’analyse duquel il ne saurait y avoir, à notre sens, d’approche pertinente de l’intelligence économique.
Quel sera le statut, la place, le rôle de l’intelligence économique et de ses acteurs dans un tel contexte ? Telle est l’interrogation dont notre réseau souhaite se faire l’écho à travers ma brève intervention.
Notre rôle n’est en effet évidemment pas de décrire à l’attention de tous ceux qui sont sur le terrain de l’information stratégique ce qu’ils font déjà ou surtout ce qu’ils pensent devoir faire devant la démultiplication dans notre environnement économique de flux informationnels mis en réseaux.
Notre mission réside bien davantage en un ensemble de réflexions prospectives qui devrait en réalité s’appuyer sur le constat de la faiblesse (si ce n’est de la quasi-inexistence) d’une intelligence économique réellement européenne pour précisément reconjuguer à l’horizon des années à venir de nouvelles formes de stratégies informationnelles au niveau des collectivités territoriales.
I - Un espace annoté et informationellement amplifié.
Les
espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies
sans fil et qui nous offrent une sorte d’Internet ambiant décliné à l’échelle
de la Cité qui se transforme en ville de la radiofréquence et des réseaux
omniprésents. Une ville amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces
Une ville amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces devenus non quantifiables.
Nous avons ainsi eu l’occasion de mettre récemment l’accent tout particulièrement sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain d’annoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, se transformer en auteur en se servant de cet environnement et d’être au départ d’un processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements.
Un réseau de réflexion qui développe aujourd’hui un important programme de recherche autour des développements potentiels des matrices sociales - Proboscis - est parti de l’idée de ce que des technologies sans fil pouvaient créer en matière de géographie sonore urbaine. Il s’agit au fond de cartographier l’expérience que font au quotidien ceux qui parcourent une ville et qui cherchent à établir un lien entre ce qu’ils font au quotidien - dans leur travail économique, politique, culturel…- et ce qui se passe, se pense, se commente autour d’eux. S’enrichir et enrichir ce que pensent et savent ceux qu’ils côtoient de ce qu’ils croient savoir et penser eux-mêmes. Ce sont en fait des géographies sonores que Proboscis expérimente.
Le projet Urban Tapestries permet ainsi de créer un nouveau paysage urbain : il nous rend tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en ouvrant des espaces d’enquête dans l’épaisseur des expériences de la ville.
Le projet permet aux usagers d’annoter leur propre ville virtuelle, permettant à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent de croître quasi-organiquement, en permettant aux citoyens ordinaires d’enchâsser un savoir social dans le nouveau paysage sans fil de la cité.
Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements, des contenus pour ces emplacements et « enfiler » en quelque sorte les emplacements individuels à des contextes locaux par des dispositifs mobiles. L’usager doit être capable de sélectionner de tels « enfilements » (historiques, sociaux…) ou au contraire de se laisser conduire: il reçoit alors une carte des espaces qui se trouvent associés avec eux : ils peuvent la prendre comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès qu’ils passent près d’un de ces espaces. Il s’agit là d’une sorte de performance de la mémoire collective.
La ville au quotidien démultiplie ainsi les publications sur elle-même : des technologies nous permettent ainsi en tout cas de réarticuler ce qui pourra être écrite sur elle. Un outil précieux pour changer l’image d’une ville ? Reconfigurer aussi nos mémoires, autant personnelles que collectives et prendre peut-être la main sur elles...
Chacun l’imagine : en rendant invisibles des composantes spatio-temporelles, le risque existe de rendre invisible encore davantage le rapport au pouvoir et son contrôle.
Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre « quotidien informationnel ». Les outils aujourd’hui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir.
De nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment.
Avec Sonic City, un projet suédois de l’Institut Victoria, nous traduisons en musique l’espace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Processus fort de personnalisation de la ville. Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser, anonymement ou non, des tags musicaux : création de communautés locales, gestion de nouveaux types de relation sociale.
Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume d’une communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans l’espace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup d’interrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce qu’il nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé.
Texting
Glances est de son côté un projet
développé par le Trinity College de l’Université de Dublin. Le projet permet
de nouvelles formes de construction de la mémoire d’un lieu, espace de transport
ou lieu d’attente. Construction, à l’échelle de l’espace d’une ville, en plusieurs
points mis en réseaux, au travers de textes et d’images, d’une véritable mémoire
collective. En évoquant de tels processus, comment ne pas avoir une pensée émue
pour les archivistes du futur et les historiens de la ville. Ah, si les médiévistes
disposaient d’un tel matériau. On imagine les scènes le long des processions
ou sur les marchés du Moyen Age. On ressent l’irrépressible envie de réécrire
l’histoire urbaine des siècles passés en mettant rétrospectivement entre les
mains des acteurs de tels outils. Mais avec la masse de traces que nous sommes
amenés à ainsi laisser, serons-nous pour autant mieux connus. Le doute est permis.
Cela nous met en tout cas de réfléchir sur la mutation de la perception de l’espace et du temps à l’œuvre sous nos yeux : problématiser nous semble en tout cas être une réelle urgence dans un domaine comme le nôtre , avec le développement de nouvelles temporalités, celle de l’attente par exemple, ou encore et surtout la construction d’infrastructures invisibles. Une sorte d’archéologie à l’envers où creusons métaphoriquement un espace pour y placer contributions et annotations, ce que développent d’ailleurs d’autres projets encore tels que Glitch.
II - Un espace de la connaissance et de la gestion locale des processus de capitalisation des savoirs :
« las ciudades del conocimiento »
Nombreuses sont aujourd’hui les collectivités territoriales qui ont récemment développé des programmes de villes de la connaissance.
Au cœur d’une telle démarche visant à créer de nouveaux rapports entre savoirs et territoires, les préoccupations que nous rencontrons sont nombreuses: développement de l’intelligence économique et de l’attractivité territoriale, réflexion - à l’inverse - sur les potentielles mutualisations de savoirs-faire permettant d’éviter la délocalisation de certaines activités - ceci aussi bien sur les continents européen qu’américain - et bien évidemment mise en place de processus d’innovation - technologique tout autant que sociétale -. De manière générale en effet, un tel regard prospectif sur l’avenir de nos collectivités s’avère indispensable à l’heure où nos sociétés et nos villes ont pris l’habitude de décliner au futur leur propre présent - voire leur quotidien - et ce au travers notamment de portails de formation de toutes sortes et de processus multiples de partage de savoirs.
Or, pour que de telles démarches puissent se développer, il est une condition majeure à remplir qui réside dans une vraie gestion de l’identité territoriale. Sans la prise en compte des horizons culturels qui sont ceux de nos territoires, la plupart des programmes de villes numériques et villes de la connaissance seraient clairement voués à l’échec : il ne s’agit là en rien d’une vision par trop « intellectuelle » de leur développement dans la mesure où, bien au contraire, la mise en exergue de la mémoire portée par les collectivités rencontre d’incontestables intérêts économiques au travers du développement par exemple de musées virtuels et d’une mise en ligne des référents patrimoniaux, gages notamment de nouvelles formes de tourisme de la mémoire. En outre, au-delà même des programmes prospectifs et de la mise en place de stratégies identitaires pour le développement territorial, une telle démarche permet bien souvent la création de petites entreprises innovantes et une réflexion technologique non négligeable dans le domaine de la formation des divers acteurs.
Est essentielle l’idée que prospective technologique et gestion de l’identité vont de pair et qu’il est tout à fait essentiel pour les acteurs locaux, économiques, éducatifs et culturels de les conjuguer simultanément dans l’élaboration des stratégies de développement de territoires numériques et des villes de la connaissance : le suivi de la plupart des projets et réalisations ibériques, mais aussi européennes en la matière nous montre en effet qu’il s’agit là d’une spécificité majeure de l’économie numérique. Une stratégie de e-services particulièrement volontaire et surtout efficace est donc d’abord le fait notamment de collectivités qui visent un tel statut de villes apprenantes et où la stratégie municipale veille à une formation susceptible de compléter ses atouts de compétitivité.
Une telle sémantique omniprésente de la « société de la connaissance » se trouve clairement aux antipodes des rhétoriques politiciennes traditionnelles et elle vaut donc la peine que nous la suivions de près et que nous l’accompagnions de nos analyses et préconisations. Dans l’approche que nous proposons présentement, nous évoquerons d’abord l’exemple des villes ibériques qui ont su très tôt développer de tels programmes.
S’il y a un plan stratégique d’une collectivité à suivre - du point de vue qui est le nôtre ici -, c’est bien celui de Burgos. Annoncé l’an dernier, il vise à faire de la ville en 2015 une cité de la connaissance, ce en s’appuyant notamment sur le développement d’un parc technologique. C’est un peu d’ailleurs la même direction qu’entend prendre le plan Bilbao 2010 (avec le programme d’apprentissage tout au long de la vie mené par la municipalité et surtout la création à Zorrozaurre d’un espace d’implantation d’activités permettant l’utilisation de services avancés, future ville à part entière d’une « ville de l’innovation et de la connaissance ». De même en est-il du programme « Coruna, ciudad del conocimiento », où peut-être la dimension de l’administration électronique locale de la ville de La Corogne se veut plus précise.
« Séville 2010 » - qui se définit elle aussi « ville de l’innovation et de la connaissance » s’est fixée des horizons encore plus larges : son centre historique a ainsi pour vocation de devenir dès 2004 un « quartier de la nouvelle économie de la connaissance ». Une restauration d’une quinzaine d’édifices doit notamment héberger « les activités spécifiques d’une économie de la connaissance » : il nous sera difficile de ne pas organiser un colloque comme celui de Bahia à Séville l’an prochain…
C’est la même insistance encore que l’on note à Huelva qui entend se convertir en « cité du savoir, cité de la connaissance ». A Saragosse, à travers le programme « Zaragoz@ccessible » qui veut développer une « ciudad del conocimiento ». Ou encore à Sabadell, près de Barcelone, au travers de son « plan pour la société de l’information et de la connaissance » : la municipalité a ainsi crée une « Fondation des industries de l’information » pour mette en place des formations liées aux infotechnologies et capable de former les entrepreneurs de demain ; ceci parallèlement à l’Institut d’études et de recherche appliquée qui développe des fonctionnalités d’observatoire et de développement de projets innovants. Le plan « Sabadell 2010 » souligne que la ville numérique qu’elle entend être viser la formation et la compétitivité territoriale.
« eDonosti.net » s’insère dans le cadre du projet Urban dans lequel la cité de San Sebastian est engagée. S’appuyant comme tant d’autre sur la gestion de son identité et de son inscription patrimoniale, la collectivité s’y décrit en termes prospectifs de ville de la créativité et de l’innovation…..
Elche propose une dimension particulièrement intéressante dans sa réflexion stratégique : elle conçoit le champ de l’e-administration comme « instrument de gestion du changement de modèle urbain », une approche que nous entendons suivre plus particulièrement dans les années qui viennent.
Getafe, dans la région de Madrid, souhaite quant à elle, viser une situation de réelle compétitivité territoriale, avec par exemple un plan de qualité pour la gestion municipale. Grenade voit l’Institut municipal de formation s’appuyer tout particulièrement sur un centre des nouvelles technologies. Jerez de la Frontera, près de Cadix, a crée dans le même esprit une bourse virtuelle du travail, mais également un amphi virtuel de téléformation. « Leon Ciudad Digital » porte de la même manière l’accent sur les questions de formation.
Former, former encore constitue ainsi un leitmotiv pour les collectivités territoriales en Espagne avec les initiatives de Burgos Ciudad XXI, prévoyant des cours de formation pour les jeunes en difficulté et leur permettre d’accéder aux infotechnologies, des cours de formation aussi pour l’ensemble du personnel municipal. Les stratégies d’ « integracion sociolaboral » seront également à suivre dans le cadre d’un programme tel que « Ciudad Real : Ciudad empressarial virtual ». On se reportera à la liste des exemples sélectionnés dans le cadre de l’annexe fournie à la fin de la présente synthèse.
Dans le cas de Barcelone, c’est également, au-delà des ambitions économiques qui caractérisent la ville - la dimension culturelle qu’il convient de relever tout d’abord dans l’objectif que s’est clairement fixée la capitale catalane : faire de la ville d’ici 2010 l’un des hauts lieux de convergence des flux d’une nouvelle culture numérique et y assurer un « accès intelligent » pour tous qui y vivent et y travaillent. La transmission d’une information qui puisse se présenter réellement sous une forme interactive constitue de même l’un des objectifs majeurs du plan stratégique de Barcelone Métropole. Les objectifs qu’elle s’était donné pour 2005 en la matière ne souffraient guère d’ambiguïté : « Barcelone, est-il en effet écrit dans le troisième plan stratégique, doit s’identifier comme un territoire d’innovation constante ».
On y rencontre donc certes les nécessités de l’alphabétisation digitale et de la connexion électronique pour tous, mais aussi et surtout un plan de recherche en partenariat avec les universités pour renforcer la création d’une société locale de la connaissance, l’élaboration d’outils destinés au suivi d’une telle construction territoriale et même la création d’un « diseno urbano » basé sur les infotechnologies.
Le transfert de technologie est naturellement omniprésent, ceci au travers de la création de centres adéquats permettant la création d’entreprises à partir de technologies innovantes et surtout le soutien de projets permettant de créer des usages applicatifs à partir des laboratoires de recherche : c’est la raison d’être par exemple du plan Barcelona biomedica. Le programme « Barcelone numérique » s’est également donné pour objectifs - entre bien d’autres - la création de centres commerciaux virtuels (n’imaginant d’ailleurs pas qu’une grande ville ne puisse se fixer à elle-même un tel défi) et la possibilité d’une manière générale de faciliter les infrastructures de connexion et surtout construire une administration numérique quasi-systémique afin de mettre à disposition de tous les acteurs du développement urbain et, au-delà, de l’ensemble de la population - avant même les services électroniques - l’information la plus exhaustive possible.
Gestion de l’identité catalane d’une part - au travers par exemple cette année de l’organisation du Forum mondial de la culture -, mise à disposition de tous d’une visibilité maximale sur toutes les possibilités de la ville en matière de compétitivité innovante d’autre part : deux ingrédients majeurs qui, on l’a vu lors de notre journée européenne de Logroño, permettent de caractériser le concept même de ville numérique.
De nombreuses collectivités en Europe et en Amérique latine notamment ont adopté de tels programmes. Mais au-delà - et c’est d’ores et déjà le cas pour ce qui est d’un certain nombre de pays méditerranéens -, ce sont des espaces régionaux et interrégionaux de connaissances qu’il convient de créer pour faciliter transferts technologiques et mutualisation d’outils. Il s’agit ainsi de se situer par rapport à l’action de réseaux tels que ceux construits par des « quartiers apprenants » qui aujourd’hui permettent à de nombreuses collectivités européennes de travailler et de réfléchir ensemble dans ces domaines. Villes intelligentes, cités-savoir, quartiers apprenants, peu importe au fond la sémantique utilisée et les modalités de mise en œuvre de tels objectifs. Pour le marché local du travail, les relations entre les entreprises et les lieux de recherche, l’essentiel réside dans une gestion de l’intelligence collective territoriale.
Les collectivités territoriales ont en effet aujourd’hui besoin de laboratoires communs pour imaginer les outils qui leur permettront interactivité et fonctionnement en réseau. Le concept de laboratoire numérique territorial que nous avons développé récemment place cette question au cœur même de tous les dispositifs dont le point commun réside de toute manière dans la création et la circulation des connaissances.
Grâce à une telle démarche, aux antipodes pourtant du concept anglo-saxon de villes intelligentes, certaines villes méditerranéennes comme Valence constituent ainsi à ce jour de vrais modèles dans le monde des entreprises, au point que l’impact des infotechnologies y est susceptible de permettre le respect des différences et de la diversité, avec notamment un lien fort entre l’identité du territoire et les implantations économiques.
Et la création locale de contenus culturels en constitue naturellement un vecteur majeur : dans la mesure où seules des technologies innovantes sont susceptibles de remettre à la disposition de chacun un tel matériau identitaire, une telle démarche doit rendre possible les échanges de compétences et de savoirs, se faisant ainsi vecteur de coopération et de contribution au développement. Un tel processus a été largement évoqué récemment par la Déclaration de Logroño du 12 mai 2003.
Il ne saurait en effet y avoir création de contenus sans la mise en place évoquée d’actions d’apprentissage collectif et de gestion de savoirs à une échelle plus large : il ne sert à rien d’observer et relever certaines pratiques et de sélectionner des possibilités technologiques dans le cadre de l’accompagnement d’une collectivité si n’est pas assuré un vrai cadre collaboratif d’un « KM territorial » reposant sur des dispositifs d’apprentissage collectif tels que ceux évoqués plus haut.
III - Un espace économique polarisé et réticulaire.
Au travers de nos séminaires rassemblant les acteurs territoriaux, c’est tout un nouveau champ culturel dont nous avons à observer aujourd’hui la genèse et dont nous pouvons commencer à estimer l’impact dans la constitution de véritables territoires numériques. Il s’agit du rôle nouveau des facteurs culturels sur les chantiers économiques de la globalisation et de l’actuel développement d’une nouvelle approche territoriale au travers de la constitution de pôles de compétence territoriaux.
Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent aujourd’hui l’une des composantes de la nouvelle géographie économique qui naît sous nos yeux. Celles-ci s’inscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels. Des mécanismes d’agencement géo-économique sous forme de nouveaux pôles de compétence sont en effet également repérables à l’échelle des territoires, avec de nouveaux points d’ancrage culturels.
Les économistes soulignent aujourd’hui combien ces « effets d’agglomération », qui poussent à la concentration des firmes d’un même secteur sur quelques « sites », jouent un rôle de plus en plus important, avec un jeu des nouveau d’externalités de nature multiple : ce phénomène place en tout cas la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique. Les métropoles sont ainsi clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [1], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [2]) constitueront le principal facteur de pouvoir. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel d’analyser le développement de villes et territoires numériques, ceci au travers par exemple du phénomène des « territoires apprenants » [3], autrement dit - de manière plus large - dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement.
L’interaction quasi-systémique entre technologies et identités qui s’opère sur ce terrain est souvent difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime considérable ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains.
Ce qui veut dire concrètement (au-delà même de la cartographie des flux de données qui constitueront clairement la géographie des villes et territoires numériques à l’horizon 2008 - 2010) l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [4], des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [5], des laboratoires d’idées [6] et d’exploration de nouvelles formes d’expression [7].
Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas. Dans notre approche métropolitaine des nouveaux pôles de compétence, il convient donc de se garder par exemple d’une prise en compte systématique, en tant que tels, des pépinières et lieux d’incubation. Non pas qu’il ne faille les prendre en compte et disposer d’une typologie des méthodes mises en œuvre pour leur développement - c’était là bien au contraire l’un de nos objets premiers [8] -. Mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, s’il n’est pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain[9], de la genèse de véritables espaces « d’excitation neuronale » [10].
On sait aussi que de manière générale la métropolisation territoriale, essentielle dans l’établissement d’un vrai diagnostic sur l’avenir des régions, renvoie très largement à la prise en compte de nouveaux paramètres pour les territoires tels que la gouvernance, les réseaux et l’émergence de nouvelles hiérarchies sociales et des sociétés informationnelles. Les nouvelles logiques induites se situent naturellement au niveau des enjeux de planification et d’aménagement spatial, mais aussi à de nouvelles formes de concurrence entre les territoires [11].
Les processus d’accompagnement sont, en ces cas comme en d’autres, essentiels. Il est ainsi intéressant de noter les nouveaux objectifs des agences de valorisation de la recherche consistant à susciter l’émergence de « Silicon Valley » en entourant un certain nombre de grandes entreprises d’un tissu de petites entreprises [12], même si la construction de « pôles régionaux de spécialité », au-delà des grappes d’entreprises, requièrent, on l’a vu, bien d’autres ingrédients, dont beaucoup sont de fait attachés à l’existence d’aires métropolitaines véritables, « tissus conjonctifs » économiques [13] en puissance.
Il s’agit très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial : la carte qui accompagne « l’audit de la France» réalisé il y a peu par un journal français est ainsi tout naturellement celle des principales implantations universitaires [14]. C’est là aussi le rôle qu’il convient d’espérer que les lieux d’accès aux réseaux et à leurs contenus pourront à l’avenir s’approprier.
Le facteur K [15] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [16] et que les lieux de création et d’innovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir ».
Même si la mise en réseau de métropoles souffre encore à cet égard de concurrences séculaires, que ce soit dans la mise en œuvre de savoirs faire marchands ou dans l’échange potentiel de connaissances savantes, la portée symbolique des nouvelles localisations sur leur territoire tient-elle aujourd’hui de l’évidence : la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des métropoles européennes dans les années à venir.
Mais si l’identité et toutes les composantes du genius loci attirent et polarisent les activités économiques liées notamment (mais non pas du tout exclusivement) aux hautes technologies, le champ de l’industrie liée aux médias et à la connaissance - dont ces activités font partie ou avec laquelle elles sont en relation plus ou moins étroite - façonne à son tour un complément d’identité culturelle dont elle continue en quelque sorte l’élaboration séculaire.
Le cercle vertueux de ces nouveaux horizons économiques et culturels se clôt de la sorte: c’est là incontestablement la grande chance des villes numériques, grâce également à la création de systèmes régionaux de recherche et d’innovation.
Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourd’hui [17] que le regroupement sur un même site d'un grand nombre de moteurs de l’innovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création d’une structure de type « cluster » et permet très vite d’en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à élaborer d’importants programmes dans le but d’étendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle et scientifique et la communauté des entreprises. Il s’agit par ces stratégies d’encourager et de soutenir les synergies entre les activités de recherche existantes dans les régions [18].
Pour cela, tous les acteurs locaux doivent être intégrés dans la stratégie régionale, à savoir les autorités régionales, le secteur privé, le domaine des institutions culturelles et scientifiques [19], ainsi que les partenaires sociaux et la société civile. Tel est incontestablement l’enjeu des nouvelles formes de gouvernance locale que requiert une communauté numérique.
Dans ce contexte, il manque notamment une vraie réflexion de la part des acteurs culturels sur les processus d’innovation et l’attractivité des territoires. C’est là l’une des tâches que le Réseau européen des Villes Numériques s’est donnée au travers même de son positionnement et de ses préconisations.
Pour conclure, il nous paraît important de souligner combien le concept de ville numérique évolue aujourd’hui, une décennie après sa naissance, vers une seconde étape. Non bien sûr que tout soit réglé, bien loin de là, en termes d’infrastructure et de débit, voire d’inclusion - numérique certes, mais surtout culturelle -. Cette seconde étape sera celle de la gestion territoriale des savoirs. On aura beau lui coller tous les labels possibles, sans synergie avec le tissu économique local et surtout avec les institutions d’enseignement et de recherche, il sera bien difficile d’envisager des sites web pertinents pour les collectivités et de manière générale une stratégie cohérente de services en ligne.
Et là, plus question de rhétorique : la citoyenneté de demain sera celle de la connaissance et de l’expertise vraie, de la confrontation des horizons culturels et des savoirs partagés entre laboratoires et entreprises innovantes certes, mais aussi au travers des connaissances et des réflexions de chacun. Le quartier et la ville, dans cette nouvelle étape aujourd’hui amorcée, seront d’abord et avant tout les territoires de la compétitivité et de l’attractivité.
Une attractivité issue d’abord de la gestion de son identité culturelle, issue aussi et surtout de la boîte à outil collective de l’innovation que les élus auront pour mission première de veiller à constituer avec l’apport de tous.
La ville comme laboratoire numérique, véritable city - lab, nous sera bien nécessaire pour anticiper le moment où l’économie classique ne fera appel à guère plus de 5% de la population active. Aussi l’innovation culturelle, économique et sociale doit-elle devenir le fait de tous : mais cela ne sera possible que lorsque, nous l’avons souvent dit, chaque municipalité et chaque territoire auront leur portail de la formation et que chaque collectivité disposera d’une réelle stratégie en matière de construction d’une ville de la connaissance.
C’est d’abord donc à cela qu’il nous faudra aider les collectivités, afin qu’elles aient la visibilité nécessaire pour mettre à disposition de chacun les outils nécessaires pour y contribuer. Telle est la démarche majeure qu’il nous faut aujourd’hui construire ensemble.
Conclusion
Du
« renseignement » économique traditionnel aux dispositifs capteurs
des flux informationnels, le champ à prendre en compte s’était déjà considérablement
élargi tout au long de ces dernières années. Ce qui en réalité nous apparaissait
essentiel à souligner présentement au travers de ce regard prospectif, c’est
que ce n’est plus seulement à de nouveaux développements du champ à prendre
en compte que nous sommes sur le point d’assister, mais à la constitution d’espaces
complètement nouveaux.
De nouvelles formes d’intelligence économique sont à naître.
[1] « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[2] On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label » (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[3] On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en œuvre du savoir - financement, production et marchés de l’innovation).
[4] Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.
[5] Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe) souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».
[6] On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.
[7] Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.
[9] C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.
[10] Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets d’aménagement.
[11] Tous facteurs qui supposent de nouveaux outils de développement de la cohésion et de l’intégration territoriale et de gestion des partenariats urbains.
[14] De même en est-il de la réflexion menée par la région Aquitaine en matière de géographie des formations comme élément de structuration de l’espace régional, avec une systématisation des rapprochements à des fins de mutualisations entre pépinières d’entreprises et pôles de formation.
[15] K pour Knoledge naturellement.
[16] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.
[17] C’était loin d’être le cas il y encore quelques années, comme le démontrent un certain nombre d’études canadiennes que nous serons amenés à évoquer par la suite.
[18] Les universités et leurs réseaux d’institutions culturelles forment ainsi des noeuds de recherche régionaux et des partenariats d'innovation, qui revêtent des formes différentes, allant des liens fructueux avec la communauté locale des PME à des approches plus larges dans un contexte régional. Le consortium européen des universités innovantes (European Consortium of Innovative Universities) (ECIU) constitue un exemple d'interrelation positive naissante entre les universités et leur « hinterland ». Fondé en 1996 par l'Université de Twente (Pays-Bas), il comprend à présent des universités les plus innovantes et les plus entreprenantes d'Europe : son objectif consiste à mettre en place des interactions dynamiques avec le milieu environnant dans les domaines de l'éducation, de la recherche, du transfert de technologie de l'information, de l'éducation permanente, du développement régional et de divers services.
Les entreprises, que ce soit dans le cadre de leurs opérations courantes ou de leurs centres de R&D, apportent aussi une expérience à ces partenariats, notamment dans le domaine du développement technologique ou de la gestion des droits de propriété intellectuelle (DPI).
[19] On se reportera sur ce point au travail de F.Schutte et P.C. van der Sijde : “The University and its region. Examples of régional development from the European Consortium of Innovative Universities” (Twente University Press, 2000).