Prospective territoriale et nouvelles formes de tourisme de la mémoire
Laura Garcia Vitoria
Présidente d’ARENOTECH et de l’Observatoire européen des Espaces Multimédia
Responsable scientifique du Réseau européen des Villes Numériques et du programme « Villes de la connaissance »

Résumé

Qu'il s'agisse de l'impact territorial des technologies de la mobilité ou des nouvelles formes d'initiation au patrimoine ainsi rendues possibles, de récentes expériences menées en Europe (à Londres l'hiver dernier, à Venise et  à Helsinki au cours de l'été ou encore à Alcala de Henares prochainement), la gestion de l'identité territoriale permet aujourd'hui de mieux préciser le rapport de l'héritage culturel au développement économique.

Au travers de nos préconisations en matière de muséologie virtuelle au sein du projet européen MOSAIC (www.arenotech.org), nous avons eu l'occasion de développer, dans de récentes interventions à Beyrouth, Sarajevo, Cayenne ou Las Palmas, les nouveaux paradigmes d'un tourisme de la mémoire et des outils technologiques qui en permettaient un rapide développement au niveau économique. Nous avons été amenés ainsi à  souligner comment par exemple la constitution de pôles de compétitivité supposait précisément une mise en valeur forte de l'image identitaire des territoires dans la mesure où l'on ne saurait envisager dans le développement d'un territoire des processus d'innovation économique sans une vraie gestion de l'identité.

Notre projet de Musée virtuel de la Méditerranée soulignait d'autre part les rapports entre l'aménagement des espaces publics et des supports informationnels basés par exemple sur la connexion à Internet sur de grandes surfaces de verre ou encore l'utilisation de modèles architecturaux virtuels (Actes d'ICHIM, Ecole du Louvre, septembre 2003).

Dans le cadre de la présente intervention, nous souhaitons davantage encore nous démarquer des schémas traditionnels d'analyse en la matière en évoquant notamment les réflexions prospectives aujourd'hui en cours de la part surtout des opérateurs de communication mobile sur les possibles modèles économiques de l'utilisation des technologies de géolocalisation et de marquage de l'espace patrimonial.

Les espaces dits « intelligents » qui se démultiplient autour de nous au travers notamment des technologies sans fil permettent de créer un monde urbain où tout type d'information peut être capté, échangé ou créé. On a ainsi tout particulièrement pu mettre l'accent récemment sur des expériences permettant de participer, grâce au téléphone portable par exemple, à un véritable processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements sur les lieux parcourus.

Un réseau de réflexion qui développe aujourd'hui un important programme de recherche en ce domaine - Proboscis - est parti ainsi de l'idée de ce que des technologies sans fil pouvaient permettre de cartographier l'expérience que font ceux qui parcourent une ville. Enrichir ce que pensent et savent ceux qu'ils côtoient de ce qu'ils croient savoir et penser eux-mêmes.

Le projet Urban Tapestries nous rend par exemple tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en permettant aux usagers de participer à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent et d'insérer un savoir dans le nouveau paysage sans fil de la cité.

Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements et des contenus permettant aux autres utilisateurs d'en prendre connaissance par grands thèmes historiques ou sociaux, ou au contraire de se laisser conduire ; ils peuvent prendre la carte des espaces disponibles comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès qu'ils passent près d'un de ces espaces.

Les espaces urbains seront ainsi amenés à démultiplier les publications sur eux-mêmes : des technologies nous permettent ainsi en tout cas de réarticuler ce qui pourra être écrit. Un outil précieux pour changer l'image d'une ville, reconfigurer aussi nos mémoires de touriste - voire d'habitant des alentours -.

Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre « quotidien informationnel ». Les outils aujourd'hui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir pour parvenir à un lieu.

De très nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment, que nous pourrons évoquer à l'occasion d'éventuelles questions ou débats sur les points ici évoqués.

Avec Sonic City, un projet suédois de l'Institut Victoria, nous traduisons en musique l'espace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Il s'agit là d'une sorte de performance (au sens artistique du terme naturellement) en matière de rapport à la mémoire d'un lieu en mettant fin à des visites obligatoirement passives d'un monument, d'un processus fort en tout cas de personnalisation de la ville à découvrir et qui permet notamment aux plus jeunes de s'impliquer avec force là où les guettait un probable désintérêt.

Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser de la sorte, anonymement ou non, des tags musicaux, aboutissant le cas échéant à la création de communautés locales et en tout cas à la gestion de nouveaux types de relation sociale.

Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume d'une communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans l'espace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup d'interrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce qu'il nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé : un tel processus est essentiel lorsque l'on considère l'histoire même du tourisme et singulièrement du tourisme de masse.

Texting Glances est de son côté un projet développé par le Trinity College de l'Université de Dublin. Le projet permet de nouvelles formes de construction de la mémoire d'un lieu dans un espace de transport ou encore un lieu d'attente : construction, à l'échelle de l'espace d'une ville, en plusieurs points mis en réseaux et au travers de textes et d'images, d'une véritable mémoire collective.

Tout ceci nous met en tout cas de réfléchir sur la mutation de la perception de l'espace et du temps à l'ouvre sous nos yeux et qui situe dans un contexte  profondément nouveau l'itinérance de découverte : la problématiser nous semble en tout cas être une réelle urgence dans un domaine comme le nôtre, avec le développement de nouvelles temporalités (du moins de leur perception comme telles), celle de l'attente par exemple, ou encore et surtout la construction d'infrastructures invisibles telles que celles qui permettent tous ces échanges communicationnels. Une sorte d'archéologie à l'envers où nous pouvons « creuser » métaphoriquement un espace pour y placer contributions et annotations, ce que développent d'ailleurs d'autres projets encore tels que Glitch.

On le voit donc, le tourisme de la mémoire, axe majeur des pérégrinations et des itinérances contemporaines et surtout champ d'application potentiel majeur des nouvelles technologies de la connaissance est donc amené à devenir l'un des vecteurs essentiels du développement de économie touristique. Les connotations patrimoniales des territoires notamment sont de la sorte non seulement amenées par là même à prendre une place centrale dans les démarches d'aménagement des collectivités, mais ce sont bien davantage encore de nouveaux rapports des territoires aux savoirs qui aujourd'hui commencent à apparaître. Retour