Prospective territoriale et nouvelles formes de tourisme de la mémoire

Laura Garcia Vitoria
Présidente d’ARENOTECH et de l’Observatoire européen des Espaces Multimédia
Responsable scientifique du Réseau européen des Villes Numériques et du programme « Villes de la connaissance »
I - De nouveaux paradigmes.

Des changements majeurs apparaissent en ce domaine, en ce qui concerne notamment :

Ils ne peuvent néanmoins se comprendre qu’au travers notamment de trois paramètres prospectifs - il en est bien d’autres -, paramètres qui apparaissent singulièrement décisifs par rapport à l’objet de nos présents propos :

A - Le développement de l’intelligence économique territoriale

Le monument, témoin de l’articulation des références de notre passé collectif, bénéficie aujourd’hui d’une valorisation considérable de la place qu’il occupe dans l’espace publique. Il ne saurait plus guère naturellement s’agir de « vieilles pierres », de ce qui demeure plus ou moins intact d’un passé révolu, mais d’une focalisation majeure de l’intelligence territoriale.

1 - Les polarités de compétences

Nous sommes en présence de nouvelles formes de gestion de la compétitivité territoriale et de ses externalités économiques (culturelles entre autres), sous forme notamment de polarités de compétences (1): or la constitution de tels pôles suppose précisément une mise en valeur forte de l’image identitaire des territoires, ce qui nous invite à revisiter totalement le rapport de l’héritage culturel au développement économique.

2 - Les villes de la connaissance

Une « kennistadt » hollandaise

Déjà connue pour son "projet pilote fibre" qui ambitionne de connecter toute la ville en fibre optique, une municipalité de la banlieue d'Amsterdam, Almere, vient d’annoncer une sorte de première mondiale : la création de la "première grille de calcul hétérogène municipale" afin certes de répondre aux besoins des entreprises et laboratoires publics installés sur le territoire et mettre à disposition de ces laboratoires les capacités inexploitées des ordinateurs reliés à son réseau très haut débit (100 Mb/s), de susciter naturellement aussi une prise de conscience collective des potentialités du haut débit, mais surtout d’associer les habitants de la ville aux travaux des chercheurs. On imagine les habitants d’un quartier ou d’une ville suivre en ligne les travaux sur le patrimoine local, sa restauration, son aménagement, son animation…, mais aussi naturellement tous ceux qui peuvent être intéressés à des titres divers et ne manqueraient souvent pas de se rendre sur place.

De Berlin à Madrid, de Munich à Modène, nombreuses sont les villes et régions - en Espagne notamment - à avoir développé des programmes de villes de la connaissance.

3 - Un environnement d’organisations apprenantes

L’apport des sciences cognitives au management territorial a permis d’envisager de transformer une collectivité territoriale en véritable système apprenant. Les domaines que nous évoquons ici ont, là encore, tout leur rôle dans la mise en place de tels dispositifs.

Ce sont là, sans exclusive là encore, les trois formes majeures de territoires en réseaux contemporains. Ils prennent place eux-mêmes dans une évolution économique et sociale majeure.

B - L’émergence d’une société de la connaissance.

La mutation sociale et intellectuelle qui verra la fin de la présente décennie caractérisée par l’émergence d’une société de la connaissance où la gestion de l’identité et de la mémoire collective se transforment précisément en enjeux économiques décisifs, dans le domaine notamment d’une mobilité individuelle et de pratiques touristiques qui relèvent toujours davantage d’une itinérance cognitive.

La place de l’héritage culturel dans l’économie de la connaissance.

On le voit donc, le tourisme de la mémoire, axe majeur des pérégrinations et des itinérances contemporaines, ne saurait donc constituer à l’avenir un champ spécifique, séparé du quotidien et encore moins des autres vecteurs du développement économique. Bien au contraire : les connotations patrimoniales sont non seulement amenées à prendre une place centrale dans les démarches d’aménagement des collectivités, mais ce sont surtout de nouveaux rapports des territoires aux savoirs qui aujourd’hui commencent à apparaître dans le cadre de l’émergence d’une économie de la connaissance.

Les travaux du Centre de Recherche en Economie et Gestion de l’Université de Rennes ont mis en évidence le développement de processus que l’économie patrimoniale et touristique - moins encore que toute autre - ne saurait ignorer : l’intellectualisation de nos productions conduit à développer un lien de plus en plus étroit entre recherche, développement, innovation, éducation, connaissances, connaissance partagée et production de biens et de services (on oublie souvent qu'un tel processus concerne - pour ce qui est de la production, la diffusion et l'utilisation des connaissances - plus de 50% du PIB des états membres de l'OCDE) et que les multiples dimensions de ce phénomène ont conduit à un réel renouvellement théorique de l’analyse économique.

Riche en communautés intensives en connaissances, la gestion économique de l’héritage culturel se situe donc potentiellement au cœur d’une nouvelle culture de la croissance. Ces communautés apparaissent comme de nouvelles formes de coordination efficace dans les organisations sous forme de structures informelles et des systèmes d’échange coopératif volontaire supportant les processus de création et de diffusion des connaissances organisationnelles, et ceci sous deux formes essentielles :

Les entités opératrices du tourisme - entités publiques ou privées - devront ainsi apparaître comme un faisceau de ressources dont la logique économique ne sera plus tant l’allocation de ressources que la création de ressources. Elles auront à mettre en place les conditions d’une réelle confiance cognitive et l’élaboration de véritables codebooks de langages communs afin de permettre une vraie approche cognitive de l’action des entreprises et entités publiques ou privées concernées, coopération qui, avec ses modèles mentaux partagés et ses dispositifs cognitifs collectifs, vise à favoriser la création de nouvelles connaissances individuelles par un ensemble d’interactions entre individus, une approche qualifiée par les économistes de transactionnelle ou communicationnelle. Si dans le cadre d’une économie fondée sur la connaissance, il est usuel de parler d’organisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux d’échanges de savoirs, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de l’information.

Dans ce sens, les institutions ont vocation à se transformer en dispositifs cognitifs collectifs.

C - L’apparition d’un nouveau statut de l’image

L’image apparaît de plus en plus :

De manière plus générale, la crise de la représentation que nous vivons et dans laquelle - plusieurs études récentes le soulignent - les images, support majeur s’il en est de notre « héritage », finissent par ne plus représenter qu’elles mêmes et par être à elles-mêmes leur seul message. Maints acteurs des champs patrimoniaux et touristiques se sont ainsi privés d’outils précieux en oubliant les implications, économiques souvent très concrètes, des nouvelles images, l’apport des neurosciences par exemple à « l’anthropologie » des images.

Le rôle de l’image dans l’économie de la connaissance

Société basée sur la connaissance et caractérisée par une omniprésence de l’image : ces deux aspects ont très curieusement été séparés ces dernières années dans les analyses telles que celles que nous évoquons ici, du fait même, on le sait, de la traditionnelle répartition des champs d’analyses dans la constitution traditionnelle des grands registres.

Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, l’image se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle qu’elle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former l’un des processus majeurs à l’œuvre dans le nouvel horizon économique.

Issues de travaux eux-aussi publiés au milieu du siècle dernier, les études les plus récentes, nées du constat de pratiques sociales de plus en plus centrées sur l’image, offrent précisément de réelles perspectives pour mieux appréhender «  les mécanismes d’acquisition, de création et de coordination des connaissances, ainsi que les mécanismes d’évolution des organisations reposant sur la croissance cumulative des connaissances ».

Le concept d’image met également en avant le fait même qu’à toute situation doit être conféré un sens.

On se réfèrera ainsi aux travaux de K. Boulding pour lequel « la connaissance trouve son origine et s’incarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par l’acteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de l’individu. Le processus d’élaboration de ces images est fondamental pour la compréhension des processus cognitifs, mais également celle de l’ensemble des activités humaines, y compris l’activité productive ».

L’innovation met ainsi en scène la création d’images d’événements futurs permettant de guider l’action. C’est par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : « innovation et production de connaissance dépendent de l’interprétation sociale de la situation. Cette interprétation sociale de la situation contribue à déterminer un plan d’action ». Tout responsable se doit ainsi d’exercer un véritable leadership cognitif « afin d’aligner les cadres interprétatifs des acteurs ». L’image qu’il déploie permet de faire de l’institution un dispositif cognitif collectif, ce qui fait qu’au-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives.

Là, plus qu’ailleurs encore, inculture et ignorance ne seront plus de mise puisque, au travers de l’image ainsi forgée, la connaissance collective se verra directement dépendante d’une connaissance individuelle.

Tout notre environnement s’apprête donc à se faire pourvoyeur de connaissances.

On pourra utiliser les Spot Codes qui sont des code-barres circulaires qui peuvent être placés sur n'importe quel support (arrêt de bus, affiche, annonce, objet...) et lus par un mobile équipé d'un appareil photo et d'un petit logiciel spécifique de reconnaissance d'image. Ils peuvent être affichés sur un écran - un photophone doté d'une optique de basse résolution suffit à les lire - (on sait que des opérateurs tels que Vodafone ou DoCoMo installent d’ores et déjà aujourd'hui le logiciel dans la plupart des nouveaux téléphones qu'ils distribuent en Asie). En Corée, il est ainsi possible, moyennant quelques centimes d'euros, d'obtenir via son téléphone mobile de l'information sur 400 000 produits identifiés par leur code à barre. Lors du dernier SiGGraph en août 2004, Mitsubishi, présentait même l'idée d'un appareil lecteur d'étiquettes Rfid qui permettrait de détecter et de rendre lumineuses les étiquettes par rétroprojection du lecteur sur le carton, à l'emplacement même où elles sont collées.

Il en est de même des multiples écrans qui commencent à parsemer nos villes : les écrans devenus souples d’ici peu de temps vont donner naissance à de nouvelles applications ou à de nouvelles générations de machines portables - écrans "dépliables" et "journaux électroniques enroulables" et vont surtout se généraliser sur les vêtements ou les emballages de certains objets. On arrêtera ici une énumération qui pourrait durer le temps de tout un colloque. Suite