Prospective
territoriale et nouvelles formes de tourisme de la mémoire
II - Le tourisme de « l’itinérance cognitive ».
Nous souhaitons surtout ici évoquer les récents développements de formes nouvelles de tourisme, d’itinérance et de mobilité - quelles que soient au demeurant leurs caractéristiques en matière de durée et de proximité - et les dimensions technologiques qu’elles sont sur le point de mettre à contribution.
Nous tenterons présentement d’en évoquer quelques exemples sans pour autant céder à la tentation, que l’on se rassure, d’un exposé par trop « technique ». Il nous faudra évoquer entre autres les rapports entre l’aménagement des espaces publics (3)et des supports informationnels basés par exemple sur la connexion à Internet sur de grandes surfaces de verre ou encore l’utilisation de modèles architecturaux virtuels (4).
De d’autant que l’impact territorial des technologies de la mobilité et de ces nouvelles formes d’itinérance se trouvent aujourd’hui largement expérimentées en Europe (à Londres l’hiver dernier, à Venise tout aussi récemment, à Helsinki au cours de cet été ou encore à Alcala de Henares très prochainement).
Dans le cadre de la présente intervention, nous souhaiterions davantage encore nous démarquer d’un certain nombre de vieux schémas d’analyse qui ont encore cours assez largement dans le monde des acteurs de l’économie touristique, en évoquant notamment les réflexions prospectives aujourd’hui en cours - de la part notamment des opérateurs de communication mobile sur les possibles modèles économiques de l’utilisation des technologies de géolocalisation et de marquage de l’espace dans la mobilisation des résonances cognitives des environnements patrimoniaux.
Les espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies sans fil et qui nous offrent une sorte d’Internet ambiant qui se transforme la ville en espace de radiofréquence et de réseaux omni-présents. Une ville amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces informationnels multiples. Nous sommes aujourd’hui en mesure de créer une possibilité de rencontre entre les strates d’informations qu’est par essence un monument (ses strates chronologiques et symboliques par exemple) et les flux d’informations contemporains, véritable allégorie de la construction identitaire.
On a ainsi tout particulièrement pu mettre l’accent récemment sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain d’annoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, se transformer en auteur en se servant de cet environnement, de se voir auteurs et de vouloir et d’être au départ d’un processus de construction de connaissances. Bref de rechercher et de fournir informations et renseignements.
Un réseau de réflexion qui développe aujourd’hui un important programme de recherche autour des développements potentiels des matrices sociales - Proboscis - est parti de l’idée de ce que des technologies sans fil pouvaient créer en matière de géographie sonore urbaine. Il s’agit au fond de cartographier l’expérience que font au quotidien ceux qui parcourent une ville et qui cherchent à établir un lien entre ce qu’ils font au quotidien - dans leur travail économique, politique, culturel…- et ce qui se passe, se pense, se commente autour d’eux. S’enrichir et enrichir ce que pensent et savent ceux qu’ils côtoient de ce qu’ils croient savoir et penser eux-mêmes. Ce sont en fait des géographies sonores que Proboscis expérimente.
Le projet qui porte le nom éminemment suggestif de « Tapisseries urbaines » permet ainsi de créer un nouveau paysage urbain : il nous rend tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en ouvrant des espaces d’enquête dans l’épaisseur des expériences de la ville : le projet permet aux usagers d’annoter leur propre ville virtuelle, permettant à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent de croître quasi-organiquement, en permettant aux citoyens ordinaires d’enchâsser un savoir social dans le nouveau paysage sans fil de la cité.
Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements, des contenus pour ces emplacements et « enfiler » en quelque sorte les emplacements individuels à des contextes locaux par des dispositifs mobiles. L’usager doit être capable de sélectionner de tels « enfilements » (historiques, sociaux…) ou au contraire de se laisser conduire: il reçoit alors une carte des espaces qui se trouvent associés avec eux : ils peuvent la prendre comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès qu’ils passent près d’un de ces espaces. Il s’agit là d’une sorte de performance de la mémoire collective
La
ville au quotidien démultipliera ainsi les publications sur elle-même :
des technologies nous permettent ainsi en tout cas de réarticuler ce qui pourra
être écrite sur elle. Un outil précieux pour changer l’image d’une ville ?
Reconfigurer aussi nos mémoires, autant personnelles que collectives et prendre
peut-être la main sur elles...Chacun l’imagine : en rendant invisibles
des composantes spatio-temporelles, le risque existe de rendre invisible encore
davantage le rapport au pouvoir et son contrôle.
Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre « quotidien informationnel ». Les outils aujourd’hui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir.
De nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment.
Avec la Cité sonore, un projet suédois de l’Institut Victoria, nous traduisons en musique l’espace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Processus fort de personnalisation de la ville. Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser, anonymement ou non, des tags musicaux : création de communautés locales, gestion de nouveaux types de relation sociale.
Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume d’une communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans l’espace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup d’interrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce qu’il nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé.
Texting Glances , est de son côté un projet développé par le Trinity College de l’Université de Dublin. Le projet permet de nouvelles formes de construction de la mémoire d’un lieu, espace de transport ou lieu d’attente. Construction, à l’échelle de l’espace d’une ville, en plusieurs points mis en réseaux, au travers de textes et d’images, d’une véritable mémoire collective. On ne peut s’empêcher de penser aux archivistes et aux futurs historiens de la ville : si les médiévistes disposaient aujourd’hui d’un tel matériau, l’histoire urbaine des siècles passés pourrait ainsi être rétrospectivement écrite.
Il s’avère donc urgent de prendre en compte un tel développement de nouvelles temporalités - celle de l’attente par exemple - ou encore et surtout la construction d’infrastructures invisibles qui permet une sorte d’archéologie à l’envers où l’itinérant creuse métaphoriquement (ce que développent d’ailleurs d’autres projets encore tels que Glitch) un espace pour y placer contributions et annotations.
La mutation de la perception de l’espace et du temps à l’œuvre sous nos yeux constitue ainsi incontestablement un élément clef lorsque l’on aborde les impératifs présents et futurs de l’économie patrimoniale. - Retour